États-Unis: vers une nouvelle guerre civile?

«L’envoi de colis postaux piégés à des partisans ou à des membres importants du Parti démocrate et un attentat meurtrier ouvertement antisémite (notre photo) [...]  donnent à penser que l’animosité entre les partisans des deux grands partis politiques américains a grimpé d’un ou de plusieurs crans depuis l’élection de Donald Trump», selon l'auteur.
Photo: Brendan Smialowski Agence France-Presse «L’envoi de colis postaux piégés à des partisans ou à des membres importants du Parti démocrate et un attentat meurtrier ouvertement antisémite (notre photo) [...]  donnent à penser que l’animosité entre les partisans des deux grands partis politiques américains a grimpé d’un ou de plusieurs crans depuis l’élection de Donald Trump», selon l'auteur.

Les faits qui marquent l’actualité aux États-Unis ces dernières semaines ne manquent pas d’inquiéter. En particulier l’envoi de colis postaux piégés à des partisans ou à des membres importants du Parti démocrate et un attentat meurtrier ouvertement antisémite. Ces événements donnent à penser que l’animosité entre les partisans des deux grands partis politiques américains a grimpé d’un ou de plusieurs crans depuis l’élection de Donald Trump et que les attentats à la vie des membres de l’autre clan sont désormais considérés comme une dimension normale de la vie politique par certains individus ou certains groupes. Ils laissent aussi présager une augmentation de la violence envers les membres de certaines minorités. Du point de vue d’un historien spécialiste du monde contemporain (c.-à-d. depuis la Révolution française), ils font aussi craindre le développement d’un climat sociopolitique favorable au déclenchement d’une guerre civile.

Plusieurs lecteurs trouveront cette prospective fantaisiste, pour ne pas dire exagérée. C’est qu’ils oublient que les guerres civiles ne commencent pas comme une guerre entre nations par une déclaration de guerre en bonne et due forme ou par une agression armée. L’histoire des deux derniers siècles nous enseigne au contraire que les contemporains des guerres civiles n’ont pas su percevoir les signes précurseurs de celles-ci et, surtout, qu’elles ont commencé par des séries d’événements certes violents, mais où bien peu d’entre eux ont prévu le développement d’une mécanique implacable.

Ainsi, les guerres civiles qui ont divisé les Français entre 1792 et 1795 (la Terreur et la Vendée) ont commencé par une réunion de notables (les États généraux) puis par des affrontements entre hommes politiques et des épisodes de violence (la prise de la Bastille ou le massacre du Champ-de-Mars) dont même l’addition ne permettait aucunement de prévoir la boucherie qui allait suivre.

Aveuglement

La guerre civile américaine, qui a officiellement commencé le 12 avril 1861 par le bombardement de Fort Sumter, avait en fait débuté plusieurs années auparavant avec la révolte de Nat Turner (1831), le compromis de 1850, la Loi sur les esclaves fugitifs, les affrontements sanglants du Kansas (1854-1855), l’arrêt Dred Scott (1857) et le raid de John Brown (1859). Pourtant, l’immense majorité des Américains auraient haussé les épaules d’incrédulité si vous leur aviez dit en novembre 1860 (date de l’élection de Lincoln) que les Bleus et les Gris se massacreraient allégrement sur les champs de bataille moins de six mois plus tard.

La guerre d’Espagne (1936-1939), une autre boucherie horrifiante, a en fait commencé en 1931 à la suite des élections municipales qui provoquèrent la fuite du roi et la proclamation de la République. Pourtant, malgré les incendies de couvents et d’églises, la fondation de la Phalange (1933), la répression de l’insurrection ouvrière dans les Asturies (1934) et la victoire du Front populaire aux élections de 1936, une infime minorité d’Espagnols croyaient, jusqu’à la veille du golpe de juillet 1936, que leur pays se dirigeait vers cette guerre fratricide. Et ce, malgré la multiplication des violences politiques et des assassinats perpétrés par les deux camps depuis le printemps de cette année fatidique.

Certes, les institutions politiques américaines sont solides et leurs partisans sont nombreux, mais la nation américaine paraît à l’heure actuelle si divisée, et les positions des antagonistes semblent si inconciliables (sur l’avortement, l’immigration, l’imposition des entreprises et des particuliers, le rôle du gouvernement fédéral, le droit au port d’armes, etc.) qu’on peut craindre un embrasement. Les États-Unis sont redevenus, selon l’expression de Lincoln, « une maison divisée contre elle-même » (1858). Cette division est d’autant plus préoccupante qu’ils sont actuellement dirigés par un pyromane narcissique qui rêve de dictature.

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14 commentaires
  • Raynald Rouette - Abonné 5 novembre 2018 07 h 07

    J’ai bien peur que vous ayez raison


    L’histoire des USA, en est une de violence...

    Boucan Diouf, dans La Presse de samedi soulevait un autre point historique:

    « En attendant l’issue du scrutin de mi-mandat, il est permis de se demander si l’Amérique est si innocente dans tous ces drames qui se jouent dans les anciennes républiques de bananes ».

    L’histoire semble vouloir faire du rattrapage chez nos voisins du sud. Il est à souhaiter que ce ne soit pas contagieux.

    • Cyril Dionne - Abonné 5 novembre 2018 08 h 45

      J'ai lu avec attention la chronique de Boucan Diouf dans La Presse de samedi. Malgré tout le respect que j'ai pour M. Diouf, il a pris un raccourci intellectuel. Oui, la United Fruit Company, régnait en maître absolu en Amérique centrale et a causé beaucoup de torts qui sont encore présents dans ces pays du sud. Mais de là à mettre tous les Américains dans le même panier en disant qu'ils étaient tous des impérialistes sans morale équivaut à dire que tous les Allemands étaient des nazis durant la 2e guerre mondiale. C'est un faux débat.

      Lorsqu'on parle de l'Amérique, il faut séparer les néocolonialistes et les néolibéralistes de Wall Street de la population américaine qui en paient aussi les coûts de cet impérialisme, libre-échange et mondialisme obligent.

    • Raynald Rouette - Abonné 5 novembre 2018 16 h 07


      Toutes mes excuses à M. Boucar Diouf pour l’erreur dans son prénom.

      Je profite de l’occason pour dire : que je ne crois pas qu’il ait pris un raccourci intellectuel comme le suggère M. Dionne. Ça dit bien ce que ça veut dire! « L’amérique » ce sont les véritables tenants du pouvoir, comme les multinationales et les riches financiers qui ont fait fortune en exploitant à grandes échelles les pauvres et les démunis.

    • Serge Pelletier - Inscrit 6 novembre 2018 04 h 08

      Attention aux racourcis historiques. C'est une chose de blâmer la United Fruit Company pour son impéralisme. Mais que sont devenus les pays d'Amérique centrale depuis... ET bien, ce sont les gangs criminelles qui en sont "pouvoir" dans la rue, et parfois plus souvent qu'autrement aux gouvernements.
      C'est comme dans certains pays de l'Afrique subsaharienne... Dehors les maudits colonialistes européens, car nous peuples d'ici voulons pouvoir nous entre-tuer uniquement et jouyeusement entre-nous.
      Mais tous possè;ddent une fâcheuse habitude: quand ça va mal le cri est "mais pourquoi les maudits colonialstes d'antant ne viennent-ils pas à notre secours contre l'autre... Et quand ceux-ci sont là, le cri est "go home, go home"... Mais avec un petit murmure: "amenez-moi avec vous, chez-vous".

  • Cyril Dionne - Abonné 5 novembre 2018 08 h 34

    Dans une guerre civile, les perdants ont tort et les gagnants sont les combattants de la liberté

    Oui, pour l’instant, une guerre civile est une prospective fantaisiste parce que c’est très difficile de se plaindre le ventre plein. Évidemment, on mentionne les colis piégés et l’attentat de la synagogue en occultant le massacre de l’an passé, où James Hodgkinson, un démocrate, a tiré pèle mêle sur des membres du Congrès américain lors d’une pratique de base-ball. Tout de suite, on connaît la couleur du débat.

    Quoi qu’on dise, malgré la Terreur, la Révolution française nous a donné nos systèmes démocratiques tels qu’on les connaît aujourd’hui. C’était un changement de cap politique radical puisque les Français sont passés d’un système monarchique avec un roi absolu tenant supposément ses pouvoirs directement de la main de dieu à la démocratie. La Vendée et les Chouans plus tard, n’avaient pas connu le siècle des Lumières.

    La guerre civile américaine de 1861 était une guerre mercantile qui opposait les manufactures du nord aux champs d’esclaves du sud. En fait, les nordistes enviaient la richesse des sudistes que l’esclavage leur procurait. Ce n’était pas tellement une guerre d’émancipation, mais plutôt une guerre de changement de paradigme économique. La guerre civile d’Espagne était le prélude de la 2e guerre mondiale, où s’affronteraient les régimes autoritaires et absolus à ceux démocratiques.

    Curieux tout de même, on ne parle pas de la première guerre civile aux États-Unis, celle de la Révolution américaine. Là aussi et peut-être même plus, ce bouleversement politique nous a donné le pays le plus puissant que la planète n’a jamais connu en plus des institutions solides qui sont intemporelles. Nous avions d’une part, les loyalistes et l’armée anglaise prêts à garder le pouvoir absolu sur les colonies et un groupement de républicains, prend à donner leur vie pour leur idéal. Enfin, avec l’aide de la France, la république américaine a vu le jour et les loyalistes sont venus au Canada et ont peuplé le Haut-Canada. Misère, c’est nous qui avons perdu.

  • Michel Lebel - Abonné 5 novembre 2018 09 h 29

    Ne pas y croire!

    Tout est possible, mais je n'ose y croire. Le pyromane en chef ne sera plus là dans deux ans, du moins je l'espère.

    M.L.

  • Jeannine I. Delorme - Abonnée 5 novembre 2018 11 h 23

    Monsieur Diouf

    De la part de deux commentateurs, on peut lire Boucan Diouf. Je sais que Monsieur Diouf suscite un certain bruit autour de lui, mais ne serait-ce pas plutôt BOUCAR Diouf ?

    • Cyril Dionne - Abonné 5 novembre 2018 13 h 38

      C'est bien Boucar Diouf. Mes excuses.

    • Sylvain Lévesque - Abonné 5 novembre 2018 19 h 11

      Je soupçonne un effet des correcteurs automatiques des machines soi-disant "intelligentes" sur lesquels les commentaires ont été écrits, et auxquelles on cède de plus en plus nos capacités (d'orthographe, de grammaire, mais aussi de jugement tout court). À force de sous-traiter nos facultés à des machines, on finit par croire que ce sont elles qui sont intelligentes, alors que ce n'est que nous qui régressons.

    • Cyril Dionne - Abonné 6 novembre 2018 12 h 20

      Non, c'était bien une erreur d'inattention M. Lévesque. Et les machines et les algorithmes sont aussi intelligents proportionnellement à ceux qui les ont conçu et inversement proportionnel à la distraction humaine, votre humble serviteur inclus. Et c’est sur les épaules d’algorithmes et d’intelligences artificielles de géants qu’on peut voir plus loin.

  • Daniel Gagnon - Abonné 5 novembre 2018 13 h 33

    Un rêve américain qui tourne au cauchemar

    Donald Trump passe la quasi-totalité de son temps à souffler sur les braises de la haine, avec un art achevé de la démagogie, cela pour plaire à sa base électorale. Il joue ainsi avec le feu, littéralement, et peut causer un éclatement, une déflagration.
    Il promet une Amérique plus grande, comme une fausse récompense, alors qu'il la détruit avec sa rhétorique de haine.
    Il rêve avec le peuple, l'emporte dans son rêve, dans une aventure sans retour, bien plus préoccupé par son image personnelle de faux prophète et de sauveur vengeur.
    Cette quête désespérée du rêve américain, trompée par un faux président, tourne au cauchemar. Il l'isole aussi de ses amis et de ses alliés, qui sont vus comme des adversaires.
    Rien de rassurant pour les voisins de Donald Trump! Il faudra user de beaucoup de diplomatie pour échapper à cette rage qui monte et à cette rébellion aveugle, attisées par une rhétorique démoniaque.