L’éducation à la citoyenneté numérique, pour des lendemains meilleurs

Les jeunes ont plus que jamais besoin qu’on leur apprenne à lire et qu’on les éduque à la citoyenneté numérique.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Les jeunes ont plus que jamais besoin qu’on leur apprenne à lire et qu’on les éduque à la citoyenneté numérique.

Le débat qui mobilise les réseaux sociaux, notamment celui concernant l’auteure-compositrice-interprète Safia Nolin, est racoleur, fielleux et contre-productif. Une insulte à sa poésie. Il suffit de jeter un oeil sur Facebook, Twitter ou sur le fil de commentaires apparaissant dans une récente chronique de Marc Cassivi dans La Presse+ pour mesurer l’ampleur de la hargne qui habite des centaines, voire des milliers de lecteurs malhabiles et méprisants. Ma colère est telle devant ce déversement de haine que je m’en remets à l’écriture, pour dénoncer, certes, mais aussi pour m’en débarrasser, comme disait Romain Gary.

Les sources de ma colère sont doubles. Comme enseignante de français au secondaire, je tente, jour après jour, de convaincre mes élèves de plonger dans des oeuvres littéraires riches et humanistes. Je m’évertue à les convaincre, avec toute la passion et l’optimisme qui m’habitent, que la littérature nous aide à vivre et à comprendre le monde qui nous entoure ; que la littérature fait de nous des êtres plus empathiques. Or, l’empathie est un des grands remèdes pour mettre un frein à la violence verbale et écrite dont sont quotidiennement victimes les marginaux de notre société : les pas beaux, les vieux, les gros, les pôvres… les génies, aussi !

En début d’année, l’oeuvre théâtrale Incendies, de Wajdi Mouawad, oeuvre apolitique dénonçant l’ignorance qui nourrit le fil de la colère en contexte de guerre, les a d’abord bouleversés, confrontés, enragés… À leur mesure, mes élèves ont vécu une espèce de catharsis qui les aidera, j’en suis sûre, à poser un regard plus compatissant sur tous les réfugiés qu’ils côtoient sans les connaître. En novembre, c’est l’univers de Momo, un fils de pute de 10 ans, personnage marquant du roman La vie devant soi, qui les émouvra. Tout droit sortie du passé et de l’imaginaire de l’un des plus grands écrivains humanistes du XXe siècle, Romain Gary, cette histoire à la fois lumineuse et cruelle les poussera à se questionner sur la réalité des marginaux de notre société. Comment en sont-ils venus là ? Quel est leur parcours ? Qu’est-ce qui explique leur vie atypique ? Ces questions, nous nous les poserons ensemble pour tenter de comprendre la détresse qui habite les personnages et, par extension, les humains.

Pendant ce temps, certains médias, sociaux ou non, voguent à contre-courant et réduisent à néant toutes les tentatives d’éduquer… à coups de chroniques démagogiques, de raccourcis intellectuels et de commentaires haineux. Est-ce le modèle que l’on veut donner à notre jeunesse qui peine à trouver sa place dans l’immensité du monde 3.0 ?

Un monde rempli de haine

En 2012, en plein coeur de la crise qui a secoué l’Égypte, plusieurs ont salué le pouvoir libérateur des réseaux sociaux. On a cru alors que les plus opprimés disposaient enfin d’un outil de communication puissant pour espérer faire la révolution et aspirer à un monde plus libre, plus égalitaire. Cette révolution tant espérée n’a malheureusement pas vraiment eu lieu. Mais les réseaux sociaux, eux, sont bien enracinés et sont plus populaires que jamais. En effet, tapis derrière l’anonymat, des millions d’internautes alimentent désormais le fil de la colère des uns et l’ignorance des autres avec des propos approximatifs, souvent dénués de sens, gratuits et haineux.

Comme réponse à cette épouvantable réalité, plusieurs bien-pensants, largement cités dans les médias, se qualifiant tantôt de philosophes tantôt de sages, ne voient pas encore l’utilité d’intégrer le numérique à l’école : « Gardons la technologie loin de nos enfants ! Faisons de l’école un sanctuaire ! » Quelle hypocrisie ! Les jeunes ont plus que jamais besoin qu’on leur apprenne à lire et qu’on les éduque à la citoyenneté numérique. Il s’agit d’une urgence nationale. L’école doit prendre ses responsabilités, de concert avec les parents, afin que les influenceurs de ce monde, ceux qui nourrissent en ce moment la polémique pour accroître leurs cotes d’écoute, leur tirage ou leur nombre de votes, soient un jour obligés de dire ou d’écrire des propos intelligents et nuancés pour espérer qu’un public sensible, allumé et bien informé leur tende l’oreille.

En attendant ce moment, à l’instar de Safia Nolin, j’aimerais bien me protéger de la violence ambiante en errant comme un fantôme amnésique dans les rues de Limoilou…

1 commentaire
  • Cyril Dionne - Abonné 13 octobre 2018 06 h 55

    La force du jugement ne sera pas décuplé et ne perdra pas sa grossièreté parce qu’il vient du monde du numérique

    Malheureusement, la jeunesse peine à trouver sa place dans l’immensité du monde 3.0 parce que tout simplement, il y a trop d’humains sur la planète que la biodiversité peut supporter. D’accord pour dire que les œuvres littéraires riches et humanistes sont un pont de solidarité humaine d’où découle l’empathie et l’altruisme, mais il y a aussi les concepts scientifiques que rendent le tout possible. Les médias sociaux sont le reflet de l’homme; tantôt beau et tantôt très laid.

    Mais notre doctorante fait la même erreur qui plusieurs font, c'est-à-dire que le numérique se résume seulement aux réseaux sociaux et aux appareils électroniques pour obtenir une citoyenneté responsable et équitable. Les tablettes numériques ne sont que livres électroniques et ne représentent pas un médium qui conduit vraiment à l’apprentissage de la lecture. Ils distraient plutôt les apprenants avec une lumière non naturelle qui n’est pas propice à l’apprentissage.

    Il y a présentement en cour une révolution d’une ampleur que le monde n’a jamais vue auparavant. La 4e révolution industrielle fera de sorte que les non initiés à une technologie complexe, seront redondant dans un monde numérique ou l’intelligence artificielle en concert avec la robotique, définira notre milieu. Présentement, tout ce que les écoles font, c’est de former des utilisateurs et non pas des créateurs de technologie. C’est bien beau de parler de communication et de maîtriser une langue, mais si les jeunes ne comprennent pas les algorithmes qui sont sous-jacent au monde numérique, ils sont voués à en devenir les esclaves comme la plupart le sont déjà avec leur supposé téléphone dit intelligent.

    Les seules connaissances qui peuvent influencer l’apprentissage de la littératie et la numératie en milieu scolaire sont proportionnelles à celles qui enduisent effort et travail de la part des apprenants. Aussi, la force du jugement ne sera pas décuplé et ne perdra pas sa grossièreté parce qu’il vient du numérique.