Vers un populisme de gauche au Québec?

«Québec solidaire est d’ailleurs le parti qui agite actuellement le plus l’épouvantail populiste avec un discours certes percutant, mais trop souvent réducteur», croit l'auteur.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Québec solidaire est d’ailleurs le parti qui agite actuellement le plus l’épouvantail populiste avec un discours certes percutant, mais trop souvent réducteur», croit l'auteur.

Comme on a pu le constater lors de la dernière élection provinciale, le Québec (et dans une moindre mesure le Canada) résiste pour l’instant relativement bien à la dérive populiste observée en Europe, aux États-Unis et en Amérique du Sud. En ce sens, François Legault, il faut bien l’avouer, ne ressemble en rien à son voisin ontarien Doug Ford et ne peut être comparé à Donald Trump ou à Marine Le Pen. En fait, s’il y a une leçon que l’on doit tirer des résultats du 1er octobre, c’est peut-être justement le rejet au Québec de ce « populisme » qui caractérise portant si bien la trame politique de ce début de XXIe siècle. Cette résistance est-elle le résultat du « modèle québécois » ou encore de la croissance économique et du plein emploi qui agiraient ici comme des remparts devant ce phénomène global ? Peut-être…

Chose certaine, le Québec n’est pas totalement imperméable au phénomène, et la lourde sanction des Québécois à l’égard des partis politiques traditionnels prouve bien qu’il y a ici, comme ailleurs, un rejet envers le système actuel et les élites politiques. Québec solidaire est d’ailleurs le parti qui agite actuellement le plus l’épouvantail populiste avec un discours certes percutant, mais trop souvent réducteur. La question se pose donc, le populisme si bien incarné par la droite américaine et Donald Trump pourrait-il s’articuler autour du discours de gauche au Québec ?

Un concept flou

Le populisme est un concept fourre-tout souvent imprécis qui renvoie à cette idée générale que le peuple est spolié par les élites politiques et économiques. Pour les populistes, il faut combattre le système duquel le peuple est exclu et redonner le pouvoir à la majorité souvent mal représentée dans la démocratie libérale et le système représentatif. La trame narrative du populisme est d’être une voix qui permet finalement à la « majorité silencieuse » de reprendre le contrôle de la vie politique. Il peut par ailleurs varier en fonction de la culture, de l’époque ou du contexte dans lequel il s’exprime. Par exemple, le populisme républicain de Donald Trump et de Joseph McCarthy a une connotation plutôt négative alors que le populisme démocrate de Bernie Sanders ou de William Jennings Bryan est vu comme un idéal. Pourtant, Sanders, tout comme Trump, critiquait fortement les « élites » de Washington. Le populisme est donc un concept à géométrie variable qui n’est pas seulement l’apanage d’un discours réactionnaire et qui peut être habilement utilisé autant par la gauche que par la droite.

Une gauche anti-système

Avec l’effondrement du bloc communiste au début des années 1990, la gauche est entrée dans une profonde remise en question et elle a progressivement abandonné son idéal révolutionnaire. Cet abandon a mené, dans un premier temps, à une « troisième voie » empruntée notamment par Tony Blair. Cette option, moins radicale et plus au centre, a influé sur les politiques de Lucien Bouchard dans les années 1990 et 2000 et a mené au fameux syndicalisme de « partenariat ». La grande crise de 2007-2008 a cependant montré les limites du modèle et ravivé le discours de la gauche radicale. Cette dernière, revigorée par les abus du capitalisme, par la croissance des inégalités et par les soulèvements violents du monde arabe a vu là une manière de réactiver le discours contestataire.

Ce discours s’est cependant écarté de la « gauche classique » axée sur le prolétariat, le salariat et la logique marchande. Pour la nouvelle gauche, il ne faut plus abolir les classes sociales, mais plutôt réunir la pluralité des exclus à travers un discours anti-système centré sur la déconstruction et le rejet des structures. Bref, la clé de la mobilisation ne repose plus sur la lutte des classes, jugée trop abstraite, mais plutôt dans un antagonisme entre le peuple et l’élite politique (Martelli, 2017). C’est dans cette perspective que s’inscrit la stratégie de la gauche au Québec et tout porte à croire qu’il y a là un puissant agent mobilisateur. Pour la gauche, il faut donc opposer au populisme réactionnaire et « antidiversitaire », un populisme multiculturaliste qui conteste les élites capitalistes. Comme le Québec semble tourner le dos à la première forme du populisme (la peur de l’autre), il est plus réceptif à la seconde qui s’appuie sur un idéal moral socialement plus acceptable.

Dans tous les cas, le populisme favorise rarement l’équilibre et permet simplement d’exprimer un mécontentement. Si le populisme est le catalyseur d’une problématique, trop souvent il facilite des réponses simplistes à des problèmes complexes. Mettre fin au pétrole en dix ans ou construire un mur pour contrer l’immigration relève soit de l’utopie, soit de de la démagogie, mais dans les deux cas il s’agit de position « déséquilibrée ». Le Québec semble heureusement avoir résisté à ce genre de discours, souhaitons simplement qu’il poursuive dans cette voie.

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7 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 8 janvier 2019 17 h 44

    Modèle québécois et rejet du populiste.

    Le modèle québécois, c'est des éducatrices dans les garderies, des infirmières dans les hôpitaux, des préposés dans les CHSLD, des coopératives,des logements moins chers qu'ailleurs, de généreuses aides aux familles et treize milliards de péréquation.Ces argents ajoutés aux revenus de travail, de retraites et de placements permettent une bonne vélocité de la monnaie (l'argent roule).

    Nous avons un certain nombre de trop riches, mais nos pauvres sont moins pauvres qu'ailleurs.Les écarts de richesse excessifs sont perçus comme injustes et telle injustice engendre le rejet des élites qui n'ont pas su subordonner les pouvoirs économiques aux pouvoirs politiques de manière à permettre aux personnes de vivre décemment.

    Présentement, nous sommes à l"abri du populisme. Souhaitons que ça dure, car les populistes cherchent, dans le passé, des solutions simples aux problèmes complexes d'aujourd'hui.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 8 janvier 2019 19 h 07

      Les treize milliards ne sont pas un cadeau, mais sont payées par nos taxes fédérales.

    • Jean Duchesneau - Abonné 8 janvier 2019 19 h 33

      La gauche populiste ne promet que la distribution de richesse sans plan pour la créer. Le programme de QS est éloquent à cet égard!

    • Sylvain Auclair - Abonné 8 janvier 2019 21 h 54

      La péréquation ne fait aucunement partie du modèle québécois. Elle ne fait que partiellement compenser le déficit de dépenses du gouvernement fédéral.

  • Jean Thibaudeau - Abonné 9 janvier 2019 02 h 31

    Une analyse qui achoppe sur bien des points.

    QS, populiste de gauche?

    Non.

    Primo, il n'a de gauche que les apparences, en prétendant prendre la défense des "minorités opprimées". Mais pour ce faire, il n'a pas développé l'ombre de l'esquisse d'un programme économique le monidrement substantiel. Son discours est entièrement centré autour de la défense inconditionnelle de la liberté individuelle, exactement comme le PLQ néo- libéral. En ce sens, QS m'apparaîtrait plus proche, idéologiquement, d'un Maxime Bernier que du PQ d'avant l'ALENA.

    Secundo, populiste? Les populistes ne se définissent pas seulement par leur côté anti-système, mais aussi en prônant une idéologie calquée sur les sentiments les plus primaires du "peuple" dont ils prétendent se faire l'écho. En prônant un rejet de tout ce qui est identitaire chez la majorité, en idéalisant les "racisés" (surtout musulmans) contre toute réalité, et même, en s'opposant à la "3e voie" de Québec, QS va tout-à-fait à l'encontre de pareil programme. Je veux bien croire que Manon Massé et Catherine Dorion font tout pour ne pas avoir l'air de politiciennes traditionnelles, mais ça prend plus que ça pour être populiste.

    Legault répond plus à cette appellation, quoiqu'il n'y ait aucune commune mesure entre son populisme et celui des Trump, Ford, Bolsonaro et Le Pen.

  • Germain Dallaire - Abonné 9 janvier 2019 09 h 36

    L'ADQ: une première étape?

    Ce qu'on appelle de façon plutôt méprisante le populisme est souvent associé à un autre mot moins ambigu: le dégagisme. Ce mot décrit bien le phénomène consistant à faire table rase du passé. Cela s'est passé en France il y a près de deux ans avec l'élection de Macron. C'est aussi ce qui s'est passé au Québec même si la CAQ, anciennement ADQ, est là depuis un certain temps, l'essentiel étant qu'on balaie un ordre vieux de plusieurs décennies. Comment expliquer un tel phénomène?
    À mon avis, vous touchez une partie de l'explication quand vous parlez de l'effondrement du bloc soviétique et de ce qu'il faudrait appeler l'effondrement des gauches qui s'en est suivi. J'aimerais cependant élargir le débat en remontant au début des années 80 avec les élections de Thatcher en Angleterre et Reagan aux Etat-Unis. Suite à ces élections, il y a eu un virage vers une mondialisation tout azimut favorisée par des accords de libre-échange qui se sont multipliés au cours des décennies suivantes. Depuis près de 40 ans, se sont succédés des partis politiques avec une marge de manoeuvre toujours plus restreintes. Tous, sans exception, faisaient siennes les diktats de la mondialisation: dérèglementations, privatisations, équilibre budgétaire, libéralisation du travail, réformes de la fiscalité (augmentation de taxes et diminution de la progressivité des impôts), etc... Essentiellement, depuis quarante ans, nous sommes dirigés par des commis au service de la haute finance. C'était blanc bonnet, bonnet blanc. Je crois que c'est cette impuissance politique que les populations sanctionnent aujourd'hui.
    La CAQ, comme Macron il y deux ans, a profité du dégagisme. Mais la France se retrouve aujourd'hui avec un mouvement de protestation d'une profondeur impressionnante. Macron, ce n'était pas le changement! La France n'est pas le Québec mais avec une CAQ qui fait le dos rond devant la haute finance, on risque de tirer la même conclusion au cours des prochaines années.

  • Yves Mercure - Inscrit 9 janvier 2019 10 h 03

    Dérive

    "Comme le Québec semble tourner le dos à la première forme du populisme (la peur de l’autre), il est plus réceptif à la seconde qui s’appuie sur un idéal moral socialement plus acceptable."
    Partisanerie sournoise! Voilà ce qui résume le mieux cet opus du professeur. Ca consiste à renforcer une thèse sans dire clairement le But de la manœuvre. En l'occurrence, on trouve ici une quasi béatification du multiculturalisme, en même temps que l'auteur affirme que ce choix est celui des québécois et qualifie l'ensemble de moralement correct. La déconstruction est facile : le multiculturalisme à la canadian nous fût imposé par cet apôtre de l'individualisme extrême qui espérait alors neutraliser des adversaires idéologiques par voie législative. Le modèle dont la morale de façade ne vise qu'à renforcer le pouvoir des élites en place, n'à rien de contestataire si ce n'est de contester la notion même de partage du pouvoir. Chez ces gens, le mot suffisamment n'existe pas. Le pouvoir suppose chez eux "plus encore" de ce qu'ils ont déjà amplement. Le fils de l'Autre sait se faire payer des dizaines de milliers de $ pour une action que la morale élémentaire mettrait sous bénévolat. Qu'il rembourse pour sauver la face, après s'être fait déculotter dans les médiats, ne fait que révéler l'opportunisme grossier du personnage aussi falot que narcissique.
    Non, ne confondez pas cette pseudo gauche avec une pensée articulée dans des actions conséquentes. Le processus de morcellement induit et voulu par les tenants du multiculturalisme ne vise rien de moins que de diviser pour régner. La seule concession que l'on puisse y faire, c'est de bien situer tous les lobbyistes dans la même chapelle : des parasites gavés dans l'opulence et, que la subvention aille engraisser un chef religieux, en vendeur de pipeline, un contestataire des premières nations ou un retour "d'encensseur" pour qui supportât, le partage n'est à l'ordre du jour que pour la classe dominante... c'est égotiste, les autre?B