À qui appartient ma vie?

Louis Bernard
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Louis Bernard

Dans un passé récent, nos sociétés occidentales ont formellement reconnu à l’individu un certain nombre de droits fondamentaux, comme le droit de parole et d’assemblée. C’est un progrès réel qui assure notamment à chacun la liberté de pensée et de mouvement. Plus récemment encore, notre société a reconnu à certaines personnes en fin de vie le droit de requérir de l’assistance médicale pour les aider à mourir. Ce droit, cependant, ne peut être exercé unilatéralement mais dépend de la volonté d’autrui, qui l’autorise et en fixe les conditions d’exercice.

Pourquoi en est-il ainsi ? S’il y a une chose qui m’appartient en propre, c’est bien ma propre vie. C’est mon plus grand bien. J’y tiens encore plus qu’à ma liberté de parole ou de mouvement. Et tous les humains ont le même sentiment. Comment se fait-il que les chartes des droits ne reconnaissent pas clairement à la personne humaine un droit fondamental sur sa propre vie ? Ce devrait pourtant être le premier de ses droits.

La raison de cette carence est essentiellement de nature religieuse. Notre vie est censée venir de Dieu, à qui elle appartiendrait. Nous n’en serions que les bénéficiaires, non les propriétaires. C’est un cas évident du mélange du sacré et du profane. En cette époque de séparation entre l’Église et l’État, nous devons mettre fin à cette équivoque. Le droit doit reconnaître à la personne humaine la pleine maîtrise de sa vie et son droit de décider d’y mettre fin, même si la religion devait prescrire le contraire pour ses fidèles.

Le suicide lui-même n’est évidemment pas un acte criminel : comment, en effet, punir un mort ? Mais la tentative de suicide est un crime. Cela devrait disparaître : celui qui a tenté de se suicider a besoin d’aide, non de prison. De plus, l’aide au suicide devrait être permise, mais encadrée. Un tel encadrement n’est pas exceptionnel : l’exercice de tous les droits fondamentaux est encadré par la loi. La liberté de parole est limitée par les lois sur le libelle, le droit d’assemblée par les lois sur l’ordre public, le droit d’association par les lois sur la négociation collective, etc. Le droit à l’aide au suicide devrait également être encadré par des mécanismes qui empêchent les abus, les décisions précipitées ou les circonstances exceptionnelles.

Plusieurs avantages découleraient de la reconnaissance du droit au suicide et de son encadrement par la loi. Tout dépend des mécanismes mis en place pour procurer l’aide au suicide. Normalement, on peut penser qu’il y aurait un intervalle entre le moment où une personne exprime son désir de mourir et celui où l’aide au suicide est fournie. Cet intervalle permettrait aux intervenants de dialoguer avec l’intéressé sur les circonstances l’amenant à désirer la mort. Il permettrait, en quelque sorte, une seconde réflexion sur la décision à prendre. Il devrait être clair, cependant, qu’à la fin du processus, la décision reviendrait entièrement à la personne intéressée et que cette décision devrait être exécutée.

Il n’est pas facile de se suicider. Quiconque a pensé, un jour, à comment il pourrait mettre fin à ses jours a pu constater que les moyens à sa disposition étaient loin d’être commodes. Même avec des motifs évidents, comme la souffrance continue, il est souvent pratiquement impossible d’abréger ses jours. Par ailleurs, la simple difficulté de vivre peut amener certains jeunes à se précipiter dans la mort sur un coup de tête. S’il y avait un mécanisme conduisant ultimement au suicide auquel on pourrait recourir en toute confiance, on pourrait probablement faciliter le suicide de ceux qui en tireraient véritablement profit, tout en évitant celui de personnes qui pourraient recouvrer le plaisir de vivre.

Étant donné que la reconnaissance du droit de l’individu sur sa propre vie constitue l’acte final de la dissociation entre Dieu et les hommes, du moins en ce qui concerne les choses séculières, il est peu probable que ce droit soit pleinement reconnu dans un proche avenir. Il faudra donc s’en rapprocher progressivement grâce à l’élargissement, petit à petit, du droit actuel à l’aide à mourir. En acceptant ce recours dans de plus en plus de cas, on se rapprochera de la reconnaissance d’un véritable droit au suicide assisté. Il se peut même que les tribunaux hâtent cette évolution (affaires Truchon et Gladu, présentement débattues). Mais il faut souhaiter que cet ersatz mène rapidement à la reconnaissance pleine et entière du premier des droits fondamentaux de l’homme : celui sur sa propre vie.
 

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