Stages étudiants: «mon temps, c’est de l’argent»

«Consentir à ce que des stages finaux de certains domaines ne soient pas payés contrairement à d’autres, c’est un choix sociétal, mais sachez que ça ne nous rend pas seulement malheureux, ça nous rend malades», écrit l'auteure.
Photo: iStock «Consentir à ce que des stages finaux de certains domaines ne soient pas payés contrairement à d’autres, c’est un choix sociétal, mais sachez que ça ne nous rend pas seulement malheureux, ça nous rend malades», écrit l'auteure.

« Le temps, c’est de l’argent » n’est pas seulement un adage trivial qu’on entend à Wall Street. C’est une leçon de vie que bien des gens sont en train d’apprendre à leurs dépens cette année. Vous savez de qui je parle ? Les étudiants universitaires qui sont obligés de faire du bénévolat pour obtenir leur diplôme. Je suis en sexologie, une des ramifications des sciences humaines. J’étudie les humains et je m’apprête à devenir une professionnelle qui va aider d’autres humains à être plus heureux, ni plus ni moins.

Pour valider mon baccalauréat, on m’impose un stage obligatoire de 420 heures étalé sur huit mois, ce qui veut dire qu’à Montréal, un tas de gens font deux jours par semaine de bénévolat dans des organismes communautaires, des écoles et des CLSC, et ceux-ci ne sont pas au début de leurs études, ne font donc pas un stage d’observation où ils se tournent les pouces, mais bien un stage d’intervention, tout ça pendant que les stagiaires en génie font des stages à 20 $/h.

Les deux scénarios extrêmes sont les suivants : le stagiaire est dans un milieu qui le voit comme une main-d’oeuvre gratuite pour faire les tâches excédentaires qu’aucun employé ne peut assurer parce que leur charge de travail est immense, ou alors le stagiaire est dans un milieu qui utilise au maximum de sa capacité cette personne avec son bagage de connaissances et d’aptitudes. Dans les deux cas, le stagiaire se fait avoir parce qu’en premier lieu, il est sous-employé pour ses qualifications, et en deuxième lieu, il fait du travail de qualité, mais gratuitement. Et tout ce beau travail n’est pas assez valorisé pour être rémunéré sous prétexte qu’on n’est pas encore assez compétents. Ou alors on n’est pas rémunéré parce que, fondamentalement, notre société ne juge pas ces services et ces thèmes importants.

Je vous dis tout ça, mais en toute confidence, ces stagiaires, dont je fais partie, sont trop brûlés pour se battre. On vient à peine de commencer l’année scolaire, mais on est déjà au bout du rouleau. On n’a pas l’énergie, on veut tout simplement avoir notre diplôme pour s’asseoir dans un travail qui est à peine mieux payé que le seuil de la pauvreté. On ne chiale pas sur nos maigres perspectives financières après notre remise des diplômes : on est tous entrés dans ce domaine en sachant qu’on ne commencerait pas avec un salaire de départ de 70 000 $ comme mes amis en finance, mais on est entrés parce que, aussi quétaine que ça puisse sonner, il y a encore des gens pas blasés qui croient en notre système de services sociaux et à sa nécessité pour le bien-être de nos communautés.

Avantages et désavantages

Sauf que j’ai besoin de me faire expliquer pourquoi mes amis qui étudient en droit, en comptabilité et en génie ont des stages payés contrairement à d’autres domaines, parce que moi et plein d’autres gens, on est sur le bord du gouffre. Les gens craquent et frôlent le burn-out parce que payer un loyer et ses factures en étant un étudiant à 130 % temps plein, avec bien des fois des enfants à charge, est un exploit que peu d’entre nous sont capables de réaliser. Les désavantages de faire un stage non rémunéré (c’est-à-dire les impacts de la diminution radicale de notre bien-être global et de notre qualité de vie pendant 8 mois) dépassent largement les avantages de faire un stage, comme pratiquer ses compétences en tant qu’intervenant, être supervisé, tester notre intérêt envers différentes populations, etc. parce que ces avantages sont les mêmes qui caractérisent n’importe quel emploi de premier échelon.

J’ai fait assez de bénévolat dans ma vie, j’ai donné de mon temps et je continue de le faire dans une multitude de projets qui me tiennent à coeur et qui témoignent de mon engagement social. Je suis pour la participation citoyenne, et la plupart de mes collègues dans les domaines d’intervention psychosociale sont aussi impliqués que moi. Sauf que c’est seulement cette année, où l’on m’impose d’effectuer deux jours de travail gratuit par semaine, même dans un domaine qui me passionne, que je me dis « mon temps, c’est de l’argent ».

Consentir à ce que des stages finaux de certains domaines ne soient pas payés contrairement à d’autres, c’est un choix sociétal, mais sachez que ça ne nous rend pas seulement malheureux, ça nous rend malades parce que la précarité financière jumelée à l’amputation d’heures ouvrables où on pourrait travailler affecte notre santé mentale. Que tous ceux qui n’ont jamais vécu cette épreuve soient conscients qu’il s’agit de l’exploitation de gens désespérés d’obtenir leur diplôme qui risquent gros s’ils protestent, et que ceux concernés sont les mêmes qui prennent soin des populations les plus vulnérables, groupes dans lesquels vous pourriez faire partie un jour si une calamité s’abat sur vous.

6 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 21 novembre 2018 10 h 01

    À regarder de près!


    Commentaire fort intéressant. À y voir par toutes les personnes concernées. Problème il y a, il me semble.

    M.L.

  • Rino St-Amand - Abonné 21 novembre 2018 10 h 48

    On ne peut pas dépenser le même dollar deux fois

    Mme Saphan, je suis désolé de vous dire que ce sont les médecins qui vous rendent malade. Pour leur accorder des revenus faramineux, il faut bien qu'il y en est qui écopent à quelque part.

  • Ian Murchison - Abonné 21 novembre 2018 11 h 30

    Tout à fait juste !

    L'existence de ces stages non rémunérés découle d'une vision aberrante de l'éducation supérieure qui hiérarchise les professions liées aux soins de santé, en plaçant à son sommet la médecine.

    Comment se fait-il que jusqu'à récemment, les stages des psychologues n'étaient pas payés ? Cette future sexologue a raison de rappeler l'importance de son métier pour le bien-être de la population; il faut que les décideurs, et plus précisément notre ministre de l'Éducation, la prennent au sérieux.

    Toutes sortes de coûts pourraient être évités ou réduits si les gens cherchaient de l'aide en amont. Les problèmes de santé mentale ou relationnels mènent souvent à des problèmes de santé plus larges. Évidemment, on ne traite que les symptômes. Il faudra un jour ou l'autre s'interroger sérieusement, en tant que société, sur le fait que nous n'accordons pas assez d'importance aux psychologues et aux sexologues.

    Vivement des stages rémunérés et de meilleures conditions de travail, mieux encadrées et plus valorisées.

  • Normand Lévesque - Inscrit 21 novembre 2018 23 h 16

    Je n'ai jamais compris et ne comprend toujours pas, en 2018, que cette situation existe encore! Je ne peux pas concevoir, qu'avec les coûts de la vie actuel, qu'une certaine classe d'étudiants stagiaires, au détriment de d'autres, doivent être soumis à ces conditions de bénévolat et de précarité! Je suis avec vous pour cette bataille très légitime et essentielle!
    Ne lâchez surtout pas le morceau!

  • Serge Pelletier - Abonné 21 novembre 2018 23 h 53

    Les stages?

    Ça cette bébelle là, c'est Jacques Parizeau qui en voulait partout partout. Il s'en vante même dans son autobiographie. Pourtant ce cher homme n'a pas fait une seule minute de stage lors de sa scolarité menant au Ph.D. Maintenant il y en a partout, absolument partout, à tous les niveaux du système de l'éducation au Québec, et peu importe l'âge de l'étudiant ou de l'écolier. Cela en est rendu risible.

    Les établissements d'enseignement, peu importe le niveau, empochent des sommes monétaires farimaneuses en subventions et ceci sans le moindre rapport avec les coûts réels. Pire, cela permet au différents corps d'enseeignement (professeurs d'université ou enseignants des autres niveaux) de se la couler douce, et de faire du copain-copain avec les "boss" des différents de milieux de travail.

    Personnellement, j'étais sur la Commision élargie des études de l'UdeM quand l'affaire des stages en éducation est "sortie". J'étais le seul à m'opposer à l'ajout de l'équivalent d'une année de stage pour les étudiants en éducation. Pire, les différentes associations étudiantes de l'UdeM me "crachaient dessus"... Tout comme les différentes administrations et leurs valets du corps professoral.

    Mais d'où sortait donc cette bébelle là. Facile, facile. À la fin des années 80, une étude (parmis la multitude) faisait ressortir que les "futurs enseignants" manquaient cruellement de connaissances dans à peu près tous les domaines. Exemples: plus de 45% des répondants (étudiants en terminal de 3e année du bac) croyaient que l'été le soleil passait entre la lune et la terre; plus de 55% de ceux-ci ne pouvaient indiquer le nom des trois océans touchant aux côtes du Canada; plus de 35% de ceux-ci ne pouvaient faire adéquatement une multiplication avec des chiffres décimaux; etc. LES RÉSULTATS ÉTAIENT CATASTROPHIQUES.

    Je répondais à la Commission, qu'il devrait revoir le curriculum des cours, de restreindre légèrement l'accès aux programmes en sc.éd. LA RÉPONSE FUT SIMPLE: STAGE D'UNE