Les signes religieux, la priorité?

«Force est de reconnaître que sur le nombre d’électeurs inscrits, c’est quand même moins d’un Québécois sur quatre qui a explicitement exprimé son soutien envers la CAQ», note l'auteur. 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Force est de reconnaître que sur le nombre d’électeurs inscrits, c’est quand même moins d’un Québécois sur quatre qui a explicitement exprimé son soutien envers la CAQ», note l'auteur. 

Cher Monsieur Legault, chers élus caquistes, je tiens d’abord à vous féliciter pour votre récente élection. Cependant, force est de reconnaître que sur le nombre d’électeurs inscrits, c’est quand même moins d’un Québécois sur quatre qui a explicitement exprimé son soutien envers la CAQ. C’est maigre pour soutenir qu’on a reçu un mandat clair et fort de la part des Québécois pour « changer » le Québec. Heureusement, c’est la dernière fois que nous faisons ce genre de calcul et réflexion puisque vous avez promis de modifier le mode de scrutin. Je me réjouis de cette promesse et sachez que nous sommes plusieurs à vous avoir à l’oeil et à attendre un réel changement à ce sujet.

Ici s’arrêtent mes félicitations. Je m’interroge plutôt sur vos premières actions, notamment celle concernant le port de signes religieux. Certes, ce thème fait partie de vos « idées », comme plusieurs autres d’ailleurs, dans votre plateforme électorale. En fait, j’aimerais comprendre pourquoi mettre celle-ci en avant avec un tel empressement au lieu d’autres idées. Va-t-elle amener un réel changement pour une part importante de la population ? Combien d’employés de l’État en situation d’autorité comme les juges, les procureurs, les policiers, les gardiens de prison (et vous y ajoutez les professeurs) portent des signes religieux ? Si on se limite à ces fonctions, on parle de quelques dizaines, voire quelques centaines d’employés. On peut aussi se demander quelle part de la population remet en cause la neutralité de l’État à la vue d’un enseignant qui porte un crucifix ou d’un enquêteur de police qui porte une kippa. Cela soulève-t-il de réels problèmes dans la vie d’une proportion importante de Québécois ?

D’autres enjeux

Par ailleurs, on peut se questionner sur d’autres enjeux qui peuvent toucher bien plus de personnes. Combien d’élèves dans le système scolaire ne sont pas accompagnés d’un éducateur spécialisé alors qu’ils en ont besoin ? Combien d’immigrants sont sous-employés au Québec parce que leurs diplômes ne sont pas reconnus ? Combien d’aidants naturels peinent à s’occuper convenablement des gens qui leur sont chers sans trop d’aide de l’État ? Combien d’organismes communautaires ou environnementaux continuent de pallier le désengagement de l’État pour s’occuper des plus vulnérables ou de dossiers importants pour l’avenir écologique du Québec malgré les coupes subies ces dernières années ? Combien d’entrepreneurs sont inquiets par la pénurie de main-d’oeuvre, qui touche toutes les régions du Québec, pour l’avenir de leur entreprise ? Comment de citoyens sont frustrés quotidiennement par les attentes de toutes sortes dans le système de santé ? Ils sont ici des centaines de milliers à vivre quotidiennement des difficultés de toutes sortes et à remettre en cause, non pas la neutralité, mais l’engagement de l’État.

Et vous, l’un des dossiers sur le dessus de votre pile est celui des signes religieux. Bravo, vous avez sans aucun doute le sens des priorités à la CAQ !

Vous qui vous présentez comme le gardien d’une bonne gestion des dépenses publiques et de la réduction du gaspillage, je me demande combien vous allez engloutir de fonds publics et combien d’argent sera dépensé dans la défense juridique de ce projet.

Et c’est vous qui voulez amener un vrai changement au Québec ? Vous n’apporterez pas de changement ayant des répercussions concrètes dans la vie des Québécois en légiférant sur le port de signes religieux. Pourquoi ? Parce que dans le quotidien des gens, ça ne soulève pas de problèmes. Vous ferez certes plaisir à quelques militants ou chroniqueurs pour qui cette question est une obsession, mais les gens de la classe moyenne, les familles, les entrepreneurs auxquels vous vous êtes tant adressé lors de la campagne électorale ont des préoccupations plus concrètes que celle de voir ressurgir une question, en bonne partie idéologique, débattue pendant plus d’une décennie par les « vieux partis » que vous désiriez tant expulser du pouvoir.

Je ne dis pas que cette question est sans importance et qu’elle ne doit pas être rediscutée une fois de plus (même si j’ai des réserves quant à la possibilité de trouver un consensus qui rallie une majorité sans compromettre les droits de certains), mais pas de là à la mettre en avant 48 heures à peine après votre élection. Est-ce là l’enjeu le plus important d’un gouvernement caquiste ? À quoi cela sert-il ? Dans mon cas, cela m’amène déjà à douter de vos capacités à écouter, pour reprendre vos mots, « les vrais enjeux » qui touchent les Québécois. Monsieur Legault, dans votre discours lundi soir, vous disiez que vous alliez être le premier ministre de tous les Québécois. N’oubliez pas que 75 % d’entre eux n’ont pas voté pour vous.

22 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 10 octobre 2018 02 h 29

    La laïcité s'impose.

    Monsieur Richard: je suis d'accord avec vous qu'il y'a des enjeux plus importants que les signes religieux: la pauvreté, la santé, l'éducation, l'environnement et la misère humaine ont besoin d'un dépannage immédiat.
    Je n'ai jamais voté pour la CAQ ni pour le PLQ. Par contre, il y'a un problème avec les groupes religieux fanatiques qui pensent que leurs lois divines sont plus importantes que les lois qu'on a légiféré démocratiquement comme société.
    Des gouvernements libéraux consécutifs ont négligé de légiférer en faveur de la laïcité malgré qu'une majorité de francophones ont appuyé la Charte des valeurs de monsieur Drainville.
    On ne peut plus accorder des accommodements au cas par cas. Il faut absolument légiférer une Charte de la laïcité pour assurer que la neutralité de l'état soit respecter et pour éviter les dérapages de l'intégrisme religieux que l'on constate chaque jour dans les pages de nos journaux.
    Je n'ai pas l'espace ici pour énumérer les cas d'abus perpétrés par les intégristes, mais je vous recommande à lire mon article intitulé «Arrêtons de dorloter l'intégrisme», publié dans le Devoir d'hier, et qui pourra répondre à vos inquiétudes.

    • Jean Lapointe - Abonné 11 octobre 2018 09 h 21

      Ce qui m'étonne chez vous madame Alexan c'est le fait que vous semblez penser que le Québec pourrait adopter une loi sur la laïcité et des règles touchant les signes religieux en restant dans le Canada. N'avez-vous pas réalisé que nous sommes tous des Canadiens et que la nation québécoise n'existe pas dans la réalité. Elle n'est qu'un souhait. Le pouvoir il est à Ottawa et le gouvernement québécois n'est qu'un grosse administration et les gens de langue française une simple minorité parmi d'autres Plus le Québec essaiera de se distinguer du reste du Canada en restant dans le Canada plus il va s'enfermer dans une espèce de ghetto aux yeux du ROC. De toute façon la Cour suprême et le gouvernement canadien ne le permettront jamais. Est-ce vraiment l'avenir que vous voulez pour le Québec? Le Québec, à mon avis, devrait adopter des lois temporaires pour éviter le pire autant que possible et plutôt viser l'indépendance. Les Québécois je pense pouvoir dire que nous sommes en avance sur bien des peuples concernant la façon de faire cohabiter les religions. Donnons-nous le moyen de le vivre en faisant du Québec un pays indépendant au lieu de nous «chicaner»sans fin avec les multiculturalistes.

  • Yvon Bureau - Abonné 10 octobre 2018 07 h 55

    Laïcité. Point!

    Laïcité, ô laïcité, que de paix sociale l'on construira en ton nom, et pour longtemps.

    Et que l'on déplace maintenant le crucifix à l'Assemblée nationale, en dignité en respect de l'Histoire québécoise.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 10 octobre 2018 17 h 42

      D’accord avec vous pour déplacer le Crucifix à l’Assemblée nationale. Cependant, doit-on toujours s’effacer, alors que les autres se manifestent de plus en plus ouvertement sinon férocement. Le bras dans l’engrenage. Un pouce, puis un pied, puis une …

  • Jean Lacoursière - Abonné 10 octobre 2018 07 h 55

    Réflexions non-sociologiques

    1) L’argument du nombre : parce que peu de fonctionnaires en position de coercition porteraient un signe religieux, il ne serait pas nécessaire de légiférer. Je n’ai jamais compris pourquoi cet argument vivait encore. Faut-il toujours attendre que la m*rde frappe le ventilo pour agir ? Par ailleurs, les personnes utilisant cet argument ne disent jamais, alors que ça devrait aller de soi vu la nature de cet argument, ne disent jamais donc à partir de quel nombre de personnes portant des signes religieux il vaudrait la peine de légiférer;

    2) L’auteur se demande : « Quelle part de la population remet en cause la neutralité de l’État à la vue d’un enseignant qui porte un crucifix ou d’un enquêteur de police qui porte une kippa. » Je serais tenté de répondre « pas mal de monde », mais je m’abstiendrai. J’offrirai plutôt ma perplexité devant le fait que des personnes seraient supposément prêtes, en tous cas, on entend et on lit cette menace de manière récurrente, seraient prêtes donc à démissionner d’un emploi garanti et payant leur permettant de nourrir leur famille si on leur interdisait de porter leur signe religieux durant le travail; c’est dire à quel point leur religion est importante dans leur vie. Ces personnes en position de coercition nous demandent ensuite de banaliser leur signe religieux lorsqu’elles nous interpellent, de faire comme s’il n’existait pas, de croire que leur religion n’influence absolument pas leur travail ?

    3) L’auteur dénigre cette question en disant qu’elle est « en bonne partie idéologique ». Voilà un jugement étonnant de la part d’un professeur de sociologie;

    4) L’auteur termine en disant : « Je ne dis pas que cette question est sans importance et qu’elle ne doit pas être rediscutée une fois de plus [...], mais pas de là à la mettre en avant 48 heures à peine après votre élection. » Ha! Cette question a donc de l’importance et mérite d’être réglée, mais on ne commence pas tout de suite. On commence quand d'abord? C'est court 4

    • Gilles Racette - Abonné 10 octobre 2018 13 h 25

      Monsieur Lacoursière, merci, vous m'enlevez les mots dde la bouche.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 10 octobre 2018 08 h 04

    Adil Charkaoui aurait pu facilement écrire ce texte

    M. Éric Richard, cette question est au contraire pressante et elle préoccupe beaucoup de Québécois, contrairement à ce que vous pensez. Cela fait 10 ans que les libéraux la laissent pourrir. Une fois qu'elle sera réglée, les Québécois seront rassurés.

    Ce qui n'empêche pas les caquistes de travailler sur d'autres sujets chauds en même temps. Il y aura autant de ministres que de sujets chauds.

  • Gilles Théberge - Abonné 10 octobre 2018 08 h 41

    Monsieur Richard, la maxime est toujours bonne. Sauf un petit changement de ton, elle est toujours bonne. Je dirais même, excellente.

    Elle s’énonce maintenant comme suit : « Civis pacem para ...pacem » mieux vaut prévenir, que guérir. Ne pensez-vous pas ?