La fin du Village?

«Alors que la rue Sainte-Catherine peine déjà à assurer sa pérennité, on propose de construire un centre commercial doté de 173 établissements, dont beaucoup sont similaires à ceux que l’on retrouve à proximité, dans un environnement renouvelé et dernier cri», explique l'auteur. 
Photo: Marc Bruxelle Getty Images «Alors que la rue Sainte-Catherine peine déjà à assurer sa pérennité, on propose de construire un centre commercial doté de 173 établissements, dont beaucoup sont similaires à ceux que l’on retrouve à proximité, dans un environnement renouvelé et dernier cri», explique l'auteur. 

Le projet de requalification du site de Radio-Canada, proposé par le groupe Mach, pourrait « tuer » une seconde fois la rue Sainte-Catherine et entraîner la fin du Village tel qu’on le connaît aujourd’hui.

Le dévoilement du plan proposé donne tout de même une perspective inspirante à plusieurs niveaux. Il est nécessaire de densifier le bâti sur le site. Pour cause, la perte de plus de 5000 habitants lors des expropriations massives décidées en 1969 par le plan Dozois. On a rasé un quartier entier et alors bien vivant, pour le recouvrir d’asphalte et y ériger une grande tour au centre. Cette destruction a amené le déclin du secteur voisin de la rue Sainte-Catherine, entraînant une chute marquée de la valeur foncière.

C’est dans ce contexte que des commerces, restaurants et bars dédiés à la communauté LGBT ont trouvé leur place. Les environs de ce qu’on avait appelé alors le « Faubourg à m’lasse », délabrés, représentaient un milieu propice à l’établissement d’une offre dédiée à une clientèle alors marginalisée. Le Village a, depuis, connu son « âge d’or ».

Par contre, depuis le début des années 2000, le Village périclite. De moins en moins, la communauté LGBT s’y retrouve. D’où la nécessité de redéfinir l’offre sur la rue Sainte-Catherine afin d’y donner un nouveau souffle. Les boules multicolores au-dessus de la rue, la présence d’artistes et d’oeuvres d’art, de même que la piétonnisation et la diversification commerciale sont des mesures qui visent à répondre à ce déclin.

L’apport dédié au tourisme a porté ses fruits. Aujourd’hui, le taux d’inoccupation commercial sur Sainte-Catherine a nettement baissé. Désormais, la grande majorité du chiffre d’affaires des commerçants du Village se fait durant l’été, dopé par le tourisme LGBT, et 26 % du chiffre d’affaires provient de visiteurs extérieurs. Près de la moitié de l’offre est consacrée aux bars, aux restaurants et au divertissement.

En revanche, la densité de population y est nettement trop faible pour assurer à elle seule la survie des commerces de proximité dont les résidents ont besoin. Cela explique les changements réglementaires qui permettent de construire jusqu’à 8 étages de hauteur et le besoin d’y établir un plus haut ratio de propriétaires. Qui plus est, la rue a un sérieux besoin de rénovations afin d’y améliorer « l’expérience client ».

Certes, le projet du groupe Mach amènera des milliers de nouveaux résidents dans le secteur, en plus d’espaces de bureaux dédiés aux technologies de l’information. À maints égards, le projet est très porteur, avec un bémol. Un bémol d’importance.

Le projet élaboré vise aussi la construction de l’équivalent d’un centre commercial sur trois niveaux, avec tout ce qu’un quartier donné peut désirer : restaurants, cafés, boutiques de vêtements, magasins à grande surface, et même un espace dédié aux camions de cuisine de rue.

Cet élément est potentiellement catastrophique pour le Village, situé littéralement à une rue de distance du site. Alors que la rue Sainte-Catherine peine déjà à assurer sa pérennité, on propose de construire un centre commercial doté de 173 établissements, dont beaucoup sont similaires à ceux que l’on retrouve à proximité, dans un environnement renouvelé et dernier cri.

C’est presque autant de commerces que ne le compte la Société de développement commercial (SDC) du Village, laquelle compte environ 220 établissements. Ainsi, les milliers de nouveaux résidents du site de Radio-Canada, ainsi que des environs immédiats, n’auront plus de raisons de venir acheter dans le Village. Au contraire, il y a toutes les raisons de penser qu’ils iront dans le nouveau centre commercial.

Cela risque de nuire gravement aux différents commerces du Village. Ceux-ci n’auront alors plus grand-chose à offrir : leur clientèle d’origine les quitte, les travailleurs des environs n’auront plus de raisons de s’y restaurer, et il va sans dire que l’on ne fait pas vivre une artère commerciale seulement avec le tourisme estival.

Ainsi, loin de pouvoir soutenir et d’aider le développement de la rue Sainte-Catherine, le nouveau complexe du groupe Mach a, selon moi, toutes les chances d’assurer la fin du Village tel qu’on le connaît aujourd’hui.

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