À propos de «Kanata, épisode 1, la controverse»

«Dans ce contexte difficile où nous nous retrouvons maintenant, nous désirons vous exprimer notre amitié et notre soutien», écrivent les auteurs.
Photo: David Leclerc «Dans ce contexte difficile où nous nous retrouvons maintenant, nous désirons vous exprimer notre amitié et notre soutien», écrivent les auteurs.

Aux artistes qui créeront Kanata,

Alors que vous vous préparez à monter sur scène, notre première pensée va à vous, artistes de la production Kanata, épisode 1, la controverse. Dans ce contexte difficile où nous nous retrouvons maintenant, nous désirons vous exprimer notre amitié et notre soutien. Nous savons que plusieurs d’entre vous ont, dans leurs propres vies, connu l’humiliation d’un pouvoir oppressif ou colonisateur qui les a enlevés à leur pays, à leur communauté, à leur famille, à eux-mêmes… Nous savons tout l’investissement humain que vous avez mis pour raconter nos histoires. Nous sommes honorés par cette intention et saluons votre travail. Nous aurions tant aimé faire ce chemin en votre compagnie, pour pouvoir enrichir nos processus créatifs respectifs de manière à créer une réelle collaboration artistique et humaine.

Nous sommes des artistes et des intervenants culturels issus des Premiers Peuples de l’Amérique du Nord. Nos nations ont une longue tradition d’échanges et d’alliances les unes avec les autres depuis des lustres, puis, plus récemment, avec les populations d’autres continents. Un principe de réciprocité a toujours présidé chez nous aux ententes faites de nation à nation. Ces principes, que le colonialisme a malmenés, sont en voie d’être peu à peu rétablis ; c’est pourquoi le processus mis en place dans la création de la présente oeuvre nous déçoit tant. Raconter notre histoire, faire émerger à nouveau notre imaginaire dont les expressions ont été au pire interdites et réprimées, au mieux ignorées et marginalisées, c’est là pour nous un important chemin de rétablissement et de guérison, une façon d’avancer vers une vie meilleure, celle que nous souhaitons léguer aux générations futures.

Nous sommes toujours heureux d’accueillir dans nos rangs, ou même de servir la vision, des créateurs allochtones qui voient notre histoire comme une épopée humaine incontournable. Il y a au Canada et au Québec, chez les nations autochtones, un important bassin d’artistes, de talents et de compétences variés dans le domaine des arts de la scène capables de relever les défis artistiques les plus exigeants, sans compter un besoin de formation et d’expériences pour les jeunes qui font leurs premiers pas dans les métiers de la création. Nous nous étonnons qu’aujourd’hui encore les uns comme les autres soient ignorés, quand on dit vouloir revisiter l’histoire récente des Premières Nations dans leurs relations avec les États coloniaux.

Aujourd’hui, le vent tourne, de plus en plus de gens remettent en question les schémas de pensée coloniaux qui ont trop longtemps servi de prétextes pour brimer notre droit de parole. Certains organismes de financement des arts ont mis en place des politiques d’attribution pour nous permettre de cesser d’être considérés comme de simples objets de curiosité, sans plus. Néanmoins, encore trop souvent, nous sommes tenus en marge des grandes institutions, notre voix étant parfois trop, parfois pas assez, exotique pour les attentes de la majorité culturelle. Pourtant, l’authenticité dont nous sommes porteurs est notre plus grand atout et nous l’opposerons, parce que là est bien notre responsabilité, aux contrefaçons esthétiques et folkloriques dont nos peuples ont été, et sont encore, les jouets.

Pour toutes ces raisons, nous conservons, devant Kanata, le sentiment d’un rendez-vous manqué, que le spectacle soit réussi ou non.

À la veille de la première de la pièce, nous lançons donc le mot de Cambronne.

Chacun y trouvera son compte.

* Signataires autochtones et leurs alliés : Charles Bender, Wendat, acteur; Jimmy Blais, Cri des Plaines, acteur; Carole Charbonneau, Atikamekw, muséologue spécialisée en patrimoine immatériel autochtone; Maya Cousineau Mollen, écrivaine Innue-Québécoise, conseillère en développement communautaire Inuit et Premières Nations; Yvon Dubé, Atikamekw, acteur et communicateur indigène; André Dudemaine, Innu, directeur artistique du Festival Présence autochtone et directeur des activités culturelles de Terres en vues, société pour la diffusion de la culture autochtone; Dave Jeniss, métis Malécite, acteur et directeur artistique de la troupe de théâtre Ondinnok; Odile Joanette, Innue, directrice générale de Wapikoni Mobile; Maïtée Labrecque-Saganash, Eeyou (Crie), chroniqueuse et activiste; Alexandra Lorange, Atikamekw, juriste et étudiante à la maîtrise en droit UQAM; Louis-Philippe Lorange, Atikamekw, cinéaste; Yvette Mollen, Innue, spécialiste en langue innue; Nakuset, Crie, directrice générale du Foyer pour femmes autochtones de Montréal; Caroline Nepton-Hotte, Innue, doctorante en sciences des religions UQAM; Kim O’Bomsawin, Abénakise, réalisatrice et scénariste; Isabelle Picard, Wendat, ethnologue; Stephen Agluvak Puskas, Inuk, cinéaste et artiste; Sylvain Rivard alias Vainvard, métis Abénakis, artiste et spécialiste en arts et cultures des Premières Nations; Sonia Roberston, Innue, artiste multidisciplinaire; Guy Sioui Durand, Wendat, sociologue et critique d'art; Heather White-McGregor, Mohawk, actrice Organismes autochtones signataires : Femmes Autochtones du Québec; Wapikoni Mobile Alliés cosignataires : Manon Barbeau, fondatrice du Wapikoni Mobile; Séna Houndjahoué Lahaye, juriste; Alain Fournier, architecte; Xavier Huard, acteur et metteur en scène; Éric Moutquin, architecte; Gabrielle Piché, directrice administrative de Terres en vues, société pour la diffusion de la culture autochtone; Allison Reid, coordonnatrice du RÉSEAU pour la stratégie urbaine de la communauté autochtone de Montréal et étudiante à la maîtrise en développement communautaire University of Victoria; Johanne Roussy, artiste; Mario Saint-Amand, acteur; Isabelle St-Pierre, poète

6 commentaires
  • Pierre Deschênes - Abonné 15 décembre 2018 07 h 05

    Respect

    Il aura été dit et écrit beaucoup de choses sur la pièce controversée Kanata, malgré que peu, ou personne, ne l’aient ni vue ni entendue, mais bon, ce texte n’en est pas moins à la fois l’un des plus clairs et au ton des plus respectueux qu’il m’ait été donné de lire sur cette saga. Respect.

  • Céline Delorme - Abonnée 15 décembre 2018 11 h 58

    Écrire des histoires.

    Pour réflexion, voici la citation (ma traduction) de la grande auteure: Elena Ferrante, qui écrit dans le journal The Guardian 5 mai 2018.

    " Je sais que j'écris des histoires qui peuvent irriter des gens. Dans le passé, je me désolais de ce fait....
    Maintenant, je crois que ceux dont le travail est de dire des histoires ne doivent pas s'inquiéter de la sérénité du lecteur individuel. Les écrivains doivent plutôt construire des oeuvres aidant à extraire la vérité de la condition humaine."

  • Jean-Charles Morin - Abonné 15 décembre 2018 14 h 06

    La liberté de l'art et celle de l'artiste ne doivent jamais être mises en cause par qui que ce soit.

    L'art ne supporte pas la rectitude, quelle que soit la justification que les "bonnes âmes" voudraient lui apporter. Une oeuvre artistique doit être jugée selon ses seuls mérites et non selon la provenance raciale ou ethnique de son géniteur. Si "Kanata" a des défauts et des lacunes, ses détracteurs se feront sans doute une joie de les souligner mais au moins l'acte artistique aura eu le mérite d'exister et de faire réfléchir.

  • Léonce Naud - Abonné 15 décembre 2018 14 h 18

    Seulement les Autochtones « pure laine » ?

    On fait quoi avec les familles d’Indiens Salvadoriens qui établissent leurs pénates au Québec ? Font-ils partie de « nos peuples » ou en sont-ils exclus ? Deviennent-ils des Blancs en mettant le pied en terre québécoise ? Sont-ils moins « porteurs d’authenticité » que n'affirment l'être les signataires de l’article ?

  • Gilles Théberge - Abonné 15 décembre 2018 15 h 08

    C'est curieux mais à moins que j'aie mal lu, je ne vois pas la moindre signature d'un ou d'une mohawk !

    Le peuple qui pourtant réclame, la ville de Montréal...

    Pourquoi ?

    • Pierre Robineault - Abonné 16 décembre 2018 10 h 15

      Ils étaient probablement trop occupés è constester les Redmen de McGill, non?