De la rectitude politique dans les rangs de la gauche

Manifestation contre le spectacle «SLAV» de Betty Bonifassi et Robert Lepage au Théâtre du Nouveau Monde
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Manifestation contre le spectacle «SLAV» de Betty Bonifassi et Robert Lepage au Théâtre du Nouveau Monde

On s’entendra évidemment sur le fait que les attaques menées par les Martineau, Bock-Côté et consorts à l’encontre des « curés rouges » et stigmatisant leur penchant actuel pour la censure ont de quoi faire légèrement sourire, quand ce n’est pas pleurer ; eux qui quelque part sont si mal placés pour jouer de vertu à ce propos, tant la tradition conservatrice de laquelle ils se revendiquent n’a jamais fait grand cas de cette fameuse liberté, n’hésitant pas à la fouler aux pieds au nom des bonnes manières ou à la passer sous silence quand par exemple le droit de propriété ou la liberté de commerce étaient mis en jeu. Pensez tout simplement au silence hypocrite des élites du Canada face aux dictatures de sécurité nationale des années 1970 en Amérique latine, ou encore, tout près de nous, aux petits trafics canadiens menés envers et contre tout avec la si tyrannique Arabie saoudite !

Mais, une fois ces considérants de départ posés, on ne peut pas — à l’instar par exemple de Normand Baillargeon — passer à côté de ce constat, tant il paraît devenir par les temps qui courent récurrent et problématique : comment se fait-il que ce soit aujourd’hui la gauche (ou tout au moins une partie importante de celle-ci) qui se fasse l’avocate d’interdictions de parole et de volontés de censure, alors qu’elle s’est trouvée, notamment au Québec et depuis la Révolution tranquille, si souvent en première ligne pour faire l’apologie sans partage de la liberté d’expression ? Qu’est-ce donc qui s’est passé aujourd’hui pour qu’elle change ainsi son fusil d’épaule ?

Les exemples, aussi minimes soient-ils, sont multiples. Au-delà des indéniables problèmes d’inégalité systémique qu’ils soulèvent comme de la richesse des débats auxquels ils ont donné lieu, ils ne peuvent que faire réfléchir : depuis les premières querelles anodines autour de l’utilisation collective ou non de certains mots (Noirs, vieux, etc.) jusqu’aux tentatives maladroites de bannissement d’une conférencière (la professeure Nadia El-Mabrouk) considérée comme non politiquement correcte, en passant par les polémiques enflammées autour d’oeuvres artistiques comme Kanata ou encore SLĀV, ou encore surréalistes autour de la question de l’appropriation culturelle de « rastas », ils tendent tous à mettre en avant une sensibilité, un style d’intervention de la gauche nouveau qui non seulement rompt avec ce à quoi on était habitués, mais dont on peut aussi interroger la pertinence comme l’efficacité.

En effet, plutôt que de n’y déceler qu’une maladresse ou que de simples accidents de parcours — c’est là l’hypothèse qu’on soumet ici à la discussion —, ne faudrait-il pas plutôt y voir un phénomène hautement révélateur de l’époque chaotique que nous traversons et des difficultés dans lesquelles se trouve aujourd’hui la gauche pour y faire face ?

La vague du « tout-à-l’éthique »

Cela n’aura sans doute pas échappé à plus d’un observateur attentif de la scène sociale et politique : aujourd’hui, le discours politique est en crise, et plus particulièrement celui de gauche, qui se voit ainsi emporté en contrecoup par la vague du « tout-à-l’éthique », c’est-à-dire par cette propension à traiter les problèmes non seulement sur le mode d’abord individuel, mais aussi et surtout sur le mode moral, faisant passer au premier plan la question éthique du « que dois-je faire ? » au détriment de celle, politique, du « que pouvons-nous faire ensemble ? ». Écho sans aucun doute de ce « néolibéralisme éthique » si envahissant dont nous parle le philosophe Grégoire Chamayou, qui nous pousse chaque fois un peu plus à nous responsabiliser individuellement par rapport aux problèmes qui trouvent pourtant leur source dans un mode de production collectif, par exemple dans le cas de la gestion écologique des déchets.

C’est ce travers moraliste, couplé aussi aux logiques du « présentisme », en somme à cette difficulté à penser notre action sur le temps long, qui a fini par déteindre sur nombre des interventions de la gauche, lui faisant ainsi privilégier l’indignation morale et ses expédients naturels (l’interdit, la culpabilisation, etc.) à toute intervention politique pensée sur le long terme, à toute stratégie de mobilisation rassembleuse et propositive. Et dans un sens, on peut le comprendre : devant cette impuissance si forte que l’on peut tous et toutes ressentir, il peut apparaître beaucoup plus radical de se poser d’abord en censeur vertueux que de travailler à la transformation des conditions collectives qui nous ont conduits à un tel état de fait. C’est pourtant là où gisent les véritables défis de la gauche contemporaine !

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24 commentaires
  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 9 février 2019 07 h 17

    De l'injonction à se presser à la bonne gauche


    Malheureusement, il me semble que monsieur Mouterde donne exactement dans le travers qu'il déplore. Heureusement, il suffit d'aller le lire ailleurs pour constater qu'il ne fait pas profession d'incarner la vraie gauche à mises en gardes. Je suggère fortement sa magnifique analyse
    sur la question de la laïcité.

    https://www.pressegauche.org/La-question-de-la-laicite-au-Quebec-un-beau-defi-pour-QS

    • Christiane Gervais - Inscrite 9 février 2019 11 h 28

      Il n'y a pas de vraie ou fausse gauche, mais heureusement, il y a une autre gauche que la bien-pensante des multiculturalistes, politico-religieux, de QS.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 9 février 2019 15 h 11

      C'est bien ce que je relevais, madame Gervais, il n'y a pas de fausse gauche. Celle-ci aurait au moins pour l'excuse de la bonne foi. Non, il y une mauvaise gauche, celle sur laquelle on peut jeter l'anathème avec deux ou trois épithètes bien senties. Bravo.

  • Raynald Blais - Abonné 9 février 2019 07 h 25

    Disproportion de forces

    "...ne faudrait-il pas plutôt y voir un phénomène hautement révélateur de l’époque chaotique que nous traversons et des difficultés dans lesquelles se trouve aujourd’hui la gauche pour y faire face ?" (Pierre Mouterde)

    Déduire que le phénomène du "gauchisme éthique" dérive d'une époque chaotique, revient pratiquement à avouer une impossibilité à le comprendre. Depuis les manifestations de Madrid, New-York, alors que la gauche témoignait sur la place publique de ses états d'âme, de son indignation, la gauche est sur la défensive. Alors que l'adversaire s'est considérablement renforci, la gauche sonne à nouveau la retraite, en ne lui demandant qu'un peu plus d'humanité, de moralité.
    Le phénomène du « tout-à-l’éthique » n'est donc pas une vague, ni une mode, mais une réaction face à la disproportion des forces en présence. Oui, le phénomène témoigne de la faiblesse idéologique de la gauche, mais il signale surtout la force imposante du pouvoir économico-despotique de la classe dominante.

    • Jean-François Trottier - Abonné 9 février 2019 09 h 57

      Bravo, M. Blais!
      La gauche est Parfaite, tout est la faute de l'Ennemi. Mieux encore : la gauche n'est pas que Parfaite, elle est Parfaitement Victime!
      Quant à l'Ennemi, il est concerté et prône le Mal Absolu, le contraire de la Sainte Gauche quoi.

      C'est parce qu'ils ont réussi à sortir de votre tabarn... de recherche de l'ennemi et de victimisation que les pays scandinaves sont arrivés à créer une société plus juste et plus stable. Ils ont fui la perfection pour choisir la réalité, contrairement à QS-la-pure.

      Saviez-vous que les plus riches au Danemark sont tout fiers de l'impôt qu'ils paient? Qu'ils le placardent avec ostentation ?

      C'est pas en les traitant d'Ennemis que les pays scandinaves y sont arrivés, c'est pas en jouant aux Victimes, c'est pas en accusant tout ce qui n'est pas "dans la ligne".

      Vous démontrez exactement ce pourquoi je dénonce les "menteurs par essence" de QS, incapables de sortir du moule débile de l'analyse marxiste et de sa lutte des classes, grille facile à comprendre, très "chic intello", et pourrie à l'os quant à la démarche qu'elle implique.

      Quand cette gauche acceptera que c'est dans ses fondements qu'elle a tort, donc quand QS (Québec Sectaire?) se sabordera définitivement, on pourra parler entre adultes.

      En attendant, la gauche est menée par des cruches prétentieuses.

    • Cyril Dionne - Abonné 9 février 2019 10 h 30

      La gauche plurielle M. Blais, fait le jeu des néolibéralistes. Il n’y pas si longtemps, les voix dominantes de la gauche transcendante étaient encadrées dans le langage de la communion sociétale de la nation et de l'égalité des chances. Maintenant, nous avons à faire avec le tribalisme politique conjugué par cette gauche exclusive qui se veut mondialiste. Les idéaux de Martin Luther King, les idéaux de la gauche qui captivèrent l’imaginaire et le cœur du public et conduisirent à un réel changement, transcendaient les divisions des groupes et appelaient à une Amérique dans laquelle la couleur de la peau n’était plus importante. Ce n’est plus le cas maintenant.

      Les critiques convaincantes contre la diversité viennent toujours de la gauche, que de ceux qui défendent la méritocratie et les droits collectifs. La gauche multiculturaliste fait fi de la majorité et de la démocratie et se consacre plutôt dans l'adoration des minorités. Elle fait fi de l'égalité entre les hommes et les femmes et se consacre plutôt au patriarcat des symboles ostentatoires des minorités religieuses. Elle fait fi de la règle de droit et se consacre plutôt à la croyance créationniste des religions monothéistes. La gauche multiculturaliste fait fi du débat sain en démocratie et conjugue plutôt à la censure comme dans SLĀV et Kanata. Elle fait fi de la modernité et entretient une obsession maladive avec l'injustice historique dont elle ne peut rien faire ou changer.

      L'idéologie de la diversité présente de nombreuses similitudes avec le néolibéralisme. Le néolibéralisme profite de la diversité et celle-ci est pratique pour les néolibéraux. Nos sociétés occidentales ont laissé entrer un cheval de Troie au milieu de nous.

    • Raynald Blais - Abonné 10 février 2019 06 h 35

      Le phénomène du « tout-à-l’éthique », comme toutes manifestations de lutte de classe est difficilement saisissable au moment où il se déroule. C'est que cette lutte de classe se déroule également dans les rangs de la gauche. D'ailleurs la position défensive du « tout-à-l’éthique » qu'elle défend (en de plus en plus d'occasions) en est partiellement et provisoirement le résultat.
      La faiblesse idéologique que je décèle, peut-être à tort, dans cette réplique de la gauche aux élites, qui ont aussi leurs moments de bouillonnement, n'est pas, selon moi, le plus important facteur du phénomène. La force imposante de la classe dominante au niveau économique, social, juridique, médiatique, m'apparaît un facteur déterminant du passage de la gauche de l'état de pouvoir faire à celui de ne pouvoir qu'interdire.

  • Françoise Labelle - Abonnée 9 février 2019 08 h 35

    Gauche-droite, gauche-droite...

    D'un, la métaphore géographique est inepte. Il s'agit plutôt de valeurs sociales progressistes ou régressives. Mais on sait maintenant que le cerveau traite les idées géographiquement. Le monde mental ment monumentalement.

    Et surtout, la généralisation est inepte, relèvant du sophisme de gnéralisation. En France, des gauchistes défendent les valeurs républicaines et la laïcité et d'autres défendent le communautarisme contre la laïcité. Comme plusieurs, vous choisissez sciemment la gauche qui fait votre affaire.

    Qu'on en finisse avec l'appropriation, qui peut être une forme d'hommage et d'appui à une cause. Le jazzman blond Nino Ferrer chantait: «Je voudrais être noir». Appropriation culturelle?
    J'allais vous citer je ne sais plus qui sur le génie et l'art de cacher ses sources mais celle-ci fait aussi bien l'affaire: «Le vrai génie est comme l'abeille, il trouve du miel sur toutes les fleurs.»

  • Gilbert Turp - Abonné 9 février 2019 09 h 38

    Le souci des conditions matérielles d'existence

    Comme je le comprends, monsieur Mouterde nous invite à revenir aux bases de la gauche et de nous soucier de nous une société qui permet à TOUS d'avoir des conditions matérielles d'existence décentes.

    C'est ce souci des conditions matérielles d'existence pour tous qui parle à mon cœur et me rapproche de la gauche, tandis que le recours à la morale et à l'étiquetage normé en fonction de catégories souvent biologiques ne fait plus que me taper sur les nerfs et m'éloigner.

    Bref, je suis très heureux d'avoir lu ce texte qui appelle à un retour aux bases de monsieur Mouterde.

  • Jean-François Trottier - Abonné 9 février 2019 09 h 39

    La vérité avant tout

    M. Mouterde,
    Une part de l'explication vient des origines de QS dont le Parti socialiste du Qébec, lui-même né des ruines de En lutte! et du PCCML.

    Les deux, très alignés sur la propagande de Moscou, tiraient toutes leurs analyses du petit catéchisme de la théorie marxiste.
    Les fondateurs de QS en viennent, et selon ce qu'on voit ils sont restés soit au pouvoir, soit dans les coulisses, formant lossature du parti comme les organisateurs et les encaisseurs pour le PLQ.

    La grille d'analyse marxiste, sans être totalement fausse, ne tient pas compte des cultures, religions (quelques phrases chez Marx), migrations ni racismes, que pour les amalgamer à des classes économiques.

    QS l'a vu et a adapté ses interventions sans modifier sa vision "lutte des classes".
    On ne parle plus au nom des pauvres.On parle au nom de chacune des minorités, religieuses, racisées, sexualisées, etc.

    La grande erreur ici est "on parle au nom de", ce qui est de l'appropriation culturelle : QS utilise la culture de certains à son propre profit. D'où une perpétuelle position en porte-à-faux qui l'oblige à une rigidité maladive mais payante à court terme.

    Nommer les problèmes, c'est bien. Se croire les bons parce qu'on les nomme, c'est con. Pourtant c'est ainsi que QS se crée une image de sainteté. Quand on dénonce quelque chose forcément on s'en distancie. Donc, aucun péché n'entache QS, qui est bien au-dessus de ces basses contingences.

    Nous arrivons à la moëlle : à force d'être contre le péché, QS voit son programme comme l'expression d'un idéal devenu vérité de laquelle bien sûr toute dérive est une faute inacceptable.
    Chaque membre de QS s'autocensure et redouble d'accusations vers l'extérieur des "méchants". Ainsi contrôlait-on les fidèles chez les cathos, ainsi QS contrôle ses troupes, à la mode communiste de 1930.

    Ce n'est un secret pour personne : QS est control-freak. Ça commence dans ses rangs.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 9 février 2019 12 h 51

      "'Les fondateurs de QS en viennent, et selon ce qu'on voit ils sont restés soit au pouvoir, soit dans les coulisses ..."
      Le Politburo? "