Les enfants de porcelaine

On a tellement peur qu’un parent se plaigne que son enfant tousse [...] qu’on préfère que les élèves restent tous à l’intérieur au lieu d’aller jouer dehors 15 minutes.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir On a tellement peur qu’un parent se plaigne que son enfant tousse [...] qu’on préfère que les élèves restent tous à l’intérieur au lieu d’aller jouer dehors 15 minutes.

On est au Québec. En janvier. C’est lundi matin. Les enfants ont hâte d’aller jouer dehors dans cette magnifique neige, immaculée. Mais non, les cocos. Aujourd’hui, vous n’irez pas dehors, car il fait trop froid.

Oui, je sais que la semaine dernière vous n’y alliez pas parce qu’il y avait trop de glace. Je sais que cet automne vous n’y alliez pas souvent à cause de la pluie et que ce printemps vous n’irez pas parce qu’il y aura trop d’eau accumulée. Je sais tout ça. Et si vous saviez combien j’en suis désolée !

Ce matin, votre maman est partie enseigner dans son école. Elle avait prévu de profiter de sa surveillance en après-midi pour laisser aux élèves de sa classe la chance de jouir d’une récré prolongée. On en avait parlé dans l’auto en route : il y aurait de beaux forts de neige à construire dans toutes les cours d’école de la région. Enfin ! Mais non. Maman n’est pas sortie… et vous non plus, les amours. Et tout ça parce qu’on a décidé de suivre une charte plutôt que notre gros bon sens.

Je me rappelle, étant petite, que ma mère m’interdisait de mourir ou de me blesser sérieusement. Je promettais, sachant que ce n’était pas totalement de mon ressort, mais je comprenais ce que ma mère cherchait à m’enseigner : j’étais responsable de ma propre sécurité. Son interdit avait ceci de joli : c’est qu’il disait tout l’amour du monde qu’elle me portait tout en me permettant de me prendre en main. Aujourd’hui, lorsqu’on interdit, c’est simplement pour… faire plus simple. On a tellement perdu confiance en l’être humain qu’on estime qu’il faut mettre de plus en plus de lois pour l’encadrer. L’accident est devenu inacceptable, alors on tente de tout contrôler, faisant de l’humain un mouton plus mouton qu’un mouton lui-même. Du pré, surveillés par les chiens, nous sommes rendus à l’enclos. Et l’enclos rétrécit de plus en plus.

Chez les « grands », on ajoute des panneaux (selfies interdits dans cette zone, limites de vitesse à 30 km/h, baignade interdite, etc.), on produit des publicités percutantes, on réglemente les opinions et on censure l’art.

Chez les « petits », on interdit. Pas de jouets de la maison : les billes, les cartes et toutes ces collections amènent des échanges, qui entraînent des conflits à gérer, et ça, c’est non ! Pour dire, on a même envisagé d’interdire le soccer parce qu’il créait trop d’animosité… Pas de jeux « robustes », ça peut faire mal. Pas de collations sucrées, c’est mauvais pour la santé. Pas de bonbons à l’Halloween pour la même raison. Pas de sacs en plastique pour les repas, c’est mauvais pour l’environnement. Etc.

Et maintenant, on a tellement peur qu’un parent se plaigne que son enfant tousse (Voyons ! En plein mois de janvier ! Lui qui prend son smoothie protéiné tous les matins !) qu’on préfère que les élèves restent tous à l’intérieur au lieu d’aller jouer dehors 15 minutes. 15 minutes ! Pour certains, c’est le temps de marcher jusqu’à l’école. Et ils s’y sont pourtant rendus…

Les chéris, maman va vous chercher tôt ce soir. On va jouer dans la cour de 30 à 45 minutes. Ça va nous faire du bien de nous aérer. On va pouvoir faire les devoirs après en étant un peu reposés mentalement. On va s’ouvrir l’appétit et on va dormir mieux ce soir. Avoir su, on aurait pris congé et on se serait fait un match de hockey dans la ruelle. Vous auriez appris à être des enfants, à rire, à prendre soin de vous, à jouer et à régler vos conflits.

Oui, c’est vrai, il fait « frette ». Mais maudit qu’on s’amuse quand on est bien habillé ! On est en janvier, au Québec. On en profite !

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17 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 2 février 2019 09 h 03

    Suis chanceux....

    ....la porcelaine était moins répandue qu'elle semble l'être aujourd'hui.
    Madame Mercier, merci. Vous m'invitez presque à confier que...j'ose....que je suis heureux d'avoir souffert. Ouf ! Que vous faites. Avec raisons. Je ne suis pas, à date, sado-masochiste. Loin de là. J'essaie juste de jeter un regard par-dessus une de mes épaules et oui, je l'ai eue dure, je me l'ai donnée dure...la vie.
    Comment ces « enfants dits de porcelaine », lorsqu'ils expérimenteront la vie, celle aussi faite de revers, de souffrances autant physiques que psychiques, géreront-ils le tout ?
    Légitime de vouloir protéger de la souffrance. la vie, de son côté, souhaite que nous l'expérimentions. Quel superbe défi que celui d'expérimenter la vie, sa vie, celle des autres.
    Merci à mes parents, mes éducateurs et tous les « autres » d'avoir laissé la porcelaine sur la tablette.
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Frank Champlain - Abonné 2 février 2019 09 h 39

    Bravo!

    Il aurait toute une reflexion a avoir car c'est vrai que ca na pas de bon sens! Nos petits et tout petits ne sont presque pas allés dehors ces derniers temps. C'est effectivement le symptôme d'un problème plus large.

    Laissons les enfants être des enfants! Bravo pour votre courage à dénoncer cette sur-accumulation de règles. ..

  • Bernard Terreault - Abonné 2 février 2019 09 h 53

    Bravo

    Il fallait le dire. Confiné en-dedans ou dehors, il y aura toujours des rhumes, qui, en passant, ne sont PAS causés par le froid mais par la transmission des microbes de personne à personne dans nos espaces trop confinés en hiver!

  • Daniel Constantineau - Abonné 2 février 2019 11 h 28

    Délicieusement irrévérencieux

    Commentaire tout à fait pertinent, et le rapprochement transversal (passez-moi le mot) avec les interdits des « grands » (panneaux de 30 Km/h, censure, réglementation ad nauseam) savoureux, délicieusement irrévérencieux, pile poil sur une des vraies causes de ce délitement.

    La frilosité comme modus operandi est un choix, celui de plusieurs d'entre nous. Manque de pot, il ne fait pas des enfants très très forts et encore une fois, c'est le gros bon sens qui en prend pour son rhume, pas ces derniers.

  • Ju S. - Inscrite 2 février 2019 14 h 11

    Enseigner la sédentarité

    Interdire à un enfant de sortir dehors à cause de la météo, c'est aussi lui enseigner que c'est dangereux de jouer dehors. Ces comportements favorisent la sédentarité et tous les problèmes de santé qui s'y rapportent.
    Il y a un fardeau qui vient avec ce type de décisions, mais les directions des écoles élémentaires en sont hors d'atteinte puisque les dommages sont observables à long terme et difficielement attribuables.
    Parents! Habillez bien vos enfants et exigez qu'ils sortent pendant la récréation. ❄❄