Le populisme, maladie infantile de la démocratie

«Alors que le Québec est menacé dans sa langue et sa culture par la civilisation anglo-américaine qui l’entoure et le submerge, le repli sur soi identitaire est une tentation permanente», écrit l'auteur.
Photo: Catherine Legault Le Devoir «Alors que le Québec est menacé dans sa langue et sa culture par la civilisation anglo-américaine qui l’entoure et le submerge, le repli sur soi identitaire est une tentation permanente», écrit l'auteur.

Le populisme surgit dès que la démocratie attrape la grippe. C’est une éruption de fièvre qui a du bon parce qu’elle secoue la léthargie des gouvernants. Depuis une vingtaine d’années, le populisme progresse dans les démocraties européennes et américaines en même temps que s’intensifient les migrations venues du sud et de l’est, et que les sociétés sont secouées par la transformation rapide des moeurs et des moyens de communication. L’irruption au sein de nos sociétés des médias électroniques, l’afflux parfois incontrôlé de migrants différents par la couleur de leur peau, la pratique religieuse, la langue et la culture, le contraste entre la modernité occidentale et les mentalités traditionnelles de ces migrants, créent des frictions, des antagonismes, non seulement entre les nationaux et les immigrants, mais aussi, parmi les nationaux, entre ceux qui sont favorables au métissage culturel et ceux qui s’accrochent à leur culture propre.

Le populisme naît du sentiment confus éprouvé par ses adeptes d’être en porte-à-faux avec l’esprit du temps, en décalage avec les politiques qui ne tiennent pas compte des traditions, des représentations populaires, des doléances de gens ordinaires. Il devient protagoniste de la vie publique quand ce sentiment se transforme en réaction de peur face aux changements démographiques ou aux innovations technologiques ou aux avancements relatifs au mode de vie, au statut de la femme et au mariage. Le populiste voit ou croit voir son monde se fissurer, se déliter et, à terme, se désagréger sous la poussée de forces qu’il ne maîtrise pas.

S’en moquer serait une faute, car le débat politique n’a aucun sens s’il se fait entre citoyens de même opinion. Le populisme et la démocratie s’influencent mutuellement, l’apport populaire nourrissant les élites de ses coups de gueule, et les élites s’imprégnant des doléances des gens pour gouverner. Le populisme peut toutefois altérer les institutions démocratiques pour peu qu’il ait recours à la violence et qu’il ne respecte pas les usages et les règles de jeu.

Nouveau choc culturel

Le Québec, beaucoup plus que le reste du Canada, est saisi par le nouveau choc culturel que représentent l’effacement progressif des particularismes nationaux et des traditions séculaires ainsi que l’uniformisation des cultures sous l’influence de la technologie de masse. Alors que le Québec est menacé dans sa langue et sa culture par la civilisation anglo-américaine qui l’entoure et le submerge, le repli sur soi identitaire est une tentation permanente, car nous ne sommes pas à l’abri d’une éruption populiste comme cela a eu lieu récemment en Allemagne, en Autriche, en France, en Hongrie, en Pologne, aux États-Unis et au Brésil. Le ras-le-bol populaire n’est ni à occulter ni à combattre de front. Si le populisme est la maladie infantile de la démocratie, seule la démocratie peut apporter le remède nécessaire à la résolution de nos problèmes.

Pour rappel, la démocratie libérale a apporté aux peuples les libertés individuelles, l’égalité de tous devant la loi, la reconnaissance de la femme en tant que telle avec tout ce que cela implique pour elle d’autonomie et de libre choix, la fin ou du moins le déclin des tabous et des dogmes liés aux morales traditionnelles, la protection de nos droits par une magistrature indépendante, le bien-être matériel et la sécurité sociale. Nos dirigeants sont médiocres ? Nos taxes sont élevées ? Nos hôpitaux manquent de moyens ? Au moins, nous avons la possibilité de nous exprimer en toute liberté, d’exiger de nos dirigeants de modifier leurs politiques et de les remplacer par d’autres. Mille fois les insuffisances de la démocratie libérale plutôt que les sirènes de la démocratie autoritaire ! À trop courir derrière le tribun qui nous promet monts et merveilles au mépris de la vérité, il y a le risque de perdre et la liberté et la sécurité : « Un président audacieux se sachant appuyé par une majorité de l’opinion serait tenté d’outrepasser la loi et de priver les minorités de la protection que la loi leur assure. Il pourrait devenir un tyran non pas contre les masses, mais avec l’appui des masses » (James Bryce, The American Commonwealth, 1888).

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33 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 7 janvier 2019 06 h 53

    Et l'Italie ?

    L'auteur écrit : "Nous ne sommes pas à l’abri d’une éruption populiste comme cela a eu lieu récemment en Allemagne, en Autriche, en France, en Hongrie, en Pologne, aux États-Unis et au Brésil."

    Question : pourquoi l'Italie n'est-elle pas dans sa liste ?

    • Sam Haroun - Abonné 7 janvier 2019 08 h 46

      Simple oubli! Pardon!
      Sam Haroun

    • Hermel Cyr - Inscrit 7 janvier 2019 08 h 49

      On pourrait en fait ajouter tous les pays où les dirigeants (et mouvements d'opposition visant le pouvoir) prétendent représenter "le peuple" contre les élites.

    • Nadia Alexan - Abonnée 7 janvier 2019 10 h 23

      Je ne suis pas d'accord du tout avec votre analyse, monsieur Haroun. Vous dites: «le repli sur soi identitaire est une tentation permanente» chez les Québécois. Je ne penserais pas que vouloir préserver l'égalité homme/femme, la laïcité de l'État et la séparation entre la Religion et l'État, démontre un «repli sur soi identitaire.»
      Les cultures ne s'égalent pas. Les valeurs occidentales d'ouverture et d'égalité sont supérieures à la fermeture de l'Arabie saoudite, une culture que les intégristes religieux voudront nous importer.
      Le populisme s'insurge quand les élus d'une société refusent d'écouter la population.

    • Jean-Henry Noël - Inscrit 7 janvier 2019 11 h 57

      Ce commentaire m'apparaît comme un copier-coller de lieux communs, de sujets débattus tous les jours, débats qui ne mènent nulle part. La raison principale est que l'auteur fonde son argumentation sur un concept vaseux : la grande démocratie. Je tiens à signaler que la démocratie est un idéal, pas un état. Avant toute autre chose, il faudrait d'abord atteindre cet idéal. Ou changer de système. Qui le fera ? Nul, puisqu'on fait des gorges chaudes d'un système politique défaillant.

  • Michel Lebel - Abonné 7 janvier 2019 06 h 56

    Le moins mauvais des régimes (la démocratie)

    La démocratie, toujours critiquée car perfectible. Un type de régime qui n'a pas réponse à tout, qui refuse le simplisme comme réponse à des problèmes complexes. Qui de de ce fait laisse toujours une certaine place au populisme. Mais personne à ce jour n'a trouvé de meilleur système que la démocratie. À protéger absolument, car celle-ci sera toujours fragile.

    M.L.

  • Raynald Blais - Abonné 7 janvier 2019 07 h 11

    Aliénation populiste

    La démocratie libérale n’est que le support de la lutte de classe avantageant celle qui détient capitaux et moyens de production. « ...les libertés individuelles, l’égalité de tous devant la loi, la reconnaissance de la femme ..., la protection de nos droits, le bien-être matériel et la sécurité sociale » résultent de ces luttes de classes sous démocratie libérale.
    Le populisme en est une manifestation spontanée défendant un “repli sur soi identitaire” dans un réflexe machinal face à la mondialisation inéquitable déployée par la classe dominante... et à ses mesures discriminatoires de lutte aux changements climatiques. Ce qui semblerait sain dans le cadre d’une démocratie libérale s'il n'y avait aliénation.
    L’aliénation ne naît pas « du sentiment confus... de peur face aux changements » mais de la forme de lutte qu'adopte le mouvement populiste, de défendre également les intérêts de la classe qu’ils affrontent.

    • Jean-François Trottier - Abonné 8 janvier 2019 08 h 24

      Très bien, M. Blais.
      Maintenant parlons de l'autre populisme, celui qui parle de lutte des classes, au ton acerbe, qui simplfie la pensée des autres en parlant automatiquement de repli sur soi, qui aliène les pensées en étant encore plus divisif que le populisme de droite encore.

      Parce qu'il est BASÉ sur la haine de certains sur d'autres. Je veux bien croire que certains ont de bonnes raisons de détester d'autres personnes! La preuve est que le populisme de gauche en fait son pain quotidien, c'est pas un hasard.

      Que dites-vous du repli identitaire sinon tribal, même sectaire, de cette gauche populiste qui perpétue en rite des idées émises il y a 150 ans dans une Europe lisse comme l'acier, blanche à 90% et tout autant chrétienne?
      Une théorie anti-humaniste qui fait de tout processus d'évolution une machination systémique et de toute révolution un événement libérateur. Qui réduit les religions à un opium, ce qui permet maintenant à la gauche populiste de n'avoir aucune réflexion réelle sur l'engagement religieux, pourtant d'une profondeur qui transcende de loin la politique et l'État. Plus insultant que ça...
      Cette théorie permet d'omettre la culture totalement (oui, 10 lignes diffuses dans le programme, qui ne proclament qu'une ignorance calculée envers la culture).

      Autrefois certains livres de lecture du primaire avaient inventé le personnage de la femme monoparentale de 5 enfants, hémiplégique, de peau différente et bien sûr PDG d'une entreprise florissante.

      La gauche populiste, elle, fait le contraire dans l'insignifiance. Victimisation à outrance et uniquement pour trouver des coupables, cheval de bataille par excellence.

      La culpabilisation et la puérilisation sont de tous les populismes. Il est urgent de pointer celui de gauche, qui pervertit la pensée par des jugements lapidaires et réducteurs.

      Le repli identitaire de cette gauche est pire que tout : il n'est même pas basé sur le quotidien mais sur une théorie clinquante et dépassée.

    • Raynald Blais - Abonné 8 janvier 2019 21 h 48

      « Une théorie anti-humaniste ... qui réduit les religions à un opium, ce qui permet maintenant à la gauche populiste de n'avoir aucune réflexion réelle sur l'engagement religieux, pourtant d'une profondeur qui transcende de loin la politique et l'État. Plus insultant que ça... »

      Très bien, M. Fortier.
      En théorie, dans la lutte économique et sociale qui se déroule en démocratie libérale, l’une des classes menace de renverser l’autre, tandis que l’autre tente de ne pas être renversée. Les deux principales classes, la bourgeoisie et le prolétariat, vise également à mobiliser les autres classes derrière elles, pour mener cette lutte.
      Dans ce contexte théorique, la classe bourgeoise a amené sur la place publique le sujet de la religion en sachant que ce sujet n’était pas simple pour son adversaire. En effet, même si la classe prolétarienne “réduit les religions à un opium”, elle reporte la résolution de cette question après celle du renversement de la bourgeoisie, une forme de tolérance pour éviter de diviser le peuple. Cette contradiction se résorbe partiellement en mobilisant des athées comme des croyants pendant la révolution, mais ne disparaît pas. Elle devra être résolue après la prise du pouvoir avec les classes alliées. Mais la classe bourgeoise, par opportunisme si elle en est consciente, espère isoler la classe prolétarienne et diviser le peuple en exigeant le débat plus tôt.
      Pour la classe bourgeoise, il est “anti-humaniste” de ne pas résoudre la question religieuse immédiatement surtout si cela lui permet de prolonger sa domination. Mais tout cela n’est que théorie, la théorie marxiste, n’est-ce pas, M. Trottier?

  • Cyril Dionne - Abonné 7 janvier 2019 09 h 04

    Les révolutionnaires malgré eux qui ne demandent que d’être

    Vous n’avez pas compris M. Haroun. Ce n’est pas le changement rapide des mœurs et des moyens de communication qui en sont la cause, mais bien les symptômes de ce phénomène qu’on retrouve dans le Brexit, l’élection de Trump, de Bolsonaro et d’autres leaders d’extrême droite ou gauche. Le populisme a créé deux axes existentiels de droite et de gauche sans prétendre y adhérer.

    Le genre d’humiliation des dominés par les dominants subit sans vergogne depuis des années a atteint son point limite. D’un côté, vous les avez les villes avec les bobos aux souliers cirés et de l’autre, les gens ordinaires des campagnes qui entretiennent cette impuissance depuis des décennies. Le Pacte en est un bon exemple. Vous avez des gens qui vivent dans des maisons de plus de 5 000 pieds carrés ou bien un milliardaire qui fait des voyages inutiles dans l’espace qui viennent nous prêcher la simplicité volontaire. Ajoutez à cela, les marchants du libre-échange qui se sont enrichit sur le dos des sociétés occidentales avec une immigration non voulue ou nécessaire qui ne fait qu’empirer le manque à gagner des gens ordinaires, et vous avez la recette pour des changements sociétaux fondamentaux. Non, les « gilets jaunes » américains, français, et autres en incluant les Québécois, ne sont pas de droite ou de gauche, ils sont apolitiques. L’élection d’un gouvernement nationaliste de la CAQ à forte majorité indique bien le chemin politique désiré des Québécois.

    Il est naïf de penser que le populisme est le nom qu’on doit donner à cette levée de boucliers populaires. Les gens veulent un pays où les leviers économiques sont aux mains de la majorité et non pas d’une classe de mondialistes. Les gens veulent un pays où ils se reconnaissent et que les membres partagent les mêmes affinités dans un territoire délimité sans pour autant être hostile aux autres. Les gens veulent un pays où il existe des droits fondamentaux inaliénables pour tous dans une communion de liberté, égalité et fraternité.

  • Bernard Terreault - Abonné 7 janvier 2019 09 h 10

    Titre inapproprié ?

    Intéressante opinion, mais titre déroutant. Le populisme n'est pas une 'maladie infantile' de la démocratie. On s'entend que les États-Unis en 1776 puis la France en 1789 ont posé les fondements des principes démocratiques au sens moderne du mot, même si la France a effectué un retour de 70 ans au monarchisme au 19ième siècle. Parallèlement, même si c'était sans révolution, la Grande Bretagne se dotait d'institutions et de traditions de plus en plus démocratiques. Ces trois états sont donc les plus vieilles démocraties du monde, les trois modèles que l'on a imités ailleurs, mais l'histoire récente montre qu'elles ne sont pas à l'abri du populisme, qui serait donc une 'maladie sénile' dans leur cas !

    • Christian Roy - Abonné 7 janvier 2019 23 h 02

      En parlant de "maladie sénile" de la démocratie: Mme Pelosi qui vient de prendre la présidence de la Chambre des représentants déclarait hier: "L'impression que vous avez de ce président est qu'il aimerait non seulement fermer les administrations fédérales, construire un mur, mais aussi abolir le Congrès pour que la seule voix qui compte soit la sienne."

      J'en comprend que la clé du populisme est de faire croire à sa "Base" qu'elle s'installera bientôt dans une "Gated Community"afin de partager la vie du Multimilionnaire véreux pour lequel 'Nothing Matters".

      "L'ami imaginaire" existe et son prénom est Donald.

    • Cyril Dionne - Abonné 8 janvier 2019 00 h 05

      « Hey Christ », la Chambre et Mme Pelosi recueillent seulement 10% de l’appui des Américains. C’est 48% pour le Donald. C’est « ben » pour dire.