Les arbres qui cachent la forêt

«Aujourd’hui, le nouveau régime forestier demeure une oeuvre inachevée», estime l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Aujourd’hui, le nouveau régime forestier demeure une oeuvre inachevée», estime l'auteur.

En 2010, les espoirs étaient grands en instituant un régime forestier visant à gérer la forêt « comme un tout », maintenant la biodiversité et la viabilité des écosystèmes. Malgré les progrès substantiels des dernières années, le modèle forestier demeure toujours celui d’approvisionner en bois l’industrie forestière. Les autres valeurs sont souvent considérées comme étant des « contraintes » à prendre en compte tout en minimisant leur impact sur le bois. Les engagements formulés par les décideurs ne semblent pas toujours se matérialiser de manière probante. Il y a lieu d’être préoccupé, car les risques de retour du balancier sont bien réels.

Ces lacunes se manifestent par les difficultés à traiter adéquatement d’enjeux importants. Ceux-ci concernent, par exemple, la protection de l’habitat du caribou forestier, le parachèvement du réseau d’aires protégées, le consentement des communautés autochtones, l’harmonisation des usages bois — faune - villégiature - récréotourisme ou l’instauration de forêts communautaires.

Tout récemment, la Coalition pour la préservation du Mont-Kaaikop, dans les Laurentides, témoignait son exaspération, après six ans de revendications, à faire reconnaître et à protéger les multiples valeurs associées à ce territoire convoité pour l’exploitation du bois. Dans une optique d’aménagement durable, ce regroupement soulignait l’importance de recourir à une approche de développement territorial plutôt que sectoriel (bois) en considérant l’ensemble des biens et services fournis par la forêt.

Il est malheureux de constater l’écart grandissant dans les positions des intervenants entre les dimensions sociale, environnementale et économique. Cela résulte notamment de la faiblesse du leadership des décideurs et d’un rapport de force inégal. Le contexte et les modalités de participation du public, des parties intéressées et des Premières Nations représentent certainement un facteur qui explique, en partie, la difficulté à forger les consensus.

En effet, les conférences régionales des élus et leurs commissions forestières ont été abolies en 2014, alors qu’elles représentaient pourtant l’interlocuteur régional et le relais aux tables locales de gestion intégrée des ressources et du territoire. Un certain vide persiste toujours, et les capacités sont à développer pour ces dernières afin d’assurer une prise en compte des intérêts des personnes et des organismes concernés par l’aménagement forestier sur le territoire public.

De plus, la Consultation publique sur le projet politique de consultation sur les orientations en matière d’aménagement durable des forêts et de gestion du milieu forestier s’est terminée en 2017, mais on demeure sans nouvelle depuis près de deux ans. Cela lance un curieux signal sur le sérieux de la démarche et sur l’évolution des mentalités, qui ne semblent pas prendre le virage important découlant du nouveau régime forestier.

Pourtant, la recherche de solutions concertées peut porter ses fruits. Ce fut le cas pour les sommets sur la forêt privée en 1995 et sur l’avenir du secteur forestier en 2007. Ce dernier a abouti à une déclaration commune appuyée par les représentants des parties et des Premières Nations. Comme le reportait Le Devoir à cette occasion, « le plus extraordinaire, c’est que tout le monde est reparti content, à des degrés divers sans doute, mais néanmoins heureux de voir cette réunion se terminer sur des perspectives d’un dialogue futur harmonieux et fructueux ». Cette initiative multipartite a effectivement permis de dynamiser la refonte du régime forestier.

Aujourd’hui, le nouveau régime forestier demeure une oeuvre inachevée. Le plus dur reste à faire, soit l’aménagement du territoire forestier pour l’ensemble de ses biens et services. Leur protection et leur mise en valeur seront assurées dans la mesure de la diversité des acteurs qui y participent.

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2 commentaires
  • Mathieu Lacoste - Inscrit 1 avril 2019 09 h 53

    Mont-Legault (i.e. Mont-Kaaikop)

    Je ne peux pas croire que l'on s'apprête à «bouledozer» cette forêt montagneuse, qui est circonscrite dans le périmètre du Mont-Legault, du lac Ouareau et de St-Donat…

    … Qui plus est, en plein secteur où foisonnent les activités récréo-touristiques; d'un point de vue strictement économique, «bûcher» cette forêt-là serait particulièrement idiot, c'est le moins que l'on puisse dire.

    Quel endroit magnifique, que nous fréquentions en toute saison à l'époque de «L'Auberge des jeunes travailleurs», durant les années soixante et dix, bien avant que le prosaïsme n'embourgeoise ce qui était un lieu de villégiature convivial et bon marché.

    Je garde un souvenir ému de soirées d'hiver sous la tente au lac Lemieux ou au sommet du Mont-Legault. Cette forêt, que j'avais plaisir à parcourir, était peuplée à l'époque d'arbres matures, notamment de gros bouleaux jaunes trapus.

    Afin de médiatiser la contestation orchestrée par la «Coalition pour la préservation du Mont-Kaaikop», à l'instar d'un Richard Desjardins il faudrait bien que la chanteuse Diane Dufresne se manifeste vu que sa famille y a ses racines, son grand-père est né et a été élevé quasiment au pied du Mont-Legault (lequel était un homme chaleureux et éminemment sympathique).

  • Josée Blanchet - Abonnée 1 avril 2019 18 h 27

    Et les arbres qui cachent...les coupes à blanc

    Les élus, peu importe le niveau de gouvernement, ne sont pas là que pour protéger la population mais aussi pour protéger le territoire donc assurer une qualité de vie agréable qui ne peut se faire sans protéger les milieux naturels et assurer la survie des espèces dont c'est l'habitat (le sort de la faune comptant pour moins que rien dans les malheureuses décisions des développeurs de tout acabit). Que dire de la coupe à blanc qui continue dans l'habitat essentiel à la survie du petit troupeau de caribous des Chic-Chocs en Gaspésie, troupeau en voie d'extinction!!! Les permis de coupe sont donnés par le gouvernement et ensuite, même si les citoyens dénoncent publiquement les ravages causés à la nature, les élus continuent de laisser aller à leur guise les "ravageurs"!!