Les «gilets jaunes» français et nous

«Le pire est que tout cela survient alors que nos dirigeants nous promettaient que l’ultralibéralisme économique et la mondialisation actuelle allaient multiplier la richesse pour tous», écrit l'auteur.
Photo: Charly Triballeau Agence France-Presse «Le pire est que tout cela survient alors que nos dirigeants nous promettaient que l’ultralibéralisme économique et la mondialisation actuelle allaient multiplier la richesse pour tous», écrit l'auteur.

Le mouvement des « gilets jaunes » en France pourrait nous apparaître comme un phénomène purement français. Mais, si l’on y regarde de plus près, il diffère des grèves et autres réactions traditionnelles dans ce pays, avec des racines nouvelles qui se font plus en plus jour ailleurs et qui pourraient bien se développer au Québec. Commençons par expliquer ce cas français pour revenir ensuite chez nous.

Comme l’expliquent les journalistes, ce mouvement provient d’une frange de la population de province dite de la classe moyenne inférieure, soit des petits salariés, alors que c’était à peu près toujours les résidents des grandes villes et, d’abord, les ouvriers syndiqués des grandes entreprises, qui manifestaient en premier. Mais leur ras-le-bol était à prévoir, leurs conditions de vie ayant presque stagné sinon décliné depuis les premières années 2000. Par exemple, l’évolution annuelle moyenne de leur pouvoir d’achat, qui avait pourtant crû de seulement 1,6 % de 2000 à 2007, est tombée à 0,2 % de 2007 à 2017. Mais par ménage, ce ralentissement est encore pire, passant de 1 % dans la première partie à -0,1 % dans ces dernières années. Une des causes serait une croissance trop lente du salaire minimum (à 15 $ l’heure actuellement) pour notamment les ménages monoparentaux. Comme on l’a vu avec ces femmes interviewées qui criaient leur détresse de ne plus pouvoir faire face aux besoins minimums de leurs enfants, tout en ayant de moins en moins les moyens de les faire garder pendant qu’elles travaillent. Sachant aussi que les prix de la nourriture et de l’énergie pour le chauffage ont augmenté respectivement de 23 % et 25 % en France seulement en 2018.

Proche de la pauvreté

Au Québec, 233 200 travailleurs sont employés au salaire minimum, dont 60 % le sont à temps partiel. Ce qui veut dire que ces derniers reçoivent un salaire entre 15 000 $ et 25 000 $ par année. Ce qui est moins ou proche de la limite du revenu considéré comme de la pauvreté (environ 22 000 $ par travailleur) et moins que le revenu de cette classe moyenne inférieure des « gilets jaunes » français. Ajoutons à ces faibles revenus 410 000 travailleurs avec un salaire entre ces 12 $ et 15 $ l’heure, pour un total de près de 650 000 travailleurs qui tirent le diable par la queue pour arriver, surtout avec les hausses de loyer et du prix de la nourriture prévues pour l’an prochain.

En retour, les plus riches deviennent toujours plus riches. Par exemple, en Europe, la part de la cagnotte nationale retenue par les 10 % les plus riches est passée de 33 % à plus de 40 %. Même en Chine, cette part atteint 43 %. Aux États-Unis, c’est encore plus, avec 47 %. Mais ce qui est pire, c’est que la question des paradis fiscaux pour ces derniers évolue extrêmement lentement, faisant en sorte que non seulement ces riches ne paient à peu près pas leur part des services reçus, mais un bon nombre bénéficie de la corruption malgré toutes les enquêtes en cours. Et chez nous, cela donne aussi un bon nombre de grands patrons qui gagnent au moins 3 millions de dollars par année, ce qui veut dire 54 $ la minute de travail, ou 70 000 $ par semaine.

Le pire est que tout cela survient alors que nos dirigeants nous promettaient que l’ultralibéralisme économique et la mondialisation actuelle allaient multiplier la richesse pour tous.

C’est ainsi que les deux questions que l’on doit se poser, avec ce mouvement des « gilets jaunes », sont, d’abord, pourquoi cette colère n’est pas venue plus tôt en France et, ensuite, quand tous ces exclus de la prospérité dans nos murs vont commencer à bouger pour enfin se faire entendre ?

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17 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 12 décembre 2018 03 h 37

    Un jour le réveil du bon peuple sera brutal.

    Vous avez amplement raison, monsieur Julien. Les maîtres du monde n'ont pas encore compris qu'il y'a des conséquences à leur arrogance et à leur cupidité. Malgré les avertissements des économistes, récipients du Prix Nobel, tels que Joseh Stiglitz et Paul Krugman, qui dénonce le néolibéralisme et le soi-disant «libre échange», nos gouvernements prétendent que tout va bien «business as usual».
    Nos gouvernements pratiquent le «laissez-faire» pour les grandes entreprises et les multinationales. Monsieur Trudeau ne veut même pas imposer la taxe de vente à ses géants qui cachent leurs profits dans les paradis fiscaux et renvoient les travailleurs deux mois avant Noël. Pire encore, elles ont le culot de fermer les usines après qu'elles ont bénéficié de la largesse de l'état en subventions, du BS pour les riches. Un jour, elles vont regretter leur insouciance, mais ça sera trop tard! L'histoire ne sera pas tendre à leur égard.

  • Serge Pelletier - Abonné 12 décembre 2018 04 h 00

    Mais Monsieur... Vous êtes au Québec.

    Vous terminez votre excellent texte par une fordimable question: "(...) quand tous ces exclus de la prospérité dans nos murs vont commencer à bouger pour enfin se faie entendre." La réponse est simple. Les pauvres n'ont pas les moyens de bouger. Pire, il y a construction depuis plus de deux générations une haine des pauvres, surtout ceux quyi se retrouvet sur l'aide de dernier recours (le BS dans le langage populaire).

    Cette haine culmine quand l'on pose la question aux étudiants en amphithéâtres universitaires ou en salles collégiales: "se sont tous des fraudeurs, ils gagnent tous beaucoup d'argent en travaillant au noir, ils sont tout le temps à la brasserie, ils ne veulent absolument pas travailler légalement, etc. Ces remarques sont exprimées avec mimiques disgratieuses, signes du "doigt" non équivoque, etc. En fait, c'est le délire en salle.

    Rien, absolument rien ne peut démontré l'errance de tels propos. C'est le replis sur les biais de confirmation: tout le monde connait un fraudeur de BS, conséquemment se sont tous des fraudeurs... des lâches voulant vivre grassement aux frais des payeurs de taxes. Quant aux petits travailleurs, s'ils ont de petits travails à petits salaires, c'est parce qu'ils ne sont pas "brillants"... et il y alors l'avancement de la théorie: "si moé j'ai cette bonne job là, c'est parce que je suis plus brillant et intelligent que toé".

    • Nadia Alexan - Abonnée 12 décembre 2018 11 h 04

      À monsieur Serge Pelletier: Les vrais parasites de la société ne sont pas ni les pauvres ni les immigrants. Ce sont les grandes entreprises qui dépendent de la largesse de nos gouvernements en subventions (du BS pour les riches) dans les milliards, pour ensuite refuser de payer leur juste part d'impôt, en cachant leurs profits dans les paradis fiscaux. De plus, elles ont le culot de congédier leurs travailleurs deux mois avant Noël et ne se gênent pas pour supprimer les pensions de retraites de leurs employés. Honte!

  • Serge Pelletier - Abonné 12 décembre 2018 04 h 08

    Bis

    Pendant ce temps le lavage de cerveau se fait en continu: à mort le pétrole, à mort les "pipelines", à mort n'importe quoi qui ne fait pas "notre affaire"... "Pis. nous autres on va sauver la planète dret là..." en omettant l'instrumentisation de certaines causes par des groupes fortement subventionnés par les GV de tous les niveaux, ou par des professeurs universitaires qui font passer leurs intérêts propres avant l'accroissement des connaissances...

    En fait, le QC n'est pas capable de faire quoi qu'il soit qui a du bon sens: faillite dans le recyglage, faillite en éducation, faillite en santé/soins, faillite du système juridique, et même faillite dans l'émission des certificats de décès... Pour paraphaser Denise Bombardier: "on a importer la beaucratie française, mais en pire"...

    • Clermont Domingue - Abonné 12 décembre 2018 11 h 55

      Monsieur Pelletier, comment peut-on mettre fin au délire que vous décrivez?

    • Bernard Plante - Abonné 12 décembre 2018 15 h 13

      M. Pelletier, ne vous est-il jamais venu à l'idée que la "faillite" du Québec que vous décrivez soit en fait le résultat de 15 années de gouvernance libérale visant à affaiblir le secteur public pour transférer l'argent aux amis du privé? N'avez-vous pas remarqué qu'en santé depuis que le secteur privé a repris du service sous Jean Charest le secteur publique s'est fortement dégradé?

      Personnellement, je crois profondément en la capacité des Québécois, eux qui ont su résister depuis 400 ans à un climat rigoureux, depuis 150 ans à un système fédéral pensé pour exploiter nos ressources. Face à de telles attaques permanentes bien des peuples seraient aujourd'hui anéantis. Le Québec n'est certainement pas parfait mais il n'a certainement pas tant de choses à envier aux autres. Si je croyais que la situation était aussi terrible que vous le décrivez je déménagerais...

  • Yvon Bureau - Abonné 12 décembre 2018 05 h 52

    Et les Fondations?

    Parfois créées par des GROS riches voulant payer moins d'impôts, pour évaserfiscaler?

    Merci pour cet excellent article, Pierre-André!

  • Yvon Montoya - Inscrit 12 décembre 2018 06 h 49

    Enfin!

    Oui, un excellent article qui nous fait regretter que les journalistes ne l’aient pas écrit puisque c’est leur métier. Nous sommes loin des problématiques du style nationalisme et immigration. En effet la reflexion sur nos sociétés corrompues si affamées de pouvoir et d’argent est urgente, elle devrait être un souci majeur en journalisme honnête et lucide. Aussi ce capitalisme offre à beaucoup des échappatoires toxiques que sont le nationalisme populiste que nous voyons émerger partout sur la planète. L’heure est grave.