Notre histoire, ce n’est pas du passé

Plus de 4000 jeunes avaient décrit ce qu’ils pensent du Québec pour une étude. L’un d’entre eux en avait dit ceci: «La domination des autres pays rendent le Québec ce qu’elle est aujourd’hui.»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Plus de 4000 jeunes avaient décrit ce qu’ils pensent du Québec pour une étude. L’un d’entre eux en avait dit ceci: «La domination des autres pays rendent le Québec ce qu’elle est aujourd’hui.»

Il paraîtrait qu’il ne faudrait pas parler d’événements comme celui-là, histoire de ne pas nourrir un sentiment de défaitisme chez les Québécois, chez les jeunes surtout. Des pendaisons comme celles des patriotes, c’est bien connu, ça ne fait pas danser dans les chaumières.

Trop tristes ? Trop sombres ? Trop de larmoiements provoqués ? Trop d’idées noires entretenues trop longtemps ? « Il faut regarder en avant et cesser de rabâcher ces vieilles histoires », soutiennent ceux pour qui n’existerait qu’un futur ayant fait l’impasse sur le passé. Sur notre passé.

Cette idée qu’il faudrait ranger une partie de notre histoire au placard est récurrente. On l’a retrouvée dans la chronique de Mme Francine Pelletier le mercredi 23 janvier dans Le Devoir. « Peut-être faudrait-il regarder plus souvent devant plutôt que toujours derrière, se rappeler là où on veut aller, pas seulement là d’où l’on vient », a-t-elle écrit.

Voilà un passé que d’aucuns s’acharnent à faire oublier, qualifiant de radotage contre-productif les rares occasions qui nous sont données de se souvenir pour ne pas oublier.

Le professeur Jocelyn Létourneau, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire et en économie politique du Québec contemporain de l’Université Laval (ouf !), avait mené une enquête, qui a duré dix ans, portant sur la perception qu’ont les jeunes de notre histoire.

Les résultats sont parus chez Fides il y a cinq ans. « La plupart des jeunes Québécois ont ainsi en tête que l’histoire de leur province est teintée par l’idée de la survivance et de la résistance, résume M. Létourneau dans son ouvrage », a-t-on lu dans La Presse.

Plus de 4000 jeunes avaient décrit ce qu’ils pensent du Québec. L’un d’entre eux en avait dit ceci : « La domination des autres pays rendent le Québec ce qu’elle est aujourd’hui. » Létourneau en fait la traduction suivante : « Pour ce jeune, l’aventure québécoise dans le temps se veut tragique en ce qu’elle résulte d’une volonté extérieure au Nous, sorte de contrainte que l’Autre a imposée au Québec et qui a freiné son accomplissement dans ce qu’il aurait pu être ou dû devenir. »

Ici, le jupon du lauréat en 2006 de la bourse de 225 000 $ de la fondation Pierre-Elliott-Trudeau dépasse. Cet Autre, qui revient toujours sous une forme ou sous une autre, n’aurait rien imposé au Nous ?

Doit-on comprendre que la trajectoire du peuple québécois, tout au long de son histoire, n’aurait été qu’une suite ininterrompue d’orgasmes collectifs, de sublimes plaisirs partagés, de moments de grâce irrésistibles ? Qu’il aurait été de mise de se tordre de plaisir en voyant l’armée britannique conquérir le pays ?

Qu’on aurait dû sortir les chaises pliantes, comme pour les feux d’artifice de La Ronde, pour admirer le spectacle offert par les troupes dirigées par le major Scott, qui ont mis le feu aux maisons de la Côte-du-Sud, de Kamouraska à Lévis, dans ce qu’on a appelé l’année des Anglais, en 1759, après avoir détruit les fermes de la Côte-de-Beaupré, de Baie-Saint-Paul et de La Malbaie et en assassinant au passage, à Montmagny, l’ancêtre direct de Philippe Couillard et ses deux oncles ?

Qu’il aurait été plus seyant d’applaudir quand ils ont pendu Chevalier de Lorimier, Joseph-Narcisse Cardinal, les frères Sanguinet et tous les autres, comme nous l’a rappelé l’historienne Micheline Lachance dans un texte saisissant publié dans Le Devoir à l’occasion du 175e anniversaire des exécutions ?

« Ce qui m’a le plus frappée dans les récits et témoignages laissés par leurs contemporains ? La répression féroce exercée par les autorités coloniales : patriotes traqués comme des bêtes dans les bois, femmes et enfants chassés de leurs foyers à moitié nus, jeunes filles ligotées et violées, récoltes pillées, fermes saccagées… »

Qu’il aurait été plus poli de tuer le veau gras à la formation de la Confédération canadienne, même si on a oublié de nous consulter ?

Dans ses Insolences publiées en 1960, il y a donc 59 ans, le célèbre Frère Untel racontait comment il avait testé les connaissances de ses élèves de 10e année en leur faisant écrire la première strophe de l’hymne Ô Canada. Parmi les trouvailles des étudiants d’Alma, il y avait celle-ci :

« Ton histoire est une des pas pires » en lieu et place de « Ton histoire est une épopée » !

Un lapsus révélateur que celui-là ! Quand on y regarde de plus près, en effet, on a une histoire pas pire pantoute.

Déplorer, comme l’avait fait Létourneau, que le peuple québécois ait pratiqué la résistance pour assurer sa survivance, après les heures difficiles qu’il a dû traverser, cela relève d’une mauvaise foi éhontée. Un bon petit peuple par ailleurs, qui honore ses conquérants en leur érigeant des statues ou en donnant leur nom à des lieux publics : Wolfe, Amherst, Sherbrooke, Durham.

Enfin, quand on constate à quel rythme effarant sont démolies, dans une indifférence quasi généralisée, des centaines de maisons historiques ou patrimoniales pour faire place bien souvent à des centres commerciaux d’une laideur consommée ou à des parkings, on se dit que c’est la même logique exposée par Mme Pelletier qui s’applique : faire table rase du passé pour le remplacer par du n’importe quoi. Pour autant que ce soit recouvert du vernis du postmodernisme…

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15 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 18 février 2019 05 h 27

    La mémoire, c'est politique

    « Les enjeux de mémoire sont des enjeux de pouvoir politique. » Frédéric Régent, historien d’origine martiniquaise, président du Comité national français pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage, Maître de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

  • Léonce Naud - Abonné 18 février 2019 05 h 27

    La mémoire, c'est politique

    « Les enjeux de mémoire sont des enjeux de pouvoir politique. » Frédéric Régent, historien d’origine martiniquaise, président du Comité national français pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage, Maître de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 18 février 2019 06 h 43

    Pantoutt !

    « faire table rase du passé pour le remplacer par du n’importe quoi. Pour autant que ce soit recouvert du vernis du postmodernisme… » (Michel Rioux, Syndicaliste)

    Faire table rase de l’Histoire-Mémoire du Québec, comment et pourquoi les oublier ou les mésestimer ?

    De Mémoire-Histoire, pendant qu’on étudiait les Origines du Québec (Jacques Cartier, les patriotes … .), du temps du Noblet, se vivait, parmi d’autres situations, l’Enfance de Duplessis-Léger, une des Histoires-Mémoires … à se souvenir !

    Faire table rase ?

    Pantoutt ! - 18 fév 2019 - !

  • Samuel Prévert - Inscrit 18 février 2019 07 h 29

    Je me souviens...

    Faudrait-il cesser de commémorer les guerres, la Shoah, etc.? Tout ça, c'est du passé? Que dire de Macron qui vient d'instaurer la Journée nationale de commémoration du génocide arménien le 24 avril? Quel ringard!

    La vie d'un peuple se conjugue à tous les temps : passé, présent, futur.

    Bien sûr, quand les Québécois connaissent leur Histoire, il leur est difficile de ne pas revendiquer leur indépendance...

    • Gilles Théberge - Abonné 18 février 2019 08 h 59

      Dans tous les villages de France, du moins dans le Nord en Normandies, des mémoriaux sont installés, à la gloire des combattants de la deuxième grande guerre.

      J’imagine que si l'Allemagne avait gagné la guerre on ne trouverait pas ces inscriptions. Ainsi au Québec les envahisseurs ne sont pas pour faire ériger des monuments pour rendre gloire à leurs exactions. C’est pourquoi les Sherbrooke, Amherst et compagnie ont droit de cité, en lieu et place des nôtres. Il y a même une rue Amherst à Sherbrooke...

      Mais pourtant, rien n’empêcherait de leur rendre gloire. Il nous manque que la fierté...

  • Sylvain Rivest - Inscrit 18 février 2019 08 h 19

    L’angle de l’histoire

    On peut faire dire ce que l’on veut à l’histoire. L’objectivité des historiens est dirigée par celui qui paie.

    • Bernard Dupuis - Abonné 18 février 2019 12 h 09

      Un relativisme malsain

      Dire que l’objectivité des historiens est dirigée par celui qui paie apparaît comme une généralisation dangereuse. Je suppose que vous vouliez dire que l’objectivité de certains historiens est dirigée par celui qui paie. Autrement, ce serait comme dire que tous les historiens sont malhonnêtes ce qui apparaît comme un non-sens.

      L’objectivité n’est pas une notion facile à déterminer. Il est vrai que des vérités dites « objectives » sont parfois reliées à des intérêts financiers. On peut mentionner les compagnies de tabac ou plus récemment Monsanto qui ont payé des scientifiques pour faire des recherches affichant des résultats favorables aux profits de celles-ci. Mais, est-ce une raison pour dire que l’objectivité n’existe jamais en science? Si oui, il faudrait admettre que la science est impossible et par conséquent il faudrait lui couper les fonds.

      En histoire, l’objectivité est encore plus difficile à approcher. Mais, est-elle à ce point relative? Les historiens sont-ils à ce point de mauvaise foi? Est-il impossible pour l’historien de ne pas avoir de parti pris?

      Un relativisme malsain est souvent relié à une certaine paresse intellectuelle. Que l’objectivité en histoire soit loin d’être absolue ne veut pas dire que l’histoire soit toujours douteuse. C’est comme pour la justice. Ce n’est pas parce qu’elle est parfois favorable à ceux qui paient qu’il faut l’abolir.

      Bernard Dupuis, 18/02/2019.

    • Jacques de Guise - Abonné 19 février 2019 11 h 27

      À M. Bernard Dupuis,

      Comme ces questions reliées à l'existence de démarches assurant ou non l'objectivité, aux faits qui supposément parlent d'eux-mêmes, à la défense d'idées, aux partis pris, aux idéologies, etc., me taraudent constamment et que vous les soulevez de façon très juste et très appropriées, j'aimerais savoir s'il vous arrive de vous demander si les commentaires exposés pourraient mener à autre chose qu'à une simple expression du commentateur ou commentatrice ou qu'à des joutes verbales entre les partisans des différents partis politiques si seulement on tentait d'être plus clair dans nos postures à cet égard dans l'écriture de nos commentaires. Est-ce utopique ou inutile ou si finalement l'espace commentaire ne doit servir qu'à ce que je perçois qu'il sert présentement vu l'espace disponible?

    • Jacques de Guise - Abonné 19 février 2019 11 h 27

      À M. Bernard Dupuis,

      Comme ces questions reliées à l'existence de démarches assurant ou non l'objectivité, aux faits qui supposément parlent d'eux-mêmes, à la défense d'idées, aux partis pris, aux idéologies, etc., me taraudent constamment et que vous les soulevez de façon très juste et très appropriées, j'aimerais savoir s'il vous arrive de vous demander si les commentaires exposés pourraient mener à autre chose qu'à une simple expression du commentateur ou commentatrice ou qu'à des joutes verbales entre les partisans des différents partis politiques si seulement on tentait d'être plus clair dans nos postures à cet égard dans l'écriture de nos commentaires. Est-ce utopique ou inutile ou si finalement l'espace commentaire ne doit servir qu'à ce que je perçois qu'il sert présentement vu l'espace disponible?