Quand Big Pharma s’invite dans nos cliniques de gynécologie

Même dans les cliniques publiques, la future mère est déjà ciblée comme une consommatrice, affirme l'auteure.
Photo: Jean Ayissi Agence France-Presse Même dans les cliniques publiques, la future mère est déjà ciblée comme une consommatrice, affirme l'auteure.

Enceinte de mon deuxième enfant, je me rends dans une clinique de gynécologie et d’obstétrique publique. Tout de suite, en entrant, trois boîtes d’échantillons de préparation commerciale pour nourrisson attirent mon regard. « Similac, Bon Départ et Enfamil dans une clinique publique, c’est pas illégal, ça ? » que je me demande. Une fois assise dans la salle d’attente, je feuillette les dépliants distribués : cliniques de fertilité, de dépistage, etc. Bref, que des cliniques privées, que de la pub. Choix intéressant de la part d’un établissement qu’on m’a dit être public.

Ma surprise et mon indignation montent d’un cran lorsque je suis appelée au second bureau d’accueil, plus loin dans la clinique. Derrière le comptoir, ce sont des boîtes entières de formules qui sont empilées, avec à côté d’elles des échantillons de vitamines prénatales, de vitamine D et d’Advil. La secrétaire me propose un carnet de grossesse, un document produit par le CIUSSS de la capitale, qu’elle me remet dans un petit sac griffé Similac. À l’intérieur, je retrouve, en plus du carnet, un dépliant sur le Régime québécois d’assurance parentale, un autre sur le Programme de dépistage de la trisomie 21 et trois petits cahiers « informatifs » produits par Similac et Enfamil.

Il y aurait pourtant eu de la place pour des brochures d’information sur l’accouchement, sur l’allaitement et même pour le volumineux Mieux vivre avec son enfant produit par le ministère de la Santé. Il faut croire que cela ne faisait pas partie des priorités de la clinique, ou alors qu’il fallait laisser de la place dans le sac pour les échantillons réclamés par la future mère, déjà ciblée comme une consommatrice.

Dans la salle d’examen, je vois une affiche montrant l’appareil reproducteur féminin… produite par Nuva Ring, une compagnie qui fabrique des anneaux contraceptifs. Rendue là, je n’étais plus surprise. Il semble que chaque mètre carré de cette clinique accueille une publicité, plus ou moins bien déguisée, visant les femmes qui la visitent. Je n’ai pas eu à aller aux toilettes, mais je me demande honnêtement ce que j’y aurais trouvé.

Comment un établissement de santé qu’on m’a présenté comme public, affilié à un hôpital, peut-il être à ce point criblé de publicités ? Cela soulève un doute quant à savoir si on y accueille les femmes en tant que patientes ou comme clientes, si on a réellement à coeur leur santé ou les intérêts des compagnies dont les relations avec ladite clinique sont pour le moins obscures. D’autant plus que les compagnies de préparations commerciales pour nourrissons sont toutes rattachées aux plus grands laboratoires pharmaceutiques de la planète : Nestlé, Abbott et Mead Johnson. Une telle publicité est non seulement douteuse, elle est aussi carrément illégale.

En 1981, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) s’est dotée du Code international de commercialisation des substituts du lait maternel. Ce code a pour but de favoriser et de promouvoir l’allaitement maternel en contrôlant la manière dont les préparations commerciales pour nourrissons sont publicisées et distribuées. Le Code interdit explicitement la distribution d’échantillons gratuits aux femmes enceintes et aux parents, notamment en passant par les systèmes de santé (cliniques et hôpitaux). Les pays signataires du Code sont tenus de le faire respecter sur leur territoire. Le Canada en fait partie. Des mesures pour implanter et appliquer le Code sont inscrites dans certaines lois du Québec, comme son Programme national de santé publique 2015-2025 et sa Politique de périnatalité 2008-2018.

L’environnement publicitaire de cette clinique contraste grandement avec celui de la maison de naissance où je me trouvais la veille pour rencontrer ma sage-femme. Dans la salle d’attente, il y avait des jeux pour les enfants, une bibliothèque pleine de livres sur la périnatalité, des dépliants d’organismes locaux venant en aide aux familles. Aux murs, d’authentiques photos de familles ayant donné naissance dans ce lieu. Les documents qu’on m’a remis sont tous de nature informative et de source publique. En deux heures, je n’ai vu aucune publicité (et j’ai visité les toilettes). Je me suis sentie comme une femme enceinte dont le bien-être était au coeur des préoccupations. Un être humain entier qui porte un projet de vie. Pas comme un numéro, une consommatrice, une génératrice de revenus pour des compagnies.

Sages-femmes comme médecins sont pourtant astreints aux lois du Québec. Ils oeuvrent dans des établissements publics de santé qui doivent respecter le Code de l’OMS. Alors, pourquoi le corps médical a-t-il autant de difficulté à respecter les normes éthiques qui encadrent son domaine ? Est-ce trop demander que de placer les intérêts des patients et non ceux des grandes compagnies pharmaceutiques au coeur de nos cliniques publiques ?

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8 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 29 décembre 2018 01 h 30

    À quand un gouvernement qui protège ses citoyens des abus des multinationales?

    Félicitations, madame Blais-Lacombe, pour votre courage de signaler les abus des compagnies pharmaceutiques avec la bénédiction de nos gouvernements. On se demande si nos gouvernements travaillent pour nous, les citoyens, ou pour le compte des multinationales?!
    Je me souviens du scandale des années 1970, perpétrées par la multinationale, Nestlé, qui distribuer des échantillons gratuits dans beaucoup de pays, en menant des campagnes agressives envers les femmes enceintes et les jeunes mères, pour promouvoir ses produits à travers la publicité aux seines des classes de préparation à l'accouchement. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) estime qu'un million et demi de nouveau-nés meurent chaque année, faute d'avoir été nourris correctement au sein. Ils meurent des effets directs ou indirects de l'alimentation au biberon.
    Depuis ce scandale provoqué par l'étude anglaise «Baby killers» dans les années 1970, un code de commercialisation des substituts du lait maternel a été adopté en 1981 par l'OMS: il interdit toute publicité visible ou déguisée en faveur du lait en poudre, toute distribution d'échantillons gratuits et fait obligation de mentionner la supériorité du lait maternel sur les produits artificiels.

  • Hélène Dumais - Abonnée 29 décembre 2018 10 h 40

    Où est le sens des responsabilités des médecins de cette clinique???

    Bien d'accord avec vous; et sans doute que le CISSS de la Vieille Capitale est« Ami des bébés», et que la distribution de ces échantillons n'est pas permise; mais voilà que ces cliniques médicales ne se sentent pas liées par cet engagement, étant d'abord privées bien que financées à 100% par les fonds publics; il serait intéressant en cela de faire une démarche auprès du commissaire aux plaintes du CISSS .

  • Pierre Biron - Abonné 29 décembre 2018 11 h 15

    La promotion tentaculaire des mondiales du médicament

    Félicitations madame Blais-Lacombe. Ce que vous dénoncez est une forme de publicité directe aux consommateurs, publicité en principe illégale au Canada pour les produits d'ordonnance mais scandaleusement tolérée, alors que la publicité pour les autres produits de santé est légale. Les commentaires de madame Nadia Alexan sont tout à fait appropriés. Ni les échantillons ni les pamphlets publicitaires n'ont leur place dans les salles d'attente.
    Pierre Biron, abonné

  • Marie Allard - Inscrite 29 décembre 2018 16 h 54

    faudrait pas non pllus exagérer

    Bien que l'allaitement maternel soit supérieur il ne faudrait pas non plus dire n'importe quoi. Quand Mme Alexan dit:"L'Organisation mondiale de la santé (OMS) estime qu'un million et demi de nouveau-nés meurent chaque année, faute d'avoir été nourris correctement au sein. Ils meurent des effets directs ou indirects de l'alimentation au biberon " c'est carrément faux. 1. Pour celles qui le peuvent, on peut tirer son lait donc rien à voir avec le biberon. 2. Ces bébés sont morts de malnutrition principalement du fait que les mères étaient très pauvres et étiraient la formule en la diluant beaucoup trop et parfois en utilisant de l'eau contaminée.

    • Diane Germain - Abonné 30 décembre 2018 09 h 40

      Publiée vendredi 29 janvier 2016 dans la revue médicale The Lancet, cette « méta-analyse », financée par la fondation Bill et Melinda Gates et l’organisation de charité britannique Wellcome Trust, conforte l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui préconise un allaitement maternel exclusif jusqu’à l’âge de 6 mois, puis un allaitement partiel jusqu’à 2 ans. Elle confirme l’estimation, déjà avancée dans de précédents travaux et retenue par l’OMS, de 800 000 décès d’enfants évitables. Source Le Monde.

  • Yvon Bureau - Abonné 29 décembre 2018 19 h 19

    Pour mieux comprendre :

    voir le tout sous l'angle de l'$$$$$$$$