Le piège de la main-d’oeuvre

«La CAQ a raison de faire de l’adéquation entre la demande et l’offre une priorité. Elle a aussi raison de vouloir diminuer les délais. Toutefois, le choix d’une mesure «couperet» est d’une inhumanité qui va ternir ce qui peut être jusqu’ici encore perçu comme une bonne volonté de faire mieux», estime l'auteur.
Photo: Pixabay «La CAQ a raison de faire de l’adéquation entre la demande et l’offre une priorité. Elle a aussi raison de vouloir diminuer les délais. Toutefois, le choix d’une mesure «couperet» est d’une inhumanité qui va ternir ce qui peut être jusqu’ici encore perçu comme une bonne volonté de faire mieux», estime l'auteur.

Avec une maladresse évidente, la CAQ s’attaque tout de même à un problème : celui des insuffisances de ce programme d’immigration qui depuis des années fait bien des malheureux.

D’abord, l’accès aux emplois qualifiés est un objectif qui fait défaut. Être choisi pour un cursus scolaire et ne pas pouvoir occuper un emploi une fois au Québec est pénible pour les individus et leur entourage. Ce programme est vu le plus souvent comme une arnaque, du recrutement dans le pays d’origine, avec les véritables opérations séduction que mènent les délégations et bureaux du Québec à l’étranger, à l’arrivée et à l’installation.

La concordance entre les qualifications et les besoins réels du marché du travail n’est pas efficace. Ces délégations pourraient être mises à profit dans la promotion des régions du Québec. Pourquoi un ingénieur agronome s’installe-t-il à Montréal ? Attendre l’arrivée des immigrants pour les séduire lors de tournées en région arrive parfois tard dans un processus où les gens tentent de se trouver des références auxquels les réseaux leur donnent accès.

En ce qui concerne le droit absolu du regroupement familial, rappelons que le fait que cette mesure puisse toucher, en d’autres termes pénaliser, les familles qui essaient de se reconstituer au Québec est inadmissible. Elle révèle aussi la méconnaissance de la situation psychologique de celui qui entreprend un projet d’immigration et l’environnement indispensable à l’intégration émotionnelle de celui-ci.

Des délais

Le troisième enjeu concerne la question des délais. Attendre plus de trois ans pour une réponse est, en plus d’être coûteux, humiliant et déconcertant. Il y a bien une situation inconfortable qui pousse les individus et leurs familles à choisir l’immigration. C’est tout un espoir en un avenir meilleur pour soi et sa progéniture que ce projet. Les immigrants qui choisissent le Québec le font avec beaucoup de minutie. Lorsque j’ai accompagné des arrivants iraniens en tant que conseiller en emploi à Montréal, il était intéressant de voir qu’ils étaient pour la plupart des employés de Renault automobile dans leur pays. Le choix du Québec était pour eux évident, puisqu’ils étaient francophones ou francophiles. C’est donc une démarche réfléchie pour ce qui est de l’immigration économique : les candidats s’informent et se préparent à réussir dans la société d’accueil.

La CAQ a raison de faire de l’adéquation entre la demande et l’offre une priorité. Elle a aussi raison de vouloir diminuer les délais. Toutefois, le choix d’une mesure « couperet » est d’une inhumanité qui va ternir ce qui peut être jusqu’ici encore perçu comme une bonne volonté de faire mieux. Les autres n’ayant rien fait de concret depuis plus de 10 ans. La faiblesse de l’argumentaire de l’opposition libérale dans ce dossier est à l’image de son manque d’expertise et de créativité.

Enfin, le dernier enjeu est l’absence de considération pour les demandeurs d’asile et les personnes sans statut, catégorie de plus en plus importante au Québec, qui est à l’image de la gauche québécoise, qui pavoise en parlant de souveraineté, mais jamais de ceux qui vivront dans ce pays souverain.

Au sens de la Convention de Genève, le Québec comme pays aurait l’obligation d’apporter sa contribution dans la crise mondiale liée au déplacement des populations. Si « vouloir, c’est pouvoir », agir comme un État souverain, c’est déjà l’être d’une certaine façon. En lieu et place d’une réflexion sur la société face aux défis internationaux qui frappent à notre porte, notre gauche québécoise choisit d’être écolo, se bat pour la parité et la laïcité. Pendant ce temps, ceux d’en face ont réussi à convaincre la population qu’il ne s’agit là que de main-d’oeuvre ! Parmi ceux qui marchent depuis le Venezuela, il y en a beaucoup qui ne cadrent pas avec l’étiquette économique que l’on a apposée aux immigrants. Parfois ils ne sont ni lettrés ni aptes physiquement. Mais humainement, nous avons des devoirs envers eux s’ils se rendent jusque dans notre Belle Province.

Que le ministre veuille plus d’efficacité et une réponse rapide soulève des enjeux, mais ce n’est pas le problème fondamental. Dans ce dossier, le seul défaut du ministre est d’avoir engagé sa réforme en oubliant qu’il s’agit avant tout de traiter d’abord le monde avec dignité. Ce sont des êtres humains, pas de la main-d’oeuvre.

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3 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 21 février 2019 00 h 47

    Adéquation entre la demande et l’offre

    «La CAQ a raison de faire de l’adéquation entre la demande et l’offre une priorité»

    D'aussi loin que je me souvienne, et j'ai travaillé plus de 25 ans dans le domaine de l'emploi, tous les gouvernements ont eu cet objectif. Rien de neuf sous le soleil!

  • Cyril Dionne - Abonné 21 février 2019 07 h 27

    L'angle droit et inclusif bout à 90 degrés

    La CAQ est notre gouvernement dûment élu par les Québécois. Point à la ligne. Et l’immigration n’est pas un droit mais bien un privilège.

    Cela dit, dire des sornettes comme celui d’être choisi pour un cursus scolaire et ne pas pouvoir occuper un emploi est la réalité qui touche tout le monde au Québec. La moitié des citoyens, s’ils travaillent, ne sont pas dans leur champ d’étude, mais dans des emplois sous payés. Personne ne séduit personne pour venir vivre au Québec. Ceux qui le font, c’est parce qu’il y a un avantage économique pour eux et non pour la société d’accueil. C’est nous les citoyens les plus taxés d’Amérique du Nord, qui subventionnent les services publics reçus par les immigrants au cours de leur vie parce que la somme est grandement supérieure au montant cumulatif des impôts et taxes que ces derniers paient aux gouvernements. Ce n’est pas ce que la société d’accueil pour faire pour vous, mais ce que vous pouvez faire pour votre pays choisi. En ce qui concerne le regroupement familial, ça aussi n’est pas un droit, mais un bien privilège.

    L’attente pour devenir un citoyen doit passer par les mécanismes en place avec le système de points alloués selon les compétences et l’éducation même si cela prend trois ans ou plus. C’est l’immigrant qui fait la demande et non pas le contraire. Si on n’est pas satisfait, on peut aller ailleurs tout simplement.

    Pour les demandeurs d’asile qui passent par le chemin Roxham et qui violent les lois du pays, si la plupart sont déportés, c’est parce qu’ils sont de faux réfugiés. Selon la Convention de Genève, ceci implique ceux qui sont des victimes de guerres ou de génocides, par les migrants économiques. Et nous ne sommes pas obligés d’acquiescer aux demandes de tous les migrants qui veulent améliorer leur sort socioéconomique.

    En passant, être inclusif est une position intenable, car le lien entre le droit et la critique morale est conceptuelle et doit répondre à des directives justifiées.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 21 février 2019 19 h 38

    L'auteur écrit :

    «... notre gauche québécoise choisit d’être écolo, se bat pour la parité et la laïcité. »

    Il serait plus juste d'écrire : «... notre gauche québécoise à la Québec solidaire choisit d’être écolo, se bat pour la parité et le multiculturalisme. »