Sortir de l’électoralisme, prise II

Selon l'auteure, le Parti québécois ne devrait pas être un parti comme les autres.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Selon l'auteure, le Parti québécois ne devrait pas être un parti comme les autres.

L’élection du 1er octobre dernier n’a cessé de se donner comme l’ultime parole démocratique dont nous devrons nous accommoder pour les quatre années à venir. Or, la scène électorale n’est pas seulement absolue, elle est aussi relative. Elle est absolue parce qu’elle impose ses règles, son hégémonie et se donne comme unique expression légitime reconnue par l’État de la diversité des choix et des options démocratiques. Mais elle est en même temps relative dans la mesure où elle s’articule à une autre scène, celle de la société civile, espace de rêves et de combats, d’intérêts libres et souvent sauvages, de rivalités et de conflits, institutionnalisés ou pas.

La scène électorale, parce qu’elle est sélective, occulte pour une grande part la richesse multiforme de la société civile et sa capacité de penser le réel dans sa contingence. La dernière élection a été symptomatique à cet égard. Elle a représenté un des plus grands camouflages des aspirations humaines qui définissent une société. Aspirations humaines ? Oui, rêves d’égalité et de sens, société en contrôle sur ses propres excès, soif d’autodétermination, soif de culture et de rapports à soi plus éclairés, etc.

L’élection, au-delà du vaste marchandage qu’elle est devenue, est le rétrécissement dans des cages d’oiseaux de tous les projets dignes de la vision humaniste que l’on peut échafauder quand la politique électoraliste nous laisse un peu respirer. Cet espace de rêves n’a pas été le moindrement esquissé, ni par le parti élu ni par ses adversaires. La contrainte électoraliste a pesé sur tous les partis.

Or le Parti québécois ne devrait pas être un parti comme les autres. Quand on le sort des rouages de la ruse politicienne, le PQ, par sa propre vocation qui est d’incarner l’expression démocratique la plus fondamentale, la formation en État, ce parti se doit d’être exemplaire par sa capacité de profondeur, de prévision, par le sens de sa responsabilité sociale à l’égard de tous, par l’obligation de faire lien entre le rêve et la réalité, ce qui ne signifie pas justement de quitter l’un au profit de l’autre. Si on se doit de saluer sa tentative réfléchie pour tenter une alliance avec le parti qui l’a par la suite dénigré et diminué, il n’a pas su puiser dans ce qui l’avait porté à souhaiter une convergence avec Québec solidaire pour sortir de son isolement. Il faut se ressaisir. Il faut occuper une autre scène que la scène strictement parlementaire. Il ne s’agit pas de diminuer l’importance de l’instance législative et de ses acteurs, forme indispensable d’une saine démocratie.

Cependant, pour le Parti québécois, la scène électorale, à condition de ne pas se laisser enfermer dans les diktats de la politique politicienne, ne devrait être autre que l’expression plus ou moins réduite, plus ou moins vive, d’un projet plus large, ce souffle qui devrait émerger de la société dans ce qu’elle est un horizon de liberté, de rêve, un désir. Rêver, c’est la capacité de se situer dans un au-delà de ce qui se donne comme évidence, fatalité, c’est saisir le caractère contingent de ce qui se donne comme vérité absolue en voulant inscrire une réalité nouvelle, transformer cette contingence.

Trois chantiers

Je voudrais proposer trois chantiers qui devraient faire rêver les acteurs d’une nouvelle mobilisation favorable au lien parti/société. A) En tout premier lieu, il va de soi, relancer le projet de souveraineté, foyer d’ardeur et de conviction d’une bonne partie de la société québécoise qui impose de se demander comment ramener dans les rangs de la société civile, avant ceux du parti, les forces vives que le calcul électoral a éloignées de son mouvement. B) Entreprendre ensuite le renouvellement de la forme/parti, en y faisant place à la créativité de la société civile qui devrait lui présider. C) Enfin, en troisième lieu, viser le passage de l’idéologie des droits individuels à la formation en sujet(s) politique(s) par la valorisation de la volonté critique, par le développement du sens de l’autonomie politique qui devrait passer par la conscience de construire une nation propre en vue de se donner un État plutôt que par le souci d’enjoliver un dit « État fédéré ».

Le PQ, celui des vingt dernières années, a rampé sur les acquis d’un héritage à repenser. Sa forme, son discours, de plus en plus instrumental, ont de plus en plus aveuglé sa base sur ses propres forces. Sortir de la forme/parti pour s’ouvrir à la forme/société, c’est déjà laisser entrer à l’Assemblée nationale un discours plus subversif que ce que prescrivent les calculs de rentabilité électorale. La part du Parti québécois à la tribune parlementaire devrait être une parole d’élévation. Le Québec en lui-même est une chance démocratique en Amérique du Nord. Le Québec n’est pas réductible à une scène électorale.

*Anne Legaré a fait carrière comme professeure de science politique à l’UQAM et elle a publié Le Québec, une nation imaginaire aux Presses de l’Université de Montréal en novembre 2017. Elle avait publié dans la page Idées du Devoir le 17 janvier 2018 un article intitulé « Le PQ : sortir de l’électoralisme ».

11 commentaires
  • Christian Montmarquette - Abonné 30 octobre 2018 05 h 58

    On ne peut pas faire du neuf avec du vieux

    "Pour le Parti québécois, la scène électorale, à condition de ne pas se laisser enfermer dans les diktats de la politique politicienne, ne devrait être autre que l’expression plus ou moins réduite, plus ou moins vive, d’un projet plus large,"- Anne Légaré

    - Quelle naïveté.

    Il y a belle lurette que le PQ ne fait plus que ça, de la "politique politicienne", en plus d'être devenu un cancre de la stratégie pour avoir attaqué Québec solidaire de manière aussi mesquine avec ses balivernes de politiburo et de chef caché qui n'ont dupé personne.

    Ceux qui espèrent ré-associer la question nationale à la question sociale et faire de l'indépendance un projet de société, feraient mieux de changer de parc pour rejoindre Québec solidaire.

    Car il y a longtemps que le PQ n'est plus qu'un parti électoraliste qui navigue au gré du vent des votes qui ne reluque que le pouvoir, quitte à trahir ses valeurs fondatrices. Et c'est d'ailleurs ça qui l'aura directement conduit aux cimetières des partis déchus, dans son champs de ruines comme disait Parizeau.

    Le PQ est usé à la corde et a perdu la confiance des ses électeurs à force de courir après tous les lièvres à la fois. On ne peut pas faire du neuf avec du vieux, et le neuf, c'est à Québec solidaire qu'il se trouve et nulle part ailleurs. Avis aux intéressés.es.

    Christian Montmarquette

    • Pierre Robineault - Abonné 30 octobre 2018 12 h 30

      Vous aurais-je bien lu? Ce serait bel et bien vous qui accusez ( pour la millième fois) le PQ de faire de la politique politicienne?
      Et le tout dit en ignorance volontaire de l'emploi du même procédé par le QS.
      Hé bin, on aura vraiment tout lu de votre part ! Cela dit sans espoir.
      Quelle naïveté solidaire, en effet!

    • Christian Montmarquette - Abonné 30 octobre 2018 13 h 43

      @ Pierre Robineault,

      Oui, le PQ a fait clairement de la politique politicienne et ne serait-ce qu'à chacune des fois où il a mis l'indépendance en veilleuse pour tenter de prendre le pouvoir. Dois-je vous rappeler l'attente des conditions gagnantes de Lucien Bouchard, la souveraineté sectorielle de Pauline Marois et le référendum en 2022 de Jean-François Lisée?

      Ceci dit, pouvez-vous me donner un seul exemple où Québec solidaire aurait troqué ses valeurs pour des votes? Alaors qu'il a même refusé de converger avec le PQ pour essayer de mettre la main sur quelques comtés supplémentaires.

      Désolé, mais à Québec solidaire, nous avons démontré que nos principes ne sont pas à vendre pour des votes et encore moins pour des enveloppes brunes ou des dons illégaux, comme ce fût le cas au Parti québécois avec son financement sectoriel chez SNC-Lavallin.

      Christian Montmarquette

      .

    • Pierre Robineault - Abonné 30 octobre 2018 15 h 25

      @Christian Montmarquette
      "pouvez-vous me donner un seul exemple où Québec solidaire aurait troqué ses valeurs pour des votes?"
      Non je ne peux pas. Mais je peux vous dire que sans les troquer, il les a cachées en maintes occasions ... et tout particulièrement lors de cette dernière campagne électorale. Je vous défie de l'avouer.

    • Jean-François Trottier - Abonné 31 octobre 2018 07 h 39

      @ Montmarquette
      On voit où sont vos préoccupations. Les "valeurs" avant tout. Pendant une certaine période vous parliez de cohérence. Comme si la cohérence était une valeur en soi!

      Mis à part le très évident culte de la personnalité auquel QS s'est abaissé pour faire de Manon un genre de statue souriante, et vos accusations perpétuelles et mensonères, non, QS ne se trahit jamais parce que QS est comme une montre arrêtée, qui ne modifie que son vocabulaire pour être au goût du jour.

      D'autre part, la prétention pendant 10 ans selon laquelle QS est "social-démocrate", n'était pas un troc de valeur, seulement un truck de faussetés nauséabondes.

      Il est entendu que le mensonge est une valeur fondamentale de QS, donc y a pas de problème. Tous les moyens sont bons pour arriver au pouvoir, Marx l'a dit et répété dans sa correspondance. Puisque vous vous réclamez révolutionnaire avrc fierté, vous êtes dans la même lignée.

      Le silence AUSSI est une vraie valeur de QS : pour la QUATRIÈME fois, M. Montmarquette, je vous pose la même question : combien de fédéralistes dans votre constituante élue sans que le processus en soit bloqué ?

      Évidemment il est facile de critiquer un parti qui a dû faire avec la réalité.
      Aussi je vous conseille de voir ce que les partis socialistes comme le vôtre ont fait dans la réalité un peu partout dans le monde et dans l'histoire, même la plus récente.
      Ils n'ont pas trahi leurs valeurs pour quelques votes puisqu'ils contrôlent le vote en tout ou en partie.
      Maduro et ses fraudes électorales, Lula et la pourriture dans tout l'appareil d'État, qui a mené directement à l'élection de l'extrême-droite... Il a cru que trop de gens étaient compromis pour que ça change, il s'est trompé.

      Des montres arrêtées, des solutions dépassées depuis au moins 80 ans.

      Quand on se fout de la démocratie et des gens, les valeurs peuvent bien rester intactes. Ce sont vos valeurs qui sont tordues.
      Contrôle, mensonge, préjugés, morale immaculée...

  • Raynald Rouette - Abonné 30 octobre 2018 07 h 26

    Oui!


    Parfaitement, il lui faut revenir à ses origines, sa raison d’être...

    La social-démocratie et l’indépendance du Québec.

  • Hermel Cyr - Abonné 30 octobre 2018 08 h 18

    Texte très inspirant.

    Madame Legaré vise juste. Il importe que le PQ renoue avec la société et joue son rôle de mouvement social. Il n’est pas normal que sa ligne politique (progrès et pragmatisme), - la plus à même de représenter une forte proportion de la société - ait eu un si faible score lors des élections.

    La voie la plus indiquée est ce que propose Mme Legaré. Le PQ en a l’occasion compte tenu sa faible représentation parlementaire. Il en a aussi les moyens. Il faut revenir sur le « plancher des vaches » et reconstruire les ponts. Surtout, il faut franchir le « plafond de verre de l’ethnicité » et créer l’espoir souverain autour d’une citoyenneté active et désireuse d’emprunter la voie d’une liberté collective assumée.

    En plus d’éviter le bourbier de la partisannerie, ce mouvement doit aussi contourner les ornières idéologiques, tant du nationalisme que des utopies déconnectées du contexte historique et social dans lequel nous vivons. Il ne suffit pas d’être « indigné ». Nous devons trouver le moyen de remettre en marche le Québec moderne basé sur une démocratie inclusive; et ceci, sans compromission avec les forces communautaristes rétrogrades d’une postmodernité qui la sape de plus en plus.

    • Claude Bariteau - Abonné 30 octobre 2018 11 h 56

      Je dirais plus. C'est un texte phare.

      Le 1er octobre, appréhendant ce qui s’annonçait, j’ai souhaité un gouvernement minoritaire qui changerait peut-être le mode de scrutin. Ce fut un gouvernement majoritaire avec 37% d’appuis qui isole Montréal des régions.

      Les jours suivants, j’ai revu et mes rêves et choisi de m’en nourrir et d’en nourrir les gens du Québec, tous sans distinction, pour qu’ils pensent leur avenir en pays à construire plutôt qu’en régions d’un autre pays.

      Mes rêves sont développés dans un essai en évaluation : «Créer le pays du Québec par une approche citoyenne». S’y trouvent une relecture de l’histoire du Québec suivie des éléments-clés qui fondent un pays : un territoire, les liens entre ses habitants, un régime politique contrôlé par ces derniers qui devient l’assise du «vivre ensemble» de l’aménagement du territoire et des axes pour solidifier l’économie du Québec.

      Le texte de Mme Légaré pointe dans cette direction. Il cible l’indépendance, priorise la créativité et invite à s’investir à créer une nation originale avec les habitants du Québec qui mettent l’épaule à la roue.

      Cet investissement est la clé. Il enclenchera un mouvement non pour renouveler les acquis mais pour créer un engouement politique porteur de l’affirmation d’un nouveau pays sur la scène internationale nanti d’une vision québécoise pour relever les défis de l’heure.

      Il revient, comme le note l'auteure, aux Québécois actifs dans la société civile et aux parlementaires qui prônent l’indépendance de s’activer dans cette direction en précisant les contours du pays. S’y refuser, ce serait baisser les bras et s’embourber dans des voies sans issue.

      Les prochaines quatre années en témoigneront. Il est difficile d’imaginer la forme politique que prendra ce mouvement. L’important est qu’une démarche mène à la création du pays du Québec soit à l’occasion d’un référendum revu et corrigé ou d'une élection plébiscitaire.

    • Christian Montmarquette - Abonné 30 octobre 2018 12 h 24

      @Hermel Cyr ,

      "Il importe que le PQ renoue avec la société et joue son rôle de mouvement social." - Hermel Cyr

      Le PQ est usé et lourdement hypothéqué par 22 ans de pouvoir où il a constamment louvoyé de gauche à droite en mettant inlassablement la question nationale de côté et ne dispose plus de la crédibilité nécessaire pour renouer avec les mouvement sociaux. Sans compter son virage identitaire qui l'y oppose encore d'avantage.

      Il y a des limites à faire une chose et son contraire, en espérant garder ses ouailles dans sa chapelle parce qu'on se prétend le navire amiral d'une indépendance qu'on a passé le plus clair de son temps à laisser tomber.

      Christian Montmarquette

  • Michel Leduc - Abonné 30 octobre 2018 08 h 41

    QS: un rêve artificiel

    QS a su profiter habilement du vent de changement qui a soufflé sur le Québec. Le PQ, malgré un programme solide et adopté par des instances démocratiques, n'a pas su le mettre suffisamment en valeur. QS a été démagogique dans sa manière d'agir en refusant de révéler sa vraie nature. Je connais des gens qui ont voté QS sur le simple rejet de "vieux partis". Or QS n'a jamaiis exercé le pouvoir et ne l'exercera jamais dans sa forme actuelle car ce parti se cache derrière de beaux principes pour mieux nier sa véritable identité. Mais maintenant qu'ils ont réussi à faire élire dix députés, le véritable défi est devant eux et ce parti ne pourra évite les critiques acerbes qui l'attendent sur des enjeux fondamentaux où jusqu'à maintenant, du moins, le rêve tient lieu de programme. Mais cela ne saurait durer.

  • Pierre Robineault - Abonné 30 octobre 2018 12 h 21

    Espoir à l'horizon

    Belle contrepartie de profondeur de pensée à celle de Pierre Leduc dans ses mêmes pages, madame Légaré. Vos propos nous invitent à davantage d’espoir, et me donnent, quant à moi et grâce à vous, l’envie d’une recharge complète de ma propre pile d’espérance en profond déficit depuis quelque temps.