Davos, les pièges de la mondialisation 4.0

Klaus Schwab, fondateur du forum, défend une vision cohérente du monde d’aujourd’hui qui s’expose en deux volets.
Photo: Fabrice Coffrini Agence France-Presse Klaus Schwab, fondateur du forum, défend une vision cohérente du monde d’aujourd’hui qui s’expose en deux volets.

Le Forum économique mondial de Davos (qui commence mardi) fait face à certaines difficultés depuis quelques années. Le système qu’il défend avec enthousiasme depuis sa création en 1971 connaît des ratés, qu’il est d’ailleurs le premier à admettre. La collaboration idéalisée entre le public et le privé qu’il a toujours défendue montre aujourd’hui ses limites.

Ce forum, étant tout de même un lieu où l’on réfléchit, n’est cependant pas à court d’analyses et de solutions. Son fondateur, Klaus Schwab, défend une vision cohérente du monde d’aujourd’hui qui s’expose en deux volets. L’année dernière, il mettait l’accent sur ce qu’il nommait la 4e révolution industrielle, que nous traverserions présentement. La numérisation de données gigantesques, l’hyperdéveloppement de l’intelligence artificielle, les bouleversements provoqués par la virtualisation ont changé en profondeur nos sociétés, notre vie professionnelle comme notre vie intime.

À cette 4e révolution industrielle correspond une mondialisation 4.0, un thème qui sera abordé prioritairement cette année. La première mondialisation se situait avant la Première Guerre mondiale, la seconde pendant les trente glorieuses, avec le modèle d’économie mixte, et la troisième correspond au développement du néolibéralisme à partir des années 1980. La quatrième est profondément marquée par les transformations conséquentes des nouveaux développements technologiques. Mais comme nous y entrons, elle semble pour le moment assez difficile à définir.

Dans un manifeste défendu par Klaus Schwab, la mondialisation 4.0 se ramène plutôt à une série de bonnes intentions. Personne ne peut être contre elles. Plus spécifiquement, il est difficile de s’opposer à celle qui résume toutes les autres, soit la volonté d’entreprendre un « dialogue global » sur des sujets fondamentaux comme la technologie, la cybersécurité, le système monétaire, les politiques en matière de technologie.

Seulement, le Forum de Davos est toujours aussi mal placé pour parler de dialogue, alors que ses invités sont triés sur le volet, que les gens d’affaires représentent un participant sur deux, que l’événement se déroule dans un lieu coûteux et très peu accessible. Tout cela alors que la présence d’une seule langue, l’anglais, écrase toutes les autres.

Présence des GAFA

Certains des problèmes évidents, reliés à cette éventuelle mondialisation 4.0, sont absents dans la réflexion de Schwab, ou à peine abordés. Par exemple, la présence monstrueuse des GAFA, qui dominent comme jamais des secteurs de l’économie et sont possesseurs de quantité invraisemblables de données tout en devenant — pour certaines d’entre elles — les véhicules idéaux pour la transmission de fausses informations. Ou les gouvernements populistes de droite qui se refusent à tout véritable dialogue, élus par des populations frustrées par les politiques prônées par Davos. À commencer par celui de Donald Trump, un des grands absents de ce forum.

Par contre, le problème du réchauffement climatique est clairement reconnu par les organisateurs du Forum, qui s’appuient, comme il se doit, sur le dernier rapport du GIEC. Mais la transition « systémique » doit se faire par un grand partenariat public-privé, alors que les grandes entreprises deviendront des leaders incontournables. On donne comme exemple une alliance de chefs d’entreprise qui, entre autres intentions, se sont engagés à réduire leurs émissions de CO2 de 9 %.

Certes, cette collaboration d’entreprises, dont certaines très polluantes (dans le domaine de l’ingénierie ou de l’alimentation par exemple), est appréciable. Mais elle nous questionne aussi sur un aspect important de la transition écologique : celle-ci pourra-t-elle se faire en maintenant les mêmes hiérarchies, en permettant aux immenses entreprises transnationales de conserver le pouvoir sans partage qu’elles détiennent?

C’est le pari que semble tenir le Forum économique de Davos. C’est aussi celui de nos gouvernements qui, dans les derniers accords commerciaux qu’ils ont négociés, rendent de plus en plus difficile la réglementation du commerce international. Le pari est donc que les entreprises sauront s’autoréglementer, choisir des comportements qui iront dans le sens du bien commun, ne serait-ce que parce qu’elles pourront ainsi réaliser d’importants profits.

Mais le risque est considérable pour l’ensemble de la société. À très peu de moments, les entreprises ont montré qu’elles ont à coeur les intérêts collectifs et qu’elles les défendent de façon volontaire. L’expérience indique que seules de solides réglementations les dirigent vers la bonne voie. Les rencontres à huis clos entre gens d’affaires et politiciens, dans les salons feutrés de Davos, ne favoriseront pas une distance nécessaire pour permettre aux gouvernements d’adopter une position d’autorité.
 

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2 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 21 janvier 2019 01 h 33

    Ces riches qui ne payent pas d'impôts.

    Vous avez absolument raison, monsieur Vaillancourt. La rencontre des maîtres du monde à Davos, n’est pas ouverte au dialogue. La mondialisation néolibérale, sauvage, avec la complaisance de nos gouvernements a augmenté la misère et les inégalités dans le monde.
    OXFAM vient de dévoiler un rapport accablant sur l'économie mondiale: «La concentration de la richesse s'est encore accentuée en 2018, 26 milliardaires ayant désormais entre leurs mains autant d'argent que la moitié la plus pauvre de l'humanité. En 2017, ils étaient au nombre de 43.»
    «Quant à l'homme le plus riche du monde, Jeff Bezos, le patron d'Amazon, sa richesse a atteint 112 milliards de dollars l'an dernier. Or, "le budget de santé de l'Éthiopie correspond à 1% de sa fortune. D'une manière générale, la fortune des milliardaires dans le monde a augmenté de 900 milliards de dollars l'an dernier, soit au rythme de 2,5 milliards par jour, alors que celle de la moitié la plus pauvre de la population de la planète a chuté de 11%. Le nombre de milliardaires a d'ailleurs doublé depuis la crise financière de 2008.»
    «Sur chaque dollar d'impôt sur le revenu, seulement quatre centimes proviennent de la taxation de la richesse.» Les milliardaires cachent leurs profits dans les paradis fiscaux avec la bénédiction de nos gouvernements.

  • Jacques Morissette - Inscrit 21 janvier 2019 09 h 35

    Les pièges de Davos.

    Ce texte est très intéressant. Certains veulent donc faire avancer la mondialisation, mais semble-t-il, selon leur vision restreinte des choses. L'auteur de ce texte semble s'en méfier avec raison. En effet, le médaillon de la mondialisation 4.0 a une autre facette.

    D'abord, s'il y a mondialisation 4.0, etc. il y a aussi compétition 4.0, etc. Je ne sais pas si vous voyez les choses de la même façon, mais il y a de plus en plus d'aide aux entreprises grâce à l'argent public des pays concernés, très souvent au détriment des services publics, et vivent la compétition dans la mondialisation 4.0. Qui dit compétition et mondialisation, c'est le contraire, disons, de solidarité et ça n'a rien à voir avec un certain esprit syndical. Ajoutons la croissance aveugle au réchauffement climatique, nul besoin de ce genre de mentalité.

    Ensuite, nous sommes de plus en plus conscient des abus que nous faisons au détriment de la planète, du réchauffement climatique, etc. Je me demande comment on peut vivre dans un monde de compétition, comme celui implicitement annoncé dans la mondialisation 4.0, et ne pas tenir compte du fait que nous ne pourrons jamais, au grand jamais aider à trouver des solutions viables dans un monde où règne en maître la compétition de la mondialisation 4.0?

    En plus, cerise sur le sunday, les réunions mondiales qui sont fréquentées par des invités triés sur le volet, avec une manière de voir, je présume, sur mesure par rapport aux objectifs que ces gens veulent atteindre. L'auteur parle des limites de la collaboration entre le privé et le public. Mais bien entendu, c'est un problème qui est là depuis longtemps, mais que l'on semble seulement commencé à voir. Dans un monde de compétition, il y a des gagnants en minorité et des victimes incalculables. La planète a besoin d'autre chose que cela.