Nous ne voulons pas de l’argent saoudien

«Le moment est venu de cesser de sacrifier les valeurs humaines au profit de pétrodollars imbibés du sang des innocents», estime l'auteure.
Photo: Giuseppe Cacace Agence France-Presse «Le moment est venu de cesser de sacrifier les valeurs humaines au profit de pétrodollars imbibés du sang des innocents», estime l'auteure.

Lettre à Justin Trudeau

Après l’assassinat de Jamal Khashoggi, il ne faut pas rétablir les rapports diplomatiques avec la famille régnante en Arabie saoudite. En tant que citoyen canadien, je vous le demande. En tant que spécialiste du Moyen-Orient, je vous le conseille.

Nous n’avons pas besoin d’eux, et nous vivrons sans doute mieux sans leur argent. De toute façon, ils nous méprisent. Ils vous méprisent. Leur réaction aux demandes de votre gouvernement l’été dernier le démontre. Ils sous-estiment le poids du Canada, son statut et sa notoriété internationale. Alors, pourquoi reconstruire un rapport diplomatique avec un partenaire qui est persuadé que nous sommes une nation insignifiante sur la scène internationale ?

Le moment est venu de dire aux dirigeants de l’Arabie saoudite : assez, c’est assez. Le régime saoudien a dépassé toutes les limites de la décence politique et morale. La passivité politique et les calculs économiques de la plupart des gouvernements occidentaux ont encouragé le régime criminel et corrompu des Saoud à tout se permettre.

L’immense manne pétrolière qui normalement appartient à la population des territoires sacrés des musulmans, au lieu d’être utilisée pour développer la société saoudienne, est gaspillée pour enrichir les princes de la famille régnante, pour propager l’intégrisme wahhabite qui a tué et continue de tuer des dizaines de milliers d’innocents dans le monde, et finalement pour acheter la conscience des journalistes et des universitaires ou les éliminer dans leurs propres consulats s’ils refusent de se soumettre.

Ils pensent tout pouvoir acheter par leur argent. Il est connu dans les milieux intellectuels arabes que les diplomates saoudiens essaient d’engager des journalistes et des universitaires mercenaires partout dans le monde pour qu’ils écrivent des textes « d’analyse » sur les dirigeants de leur pays afin de les présenter comme des « réformateurs ». Avec l’arrivée de Mohammed ben Salmane, un nouveau phénomène est apparu. Il s’agit de milliers de mercenaires électroniques qui attaquent automatiquement toutes critiques du régime saoudien sur les médias sociaux. C’est une grave adaptation de la dictature saoudienne aux nouvelles technologies de communication de masse. La dictature pétro-religieuse est aujourd’hui devenue aussi virtuelle. De cette façon, l’Arabie saoudite n’est plus une menace à la liberté d’expression dans le monde arabe seulement, elle est devenue une menace à la démocratie à l’échelle planétaire.

Monsieur le Premier Ministre, le moment est venu pour que les dirigeants des démocraties occidentales envoient un message clair à la dictature saoudienne pour qu’elle sache que le temps de l’impunité est révolu. Les Allemands et d’autres nations démocratiques l’ont fait. Qu’attendez-vous ?

Le moment est venu de cesser de sacrifier les valeurs humaines au profit de pétrodollars imbibés du sang des innocents. Jamal Khashoggi n’est pas la première victime de la barbarie de cette famille. Il n’en sera sans doute pas la dernière non plus si le monde libre continue de la soutenir, de l’armer et de la protéger. Il y a des milliers de Khashoggi dans les prisons saoudiennes et dans les exils occidentaux.

Il n’y a guère de doute que c’est le prince héritier lui-même qui est derrière ce crime odieux. La grande majorité des intellectuels arabes du Canada seraient sans doute d’accord, comme moi, avec cette conclusion. Nous connaissons très bien ces dictatures. Nous savons très bien de quoi elles sont capables. La barbarie du meurtre et la sophistication particulièrement sadique de l’élimination de Khashoggi démontrent que Mohammed ben Salmane voulait faire de ce journaliste un exemple, afin de terroriser ses autres opposants tout en satisfaisant son désir rancunier et obsessionnel de vengeance.

Comment pourriez-vous, Monsieur le Premier Ministre, continuer d’entretenir un rapport d’alliance avec un homme qui a emprisonné sa propre mère, un homme qui a pris en otage le premier ministre d’une autre nation, un homme qui a tué plus de 50 000 personnes et qui en affame 13 millions d’autres au Yémen, un homme qui est prêt à sacrifier le droit des Palestiniens à la vie uniquement pour garantir le soutien occidental à son pouvoir, sans nécessairement apporter la paix au Moyen-Orient ? Comment pourriez-vous lui serrer la main ? Où sont les valeurs canadiennes dans tout cela ? En tant que citoyen canadien, je ne ressentirais aucune fierté si mon pays d’adoption maintenait des liens avec un tel homme et un tel régime.

Quant au reste de l’intelligentsia occidentale qui continue à se demander pourquoi les populations du Moyen-Orient détestent les Occidentaux, le cas Khashoggi lui offre un autre élément de réponse. L’alliance complaisante avec des régimes comme celui de l’Arabie saoudite sème le doute au sein des populations arabes.

Et pour ceux qui se demanderont quelles sont les solutions de rechange en matière de gestion des rapports avec le Moyen-Orient, la réponse est toute simple : il faut appuyer les forces démocratiques. L’expérience tunisienne est une petite lueur d’espoir. Assurons-nous de lui apporter l’appui dont elle a besoin pour survivre. L’avenir du Moyen-Orient est en Tunisie, pas en Arabie saoudite.

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15 commentaires
  • Gérard Raymond - Abonné 1 novembre 2018 07 h 11

    J'ajoute ma signature à votre lettre, Madame Rabouti, et je vous en remercie.

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 1 novembre 2018 12 h 07

      L'auteur est un homme : https://uniweb.uottawa.ca/#!uottawa/members/968

    • Sylvie Lapointe - Abonnée 1 novembre 2018 16 h 10

      Confusion: A M. Sylvio Le Blanc, il faut voir que dans la version papier du Devoir, Noomane Rabouti est présenté comme étant une ‘’professeure’’. Par ailleurs, son texte est très important pour nous et à quelque part, il rejoint le fervent désir de nombreux Québécois en faveur d’un État strictement laïc.

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 1 novembre 2018 17 h 45

      Mme Lapointe,

      J'avais remarqué. C'est la 2e phrase qui m'a mis la puce à l'oreille. Je voulais seulement informer les commentateurs.

  • Raynald Rouette - Abonné 1 novembre 2018 07 h 21

    Totalement d,accord avec cette lettre!


    Comme nous n’avons pas besoin de la religion saoudienne qui cherche à s’implanter chez-nous.

    Il faut en finir avec l’aveuglement volontaire et le détournement de nos regards!

  • Paul Gagnon - Inscrit 1 novembre 2018 08 h 31

    Mais eux, ils veulent bien du nôtre...

    ... grâce auquel ils peuvent nous acheter en plus de s'en servir pour répandre chez-nous leur idéologie salafiste.
    "Merci" à nos gouvernements dont la première responsabilité est d'assurer la sécurité du pats.

  • Micheline Labelle - Abonnée 1 novembre 2018 08 h 37

    Merci

    J'appuie entièrement la position que vous prenez.
    Micheline Labelle, professeure émérite, UQAM

  • Gilbert Troutet - Abonné 1 novembre 2018 09 h 59

    Que peut-on dire de plus ?

    Rien à ajouter à ce réquisitoire. Je crains malheureusement que Justin Trudeau, comme Macron et consorts, fasse la sourde oreille à vos doléances. Les marchands d'armes et de pétrole, qui financent libéraux et conservateurs, ont trop d'intérêts en jeu. Nos gouvernements font passer leurs intérêts politiques et économiques bien avant les droits de la personne, en dépit de ce qu'ils disent. Autrement dit, ce sont des hypocrites qui soutiennent des criminels.

    Il faudrait boycotter l'Arabie saoudite comme nous l'avons fait pour le régime d'apartheid en Afrique du Sud. À l'époque, Brian Mulroney n'avait pas hésité à affronter Margaret Thatcher. Il est vrai que l'Afrique du Sud n'est pas assise sur des puits de pétrole.