L’incohérence économique de l’affaire SNC-Lavalin

«Le témoignage de Jody Wilson-Raybould illustre encore une fois à quel point les relations entre certaines entreprises et le gouvernement sont étroites», mentionne l'auteur.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne «Le témoignage de Jody Wilson-Raybould illustre encore une fois à quel point les relations entre certaines entreprises et le gouvernement sont étroites», mentionne l'auteur.

Depuis quelques jours, l’affaire SNC-Lavalin accapare presque tout l’espace médiatique. Le témoignage de Jody Wilson-Raybould illustre encore une fois à quel point les relations entre certaines entreprises et le gouvernement sont étroites. Toutefois, les justifications économiques derrière ce malheureux exemple de capitalisme de connivence sont tout aussi perturbantes.

Selon l’ex-ministre de la Justice, le bureau du premier ministre se serait ingéré dans cette affaire en évoquant des raisons électorales, bien entendu, mais aussi économiques. Leur raisonnement serait que puisque cette firme québécoise emploie beaucoup de travailleurs ici et que leurs activités engendrent des retombées économiques pour la province, il faudrait tout faire pour empêcher un procès qui mettrait potentiellement en péril cette entreprise. Cette théorie protectionniste et économiquement tordue est trop souvent la cause de ces déraillements politiques et de ces cas d’ingérence qui portent atteinte à la crédibilité de nos institutions.

Évidemment, il serait très triste que SNC-Lavalin cesse ses activités, surtout pour ses travailleurs. Cependant, cela ne devrait pas justifier une telle intervention de notre gouvernement. Il est faux de croire que la faillite d’une telle entreprise implique la chute d’un secteur au complet. La raison est simple : même si cette entreprise fermait, toutes choses étant égales par ailleurs, la demande pour leurs services ne serait pas touchée. Autrement dit, tant que la demande pour ce type de services demeurera, il y aura des possibilités de profit. D’autres firmes pourraient entrer sur le marché afin de répondre à la demande. La création de ces nouvelles entreprises et la hausse des activités des concurrents absorberaient possiblement la grande partie — ou même la totalité — des emplois perdus. Sans compter qu’il n’y a pas d’actionnaire de contrôle au sein de cette firme; la compagnie pourrait être rachetée et poursuivre ses activités. Il ne faut pas oublier que la moitié des activités de SNC-Lavalin se déroulent ici, en Amérique. Or, cela n’implique aucunement que les travailleurs n’auraient pas de coûts de transactions à changer d’emploi ou qu’il n’y aurait pas des désavantages à court terme.

D’un point de vue économique, il est tout à fait normal de noter des profits et des pertes dans un secteur. Les profits signalent aux entrepreneurs qu’il existe des occasions d’affaires, ce qui les incite à investir et à allouer des ressources à ce marché. À l’inverse, des pertes substantielles indiquent aux firmes et aux travailleurs d’allouer leurs ressources à un autre secteur ou entreprise. Ce mécanisme incite les firmes à demeurer compétitives et à constamment innover, ce qui est bénéfique pour nous, les consommateurs.

Un geste injustifiable

Lorsque les gouvernements décident qui seront les gagnants ou les perdants sur différents marchés, nous tombons dans une logique de capitalisme de connivence qui vise à protéger certaines entreprises par le biais d’ingérence politique. C’est surtout le cas avec des multinationales qui ont le pouvoir et l’argent de devenir de puissants lobbies pour protéger leurs intérêts personnels. Nos PME, qui pourraient devenir d’importants joueurs dans certains secteurs, se voient ainsi écartées à cause de l’importance de ces lobbies.

Enfin, non seulement le geste en soi visant à influencer des individus ayant un pouvoir sur notre système de justice est inacceptable, mais les raisons économiques le justifiant ne sont pas valables — sans parler des objectifs électoralistes.

L’État ne devrait pas protéger le portefeuille de hauts dirigeants d’entreprises de cette façon tout en minant la crédibilité de nos institutions. La santé économique de notre pays devrait toujours passer avant les intérêts privés de certains groupes. Espérons que la lumière sera faite sur cette malheureuse situation et que de sérieux changements seront apportés.

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