Un autre jour sombre dans l’histoire de la grande aventure du français en Amérique

Plus de 600 000 Franco-Ontariens ont appris au détour d’une phrase d’un énoncé budgétaire «in english» du gouvernement de Doug Ford qu’ils perdaient le Commissariat aux services en français déjà en place et l’Université de l’Ontario français, qui devait voir le jour sous peu, après des décennies de lutte.
Photo: Chris Young La Presse canadienne Plus de 600 000 Franco-Ontariens ont appris au détour d’une phrase d’un énoncé budgétaire «in english» du gouvernement de Doug Ford qu’ils perdaient le Commissariat aux services en français déjà en place et l’Université de l’Ontario français, qui devait voir le jour sous peu, après des décennies de lutte.

Mardi 13 novembre 2018, funérailles de Bernard Landry. Assise au premier jubé de la basilique Notre-Dame de Montréal, je contemple la beauté et l’immensité de cette institution pour la première fois de ma vie adulte. En observant les quelques bancs demeurés vides près de moi et tous ceux du deuxième jubé fermé au public, je confie cette pensée à mon amie « c’est fou de penser qu’à une époque, tous ces bancs pouvaient être remplis ! »…

Peu de temps après, dans un hommage rendu à son grand ami, Lucien Bouchard offrait une forme de « réponse » à cette pensée qui m’avait habitée un peu plus tôt. En évoquant le dernier repas partagé avec Bernard Landry, il a rappelé que, lors de cette soirée, ils ont commémoré avec émotion un grand moment de notre histoire collective : le célèbre discours prononcé par Henri Bourassa au sein même de cette basilique lors du Congrès eucharistique de 1910, devant une foule si nombreuse que des citoyens avaient dû se rassembler sur le parvis de la basilique, faute de pouvoir trouver place à l’intérieur. Ce discours dans lequel Bourassa s’est farouchement opposé aux volontés de Mgr Bourne, archevêque de Westminster, de faire de l’anglais la seule langue de l’Église au Canada. Ce discours dans lequel Bourassa affirmait : « Que l’on se garde, oui, que l’on se garde avec soin d’éteindre ce foyer intense de lumière, qui éclaire tout un continent depuis trois siècles…/Mais, dira-t-on, vous n’êtes qu’une poignée, vous êtes fatalement destinés à disparaître ; pourquoi vous obstiner dans la lutte ? […] Nous ne sommes qu’une poignée ; mais nous comptons pour ce que nous sommes, et nous avons le droit de vivre… »

Il me semble que ces mots prononcés par Bourassa ne peuvent que résonner fortement au lendemain d’un autre jour sombre dans l’histoire collective de la grande aventure du français en Amérique. Quelques jours plus tard, à quelques heures de route de cette basilique dans laquelle les funérailles d’État de Bernard Landry nous rappelaient notre devoir de mémoire, notre devoir de lutter collectivement, plus de 600 000 Franco-Ontariens ont appris au détour d’une phrase d’un énoncé budgétaire in english du gouvernement de Doug Ford qu’ils perdaient le Commissariat aux services en français déjà en place et l’Université de l’Ontario français, qui devait voir le jour sous peu, après des décennies de lutte.

C’est dispendieux, les services en français. Les francophones ont juste à se forcer pour parler anglais, comme tout le monde. Et en plus, il faut bien financer la promesse d’offrir de la bière à 1 $, n’est-ce pas ? !…

Un peu partout on parle d’une « gifle », d’un « recul », d’un autre combat que les Franco-Ontariens devront mener, comme ils l’avaient fait pour sauver l’hôpital Montfort en 1997, lorsque le gouvernement Harris avait annoncé la fermeture du seul hôpital francophone de la province.

Le 22 mars 1997, j’avais 13 ans. J’étais au grand rassemblement au Centre Civic d’Ottawa avec ma mère, ma soeur et je découvrais avec émotion que je faisais partie d’un peuple dont l’histoire avait été remplie de dures batailles pour conserver le droit (non le privilège ; le droit) de vivre en français.

Le 13 novembre 2018, c’était avec une partie de ce même peuple que j’étais rassemblée en cette basilique où la célébration de la vie d’un patriote a fait ressurgir le souvenir de luttes passées. À la différence près que ceux qui se nomment Québécois depuis les années soixante ont le privilège de se sentir majoritaires sur un territoire, en oubliant trop souvent qu’ils sont minoritaires sur tout un continent, tandis que ceux qui choisissent de continuer à parler français partout ailleurs au Canada n’ont pas ce « luxe » de l’oublier.

Le mépris envers le peuple français d’Amérique a revêtu plusieurs formes, noms et visages depuis des siècles. Mais peut-être faudrait-il rappeler que c’est aussi une part de chacun de nous qui parlons et vivons en français qui se trouve attaquée dans des moments comme ceux-ci, que l’offensive vienne d’Ottawa, de Queen’s Park ou de Fredericton. Aussi, j’espère que cette fois, les Québécois sauront se montrer solidaires de ce combat, comme nous avons su l’être dans un passé pourtant pas si lointain.

En cette époque où plusieurs Québécois souverainistes ou nationalistes cherchent des solutions magiques pour se sortir de cette léthargie dans laquelle le mouvement semble s’enliser ; en cette époque où le Parti québécois et le Bloc québécois croient devoir se réinventer pour rendre « leur option » plus attrayante, il me semble que ces événements de l’actualité récente rappellent que l’histoire parle d’elle-même. Mais encore faut-il être à l’écoute.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

9 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 19 novembre 2018 08 h 10

    Superbe texte, bravo !

    Une doctorante qui a de l'avenir.

  • Cyril Dionne - Abonné 19 novembre 2018 08 h 13

    Il faut savoir qu’on a perdu une bataille si on veut gagner la guerre

    Les Anglais se foutent bien des francophones, surtout ceux hors Québec. Comme dans tous les rapports humains, il faut être toujours en position de force pour négocier. Or, en jouant sur le terrain de l’autre et en votant pour des partis fédéralistes qui n’ont fait que mépriser les français d’Amérique, ils ont réussi à assimiler ce qui restait de francophones hors Québec. Mais ne pleurer pas sur les francophones hors Québec puisque la grande majorité ne s’est jamais battue pour affirmer leurs droits ancestraux.

    Ce que Doug Ford a dit tout haut, c’est ce que les Anglos et les autres communautés ethniques pensent tout bas. Pour ceux qui ont eu la chance de vivre dans ces régions anglo-saxonnes, comme dans le Sud-ouest de Ontario, comprennent rapidement que le français est proscrit et que vous le parlez à vos risques et périls à moins de vouloir être isolé dans quelques ghettos linguistiques qui peuplent la région. Par exemple, dans la fonction publique, vous ne pouvez pas devenir policier de la police provinciale (OPP), à moins de parler l’anglais. Impossible. Mais vous pouvez être unilingue anglophone (98% de leurs membres le sont) et il n’y a pas de problème dans la demeure. On imagine que d’être un fonctionnaire portant un fusil, il faut parler la langue de Doug Ford dans le ROC.

    Bernard Landry était un de ces géants qui ont animé et fait du Québec un pays en devenir qui est prospère, ouvert, inclusif et éduqué. Mais dans le ROC, on peine à trouver quelqu’un qui a un dixième de l’envergure d’un M. Landry sans qu’il soit subventionné pour parler la langue de Vigneault. Et pour les supposés 600 000 Franco Ontariens, ils n’existent que dans l’imagination de certains fédéralistes; la grande majorité est assimilée. Cela, je l’ai constaté à maintes reprises dans la salle de classe comme enseignant dans les écoles supposément françaises; lorsqu’un élève était en crise ou bien nous faisait part d’une grande joie, il s’exprimait toujours en anglais. Misère.

  • Gilles Bonin - Inscrit 19 novembre 2018 09 h 36

    Et entend-on

    le cher QS sortir ses foudres de guerre go-gauches, crier au raciste systémique envers les francophones? Je me trompe ou ça tarde?

    • Cyril Dionne - Abonné 19 novembre 2018 16 h 14

      C'est le silence radio de la part de nos populistes de l’extrême gauche M. Bonin. Beaucoup trop français pour eux les Franco-Ontariens. Selon les dogmes de la ô combien Sainte rectitude politique, de l'appropriation culturelle et de la discrimination positive, la discrimination linguistique et culturelle n'existent que pour ceux qui ne sont pas francophones, pas pour les de souches. Louis Riel doit se tourner dans sa tombe.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 19 novembre 2018 17 h 35

      Demandez un pogo dégelé à M Montmarquette.

  • Raynald Rouette - Abonné 19 novembre 2018 10 h 00

    Les anglos n’en n’ont que pour leurs propres intérêts


    Il en a toujours été ainsi...

    Comme écrivait dans ces pages Alain Deneault en 2017 « 150 ans ». Le Canada est un projet colonial réussi!

    Malheureusement, les anglais ont toujours pu compter sur la collaboration (sauf exceptions) de l’élite politique et religieuse francophone. Sans oublier le fait qu’une majorité de canadiens-français ont laissé faire ou pris pour acquis. Par leur manque de solidarité, les canadiens-français n’ont qu’eux mêmes à blâmer.

    À raison, Jacques Parizeau disait que le PQ était devenu un champ de ruines... Il faut cependant reconnaître que ce champ a été laissé en friche par la grande majorité de canadiens-français, tant sur le plan de la langue que sur le plan économique. Ainsi va le PQ, ainsi va le Québec. Voilà le résultat. Il faudrait aussi arrêter de se mentir!

  • Bernard Dupuis - Abonné 19 novembre 2018 11 h 37

    Legault devient le dindon de la farce

    Ce sont tous les nationalistes canadiens, y compris les caquistes, qui perdent la face dans cette affaire pathétique.
    Bernard Dupuis, 19/11/2018