Comment en sommes-nous arrivés là en immigration?

«Depuis au moins vingt ans, partout en Occident, l’immigration est présentée comme une menace sur les plans culturel, économique et social», écrit l'auteur.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne «Depuis au moins vingt ans, partout en Occident, l’immigration est présentée comme une menace sur les plans culturel, économique et social», écrit l'auteur.

Qui aurait pensé, il y a à peine quelques mois, que le Québec, qu’on citait partout dans le monde comme modèle d’accueil et d’ouverture à l’égard des immigrants, recevrait des félicitations de la part de Marine Le Pen ? Le premier ministre a eu beau les refuser, la réduction, contre toute logique, du nombre d’immigrants et la brutalité avec laquelle son gouvernement a déchiqueté les 18 000 dossiers des candidats à l’immigration ne peuvent que réjouir la droite xénophobe.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Si la politique d’austérité du gouvernement précédent a certainement contribué à l’avènement de ce parti xéno-sceptique au pouvoir, les causes sont multiples et vont bien au-delà du contexte québécois. Depuis au moins vingt ans, partout en Occident, l’immigration est présentée comme une menace sur les plans culturel, économique et social, tandis que les musulmans sont perçus comme les ennemis premiers de la civilisation occidentale.

Le discours anti-immigration se nourrit aussi de mythes tenaces. Parmi les plus récurrents, il y a celui des hordes de miséreux prêts à envahir les pays riches, alors qu’il n’y a qu’une très faible proportion, à peine 3,2 % de la population mondiale, qui ne vit pas dans son pays de naissance. Qui plus est, les deux tiers ont migré d’un pays du Sud à un autre pays du Sud, étant trop pauvres pour rejoindre les pays riches. Ces derniers feraient mieux de tout mettre en oeuvre pour en attirer davantage car, selon l’ONU, les pays industrialisés auront besoin de millions d’immigrants, dans les prochaines années, pour maintenir un bon équilibre entre personnes actives et retraitées.

Un autre mythe, qui sert la cause des xénophobes, est celui de croire que les humains seraient potentiellement tous des migrants. Pourtant, l’émigration est rarement un choix. La pauvreté, les guerres et les persécutions (et bientôt les catastrophes climatiques) expliquent la quasi-totalité des départs. C’est le cas de l’Italie qui, après avoir connu des exodes bibliques à cause de la pauvreté, est devenue un pays d’immigration. Plus près de nous, lorsque, en 2015, des fonctionnaires canadiens sont allés recruter des réfugiés syriens, au Moyen-Orient, ils ont découvert que 94 % d’entre eux souhaitaient retourner dans leur pays, malgré les ravages de la guerre. Il y a de ces richesses qui ne se traduisent pas en biens matériels.

Non, nous ne sommes pas menacés d’invasion. Au Québec, le nombre d’immigrants sera le résultat d’une délicate négociation entre les xénophobes qui en veulent le moins possible, les nativistes qui préfèrent des berceaux locaux, le milieu économique qui manque de main-d’oeuvre et ce gouvernement de droite qui, sans le dire clairement (peut-être par manque de vocabulaire), souhaite agrandir son armée de réserve de travailleurs temporaires, sans droits et corvéables à merci, dans le plus pur esprit du néolibéralisme qui conçoit la vie sociale comme un processus sans fin de sélection naturelle des plus performants.

Quant au discours antimusulman, il a pris la voie détournée de la laïcité utilisée à des fins de contrôle et de domination surtout des femmes. Il s’est beaucoup radicalisé ces dernières années. En 1994, 62 % des Québécois étaient contre l’interdiction du foulard islamique, aujourd’hui il y en a au moins autant pour. Pourtant, il n’y a que 3 % de musulmans au Québec, dont seulement 15 % sont pratiquants. En outre, 84 % d’entre eux sont francophones. Il n’est pas impossible que les générations futures aient non seulement honte de nous, mais aussi que notre fixation sur le couvre-chef de quelques musulmanes leur paraisse aussi ridicule que la crâniométrie de Lapouge.

Les musulmans d’ici sont au moins aussi sécularisés que les Québécois d’héritage catholique, mais beaucoup plus scolarisés qu’eux (pas moins de 45 % d’entre eux sont détenteurs d’un diplôme universitaire contre 21 % pour les francophones). Un musulman montréalais a récemment confié à un journaliste du Monde diplomatique qu’il s’est fait refuser un emploi parce qu’il parlait trop bien et que cela risquait d’intimider ses collègues québécois. Y a-t-il de cela aussi enfoui dans la psyché québécoise ?

Plus le pays d’immigration est ouvert et accueillant, plus l’immigrant a tendance à s’y fondre. C’est la xénophobie qui fait l’étranger et l’islamophobie qui fait le musulman. D’où qu’il vienne, l’immigrant n’a aucun intérêt à s’isoler ni à reproduire le cadre de vie qu’il a quitté. Il serait dommage que des peurs irrationnelles et des calculs politiciens nous interdisent, à l’avenir, de parler du Québec, malgré ses imperfections, comme un modèle d’accueil et d’ouverture.

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