Au-delà des chiffres du #MoiAussi

Ça fait des mois que le tsunami du #MoiAussi a déferlé sur nos écrans et sur nos vies de relations humaines parfois saines mais souvent tordues. Des mois que j’ai cette houle au corps poussée par des montées de dénonciations toutes plus libératrices les unes que les autres pour des hommes et des femmes enfermés dans leur cage de silence. Une houle qui à la fois m’apaise et me donne mal au coeur.

Parce que #MoiAussi est un heureux bris de cette cage, une claque en plein visage de notre société qui s’était assoupie devant des pans sombres de certaines réalités disgracieuses. Wake up, la violence existe, les désirs sont parfois malsains, l’abus de pouvoir est réel, des gens font du mal aux autres. Beaucoup de mal. Même des gens gentils, même des gens connus, même des gens aimés.

Mais #MoiAussi n’est pas tout, n’est pas une fin, et c’est l’espèce de point invisible qui semble suivre le tag qui m’attriste et m’affole. Ces milliers de #MoiAussi ne sont pas que des tags. Ce sont des #MoiAussi…

Les points de suspension sont cruciaux ici. Ils portent en eux l’histoire derrière chaque dénonciation. La singularité humaine derrière chaque victime. J’en ai assez de voir des #MoiAussi être classés comme des #MoiAussi point final. Ah, elle aussi ? Qui l’eût cru ! Non, pas lui ? Eh ben ! Quelle tristesse ! Et on passe au suivant. À la suivante. Des #MoiAussi statistiques, des données qui gonflent le mouvement et font monter la vague.

Tant mieux si elle monte, cette vague. Je ne souhaite que de la voir assez forte pour briser en mille éclats toutes les cages de silence. Mais qu’elle n’emporte pas avec elle l’essentielle individualité derrière chaque dénonciation. Qu’elle n’emporte pas les questions véritablement libératrices qui devraient être contenues dans la suspension accrochée au #MoiAussi. Qu’elle ne masque pas l’intérêt envers les dénonciateurs par celui envers les dénonciations. Que les chiffres ne l’emportent pas sur la parole.

#MoiAussi, comme une porte qui s’ouvre, une main qui se tend, comme le début d’une histoire à raconter. Car, oui, les victimes, le plus souvent, veulent se raconter. En fait, elles veulent être, mais pour y parvenir, elles doivent d’abord dire. Dans leurs mots, à leur rythme certes, avec leurs images et les douleurs qu’elles transportent. Soutenues par un intérêt véritable. Pas par des statistiques ou des likes comptabilisés sur un compte Facebook. #MoiAussi devrait être des points suspendus vers l’échange.

Alors, #MoiAussi devrait engager un peu plus les lecteurs des #MoiAussi… Les ouvrir à cet échange. Les faire traverser l’écran qui les sépare des dénonciateurs, les faire aller vers eux, s’intéresser à eux, outre les malaises. D’humain à humain, il faut donner chair aux chiffres, même si c’est une chair meurtrie.

#MoiAussi n’existe pas pour être félicité. Encore moins pour être pris en pitié. Mais il n’existe surtout pas non plus pour être simplement lu puis comptabilisé. #MoiAussi, c’est pour retrouver le droit, le statut d’être. Qui l’on est, au complet, en incluant son passé. Et cela passe par la considération de l’autre, à laquelle #MoiAussi devrait mener.

À combien de #MoiAussi avez-vous dit « Comment vas-tu ? Je m’intéresse à toi. Veux-tu venir prendre un café ? »

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3 commentaires
  • Mathieu Lacoste - Inscrit 27 février 2019 12 h 26

    « Wake up » (sic) (Madeleine Lefebvre, doctorante en sciences sociales)


    « Wake up »; ce vocable french-Paris, qui entache votre prose, se traduirait en français dans votre texte par l'injonction: Réveillez-vous!

  • Jacques de Guise - Abonné 27 février 2019 15 h 28

    C'est un hasard

    ...car je suis en train de lire certains textes qui portent sur l'expérience, notamment celui de Mireille Cifali et Alain André où ces derniers dans "Écrire l'expérience" constatent, comme vous l'indiquez si douloureusement, la désingularisation et la déhistoricisation de notre expérience humaine qui aboutit à notre ignorance en singularité humaine. Voici un bref passage qui m'a ramené au sentiment triste qui m'a envahi ce matin à la lecture de votre texte :

    "Nous pourrions agir et n'en rien retirer, être dans la répétition de l'agir. comme des automates, sans que rien ne change de nos gestes, de notre connaissance du monde, de l'autre et de soi."

    C'est inévitablement l'impression qui nous envahit (et qui nous structure) lorsqu'on lit régulièrement les actualités.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 27 février 2019 20 h 31

    « #MoiAussi… Les points de suspension sont cruciaux ici. Ils portent en eux l’histoire derrière chaque dénonciation.» (Madeleine Lefebvre)

    Alors, vivement un « #MoiAussi » pour dénoncer les fausses dénonciations.

    Mais j'ai lu à ce sujet qu'il importait peu de traîner dans la boue et d'incarcérer des innocents, parce que cela compense le traumatisme (sic) des femmes:

    « J'ai lu plusieurs commentaires de cette eau un peu nauséabonde:

    « ''Les victimes d'agressions sexuelles aussi sont traumatisées et les femmes font vraiment ce qu'elles peuvent pour se protéger, elles se sont trompées et c'est plate pour lui, mais je ne dirai jamais que c'est la plus grosse erreur de ma vie d'avoir voulu faire attention...'' (Une lectrice)

    « Bref, ben plate pour lui, mais c'était pour une bonne cause. Faque...» (Patrick Lagacé, La Presse, 12 février 2019)
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    Dénoncer est une chose, prouver en est une autre. C'est que parfois, les dénonciations servent d'autres desseins que ce dont on se plaint.