Armes à feu: une loi inadaptée aux Autochtones

«Il apparaît évident que ce registre répond à des enjeux urbains de criminalité, mais du point de vue d’un chasseur naskapi, une arme n’est pas plus qu’un outil comme un autre», argue l'auteur.
Photo: iStock «Il apparaît évident que ce registre répond à des enjeux urbains de criminalité, mais du point de vue d’un chasseur naskapi, une arme n’est pas plus qu’un outil comme un autre», argue l'auteur.

Il est de bon ton depuis quelques années pour les gouvernements au Canada de parler de réconciliation, de reconnaissance et de rapports dits de nation à nation. Pourtant, trop souvent, lorsqu’il est question d’enjeux fondamentaux pour les communautés, nous assistons encore à une absence de consultation des gouvernements qui fait mentir leurs meilleures intentions. L’un des derniers exemples à ce chapitre est sans aucun doute l’enregistrement des armes à feu au Québec. Une fois de plus, pour satisfaire des intérêts au sud, le gouvernement du Québec ne prend pas en compte la réalité des nations autochtones qui habitent toujours le territoire.

Sachez que nous ne remettons pas en question les motivations du gouvernement sur ce dossier. Nous comprenons que ce sujet est délicat et que la sécurité de la population est un enjeu qu’il ne faut pas prendre à la légère. Nous sommes aussi, sûrement comme bon nombre de Québécois, sensibles aux revendications pour un meilleur contrôle des armes à feu, mais encore faut-il s’attaquer aux bonnes cibles. Nous croyons que l’application unilatérale de la Loi sur l’immatriculation des armes à feu, si elle est utile au travail des policiers en milieux urbains, contrevient au droit fondamental des Premières Nations d’assurer leurs activités de subsistance élémentaires et leur mode de vie traditionnel.

Pour la majorité des Naskapis et possiblement pour la plupart de nos frères et soeurs des autres nations autochtones au Québec, le produit de la chasse et de la pêche est une ressource importante, voire principale, de notre alimentation et de notre subsistance. La forêt est pour nous un garde-manger et une véritable façon de vivre. Encore aujourd’hui, plusieurs familles vivent une grande partie de l’année sur leur territoire familial sans avoir accès aux réseaux de communication modernes. Chez nous, l’idée de revenir dans la communauté tous les 30 jours pour inscrire son arme au registre en fait sourciller plus d’un.

À Kawawachikamach, plusieurs des membres de notre communauté s’expriment essentiellement en langue naskapie et n’ont qu’une connaissance sommaire de l’anglais et du français. Un registre en ligne, qu’il faut remplir à intervalle de 30 jours, ne peut convenir. À cela s’ajoute un accès déplorable et limité à Internet. Dans notre communauté, la vitesse et la pauvreté du réseau ne permettent pas à toutes les familles d’en bénéficier. Pour les gens du sud, cela paraît absurde, mais pour nous, c’est une réalité qui n’est pas à la veille de changer. À Kawawachikamach, l’Internet demeure un luxe non accessible à tous et à toutes. Voilà donc un réel problème pour lequel le gouvernement devrait agir.

Enjeux urbains

Il apparaît évident que ce registre répond à des enjeux urbains de criminalité, mais du point de vue d’un chasseur naskapi, une arme n’est pas plus qu’un outil comme un autre. Ici, les autorités savent que toutes les familles disposent d’une arme pour assurer leur subsistance. Il devient jusqu’à un certain point accessoire de l’enregistrer. Malgré des assouplissements de dernière minute apportés à la Loi par la ministre de la Sécurité publique, madame Geneviève Guilbault, cette intervention de l’État dans notre mode de vie nous semble très paternaliste. L’effort demandé par le gouvernement risque, bien malgré nous, de mettre des membres de notre nation dans une situation difficile par rapport à la loi.

Dans le budget dépensé pour faire la promotion et la publicité du registre auprès des propriétaires d’armes pour qu’ils se conforment à la nouvelle Loi, une portion aurait dû être envisagée pour consulter les communautés autochtones. C’est pourquoi nous réitérons au gouvernement du Québec, comme nous l’avions demandé dans une lettre envoyée en février 2018, de tenir de véritables consultations afin de trouver des mesures d’accommodement qui permettraient à mon peuple d’assurer le maintien de ses activités de subsistance, dans le respect de ses besoins et de sa culture.

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11 commentaires
  • Serge Pelletier - Inscrit 13 février 2019 04 h 00

    Ben oui!

    En fait, vous avez très bien et grandement raison... au Canada, et dans les provines, il n'y a aucune loi qui est adaptée aux "premières nations". Mais dès que le GV-C tente d'abolir la Loi sur les indiens ((comme au début des années 70) avec ses principes d'apartheid et ses privilèges - trop souvent non connus de tous ... C'est le psychodrame...

  • Bernard LEIFFET - Abonné 13 février 2019 08 h 06

    Armes de chasse dans les régions éloignées...

    Bravo pour le titre de l'article que j'ai un peu modifié pour rendre le sujet plus représentatif. En effet, la criminalité étant plus concentrée dans les grands milieux urbains, posséder une arme de chasse ailleurs ne nuit à personne, à moins de tout vouloir imposer et contrôler au Québec. Bref, tout uniformiser et rendre encore plus populaire le parti au pouvoir. En ajoutant les armes de chasse des autochtones qui ne font pas partie du nombre considéré, la plupart enregistrées auparavant au fédéral, c'est plus de 500 000 familles qui sont touchées par cette lubie de veiller à notre sécurité! C'est donc plus d'1,5 million de personnes que l'on pointe comme coupables de posséder une arme de chasse! Je ne reviendrais pas sur la méconnaissance crasse et visible des armes de chasse qui accompagne à chaque fois un article sur le sujet! La même photo utilisée précédemment fait fi de la sécurité dans le maniement des armes, avec le doigt sur la détente, que le fusil soit ouvert ou non, et de plus avec deux cartouches dans leur chambre! Verra-t-on un jour un article sur un canon en montrant un bazooka? Parlons des choses que l'on connaît en évitant de monter une partie de la population contre l'autre, au bénéfice de tous. Au cours d'une expédition maritime, à bord de mon bateau, j'ai eu le plaisir de rencontrer des Inuits le long de la Côte du Labrador, jusqu'au Détroit d'Hudson. À bord, une arme de chasse était en sécurité dans un étui à l'abri de l'humidité, laquelle était évidemment déchargée. Elle n'a pas été utilisée puisque aucun ours polaire ne s'est manifesté la nuit, dans un mouillage forain, dans une baie. Ce fut un voyage extraordinaire (V. Google : Navigation Côte Est canadienne, Bernard Leiffet) qui nous a permis de les cotoyer pendant plusieurs jours. Une fois, j'ai eu la chance de naviguer avec deux familles inuites à bord d'une grande barque, les armes, toutes des carabines, pas très loin pour assurer leur subsistance, mais aucun fusil superposé là!

  • Steve Gagnon - Inscrit 13 février 2019 08 h 35

    Simplification

    Donc les armes feu n'ont aucun rôle dans les suicides, homicides et disparitions dans ces communautés? Un meilleur contrôle pourrrait réduire ces calamités. Ce n'est pas un problème propre aux "urbains"... En passant, il y a aussi des formulaires papier pour s'inscrire. Le délai "hors de la résidence" de l'arme pourrait être équivalent à six mois, pareil au temps qu'un Canadien peut rester hors de la province sans conséquence.

  • Jean-François Trottier - Abonné 13 février 2019 09 h 01

    Wow!

    Il est rare qu'on puisse lire une lettre qui explique du début à la fin une position avec une telle clarté.

    Celle-ci met en évidence une question extrêmement importante.

    Je la conserve et je vous donner mon appui, pour ce qu'il vaut, auprès du gouvernement.

    Il faut en effet modifier la loi pour en en permetttre une application variable selon les communautés. Encore faudra-t-il justifier les exceptions évidemment, mais je vous souhaite la vôtre le plus vite et le mieux possible.

  • Françoise Labelle - Abonnée 13 février 2019 10 h 03

    Adaptation ou refus déguisé?

    Enregistrer une arme ne la rend pas prérimée ou défectueuse. On chasse aussi bien avec une arme enregistrée.

    Il s'agit donc d'adapter l'enregistrement aux premières nations. Il faudrait voir aussi comment les premières nations australiennes s'adaptent au régime australien, plus strict que le nôtre.
    Les décès par armes à feu en Australie et en GB, qui ont une législation stricte sur les armes à feu, sont plus faibles qu'ici. Or le taux de suicide chez les premières nations au Canada sont le double de la population générale.
    Le mantra, ridicule, de la NRA est que les gens tuent et non les armes. Selon cette logique, il faut au moins être au courant de l'état mental du détenteur d'une arme à feu et pour cela, il faut savoir qui possède une ou plusieurs armes à feu.