Madame, pourquoi avez-vous peur des immigrants?

«Jusqu’à présent, les élèves avec qui j’ai eu des interactions plus houleuses avaient parfois quelques points communs: ils vivaient dans la pauvreté ou au sein de familles
Photo: David Afriat Le Devoir «Jusqu’à présent, les élèves avec qui j’ai eu des interactions plus houleuses avaient parfois quelques points communs: ils vivaient dans la pauvreté ou au sein de familles "poquées"», explique l'auteure. 

Je me souviens, il y a un an, d’avoir parlé avec une femme en Beauce au sujet de ma (future) profession d’enseignante. Je me souviens que cette dame avait admiré mon courage de me lancer dans cette profession.

Cependant, ce n’est pas en raison des conditions de travail difficiles des enseignants que cette personne me témoignait son soutien, pas plus qu’il ne s’agissait d’une forme de respect pour l’acte d’éduquer. Cette femme était plutôt impressionnée que je choisisse d’enseigner au secondaire dans la région de Montréal, parce que beaucoup des élèves y sont issus de l’immigration.

J’ai tout de suite pensé que cette mère de famille était sensible au défi que représente le fait de changer de pays pour les personnes immigrantes. J’ai cru que, ayant des enfants elle-même et les aimant de tout son coeur, elle se sentait une parenté avec ces familles qui bouleversent leurs vies pour offrir de meilleures chances à leurs enfants.

Pourtant, ce n’est pas non plus ce dont il s’agissait.

Cette femme me plaignait d’avoir à travailler avec de jeunes immigrants. Elle me plaignait parce qu’elle était d’avis que les enfants issus de l’immigration étaient plus prompts à présenter des problèmes de comportement, à se battre à l’école ou à se joindre à des gangs de rue. Pour elle, l’ethnicité d’une personne permettait davantage de prédire sa propension à la violence que sa situation socio-économique.

Des points communs

Depuis, j’ai côtoyé des centaines d’élèves en tant que stagiaire dans un milieu majoritairement blanc, et comme suppléante dans une école qui incarne bien l’aspect multiethnique de Montréal.

Jusqu’à présent, les élèves avec qui j’ai eu des interactions plus houleuses avaient parfois quelques points communs : ils vivaient dans la pauvreté ou au sein de familles « poquées ». Le plus souvent, il s’agissait d’élèves HDAA [handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage], pour qui l’école ne pouvait offrir des ressources adéquates ou suffisantes. Si la violence et les gangs de rue sont une réalité montréalaise, je refuse les associations simplistes qui font de l’ethnicité la pierre angulaire de la criminalité.

Il va sans dire que les jeunes que j’ai côtoyés à l’école présentent des traits communs et des disparités qui transcendent la couleur de leur peau. En général, tous rient des mêmes situations, et ont parfois besoin d’un coup de pouce pour garder leur motivation à l’école. Lorsque, devant un groupe, je prétends aimer la musique de Justin Beiber, la révolte est universelle. À sa manière, chaque élève désire être reconnu et apprécié.

Aujourd’hui, j’ai fait de la suppléance dans une classe d’accueil. Devant moi, une vingtaine d’élèves venant d’une dizaine de pays étaient réunis. Certains balbutiaient le français, tandis que d’autres, arrivés au Québec très récemment, ne le comprenaient pas du tout. Mais tous faisaient des efforts.

À leur place

J’aimerais que nous nous mettions à leur place. J’aimerais que les parents qui accompagnent parfois avec difficulté leurs enfants dans la réalisation des devoirs à la maison s’imaginent ce que ce serait de devoir faire cet exercice dans une langue étrangère. J’aimerais que nous appréciions ce que ça veut dire de laisser sa vie derrière pour recommencer ailleurs, pas tout le temps par choix.

Ce n’est pas en brandissant une épée de Damoclès au-dessus de la tête des personnes immigrées pour accélérer ou améliorer leur connaissance du français que nous travaillerons à leur intégration à la société québécoise. L’intégration, en effet, suppose l’empathie et la collaboration de la société d’accueil.

En accueil aujourd’hui, j’ai passé une des plus belles périodes qu’il m’a été donné de vivre dans cette école secondaire. Sans plan précis, nous avons joué à nommer en français tous les objets sur lesquels je pouvais tomber. Nous avons pratiqué les commandes à l’auto comme si nous étions au Tim Hortons et avons dressé un inventaire exhaustif de tout ce que les jeunes aiment manger au déjeuner. Je n’ai jamais eu autant de plaisir dans une classe remplie d’ados !

Lorsque la dame d’il y a un an s’était inquiétée pour moi de l’aspect multiculturel des écoles montréalaises, je lui avais expliqué que la pauvreté, où qu’elle soit, était le lit de plusieurs des difficultés rencontrées en milieu scolaire et que l’ethnicité avait peu à voir là-dedans.

À l’époque, je n’étais pas encore en mesure d’ajouter ce que je sais aujourd’hui après des mois de travail dans la même école : travailler avec les jeunes issus de l’immigration, Madame, c’est ce que je préfère.

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22 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 27 septembre 2018 02 h 49

    Merci

    Merci Mme Harper pour votre témoignage. Et je remercie le Devoir de vous avoir donné la parole.

    Je pense que beaucoup de personnes qui voient négativement l’immigration n’ont probablement jamais tissé de liens d’amitié avec un néoQuébécois. D’où l’importance de votre témoignage, présenté par une personne qui sait de quoi elle parle.

    J’imagine combien votre tâche d’enseignante sera facilitée lorsque tous ceux parmi vos élèves qui sont issus de l’immigration arriveront au Québec avec une connaissance déjà acquise du français (ce que propose une formation politique).

  • Samuel Prévert - Inscrit 27 septembre 2018 05 h 26

    De tout, comme dans la vie

    Madame,

    J'ai travaillé auprès des parents de ses enfants et, ces dernières années, ce qui m'a fait peur est la discrimination des uns envers les autres (parfois des gens d'un même pays) ainsi que le nombre élevé de fanatiques religieux.

    Pour le reste, j'ai connu des gens sympathiques et attachants , d'autres un peu casse-pieds, des personnes bien éduquées et d'autres non, bref de tout, comme dans la vie.

  • Geneviève Laplante - Inscrite 27 septembre 2018 07 h 22

    La peur, toujours la peur

    Les Québécois sont frileux, non pas seulement à cause de l’hiver, mais aussi et surtout parce qu’ils n’ont pas encore assez voyagé, été à la rencontre de peuples différents, entendu de langues étrangères et découvert des coutumes singulières. Madame, vous avez droit à toute mon admiration pour tenter, d’une part, d’enseigner de la meilleure façon qui soit et, d’autre part, d’ouvrir la porte de votre classe sur un monde de découverte et de bonne entente. Il n’y a pas de meilleure manière d’intégrer les arrivants que d’expliquer et de réexpliquer mille fois aux gens nés ici que l’immigration nous enrichira tous, au moins sur le plan humain. Au fait, que reste-t-il d’humain dans notre malheureuse société privilégiée ?

  • Hélène Gervais - Abonnée 27 septembre 2018 07 h 27

    Je vous félicite ....

    je ne pense pas que ce soient les enfants immigrants qui causent problème, bien au contraire. Ils ont, pour survivre dans un monde, une langue, des coutumes totalement différents des leurs, un sens d'adaptation extraordinaire. Ils sont courageux, ils n'ont pas le choix bien sûr.

  • Gilles Théberge - Abonné 27 septembre 2018 08 h 19

    À part le langage, est-ce que vous les introduisez dans notre culture ?

    Parce que nous avons appris, je me rêve pas, que les jeunes issus de l’immigration n’ont rien à cirer des Québécois. Parce que nous leur enseignons pas notre culture, ce qui déborde largement ....le vocabulaire!

    Ce serait bien si les jeunes issus de l’immigration baignaient dans les régions du Québec. Ils auraient une chance de devenir Québécois. À Montréal d’après moi, les chances sont bien minces.

    Malgré votre bonne volonté, et votre engagement, dont je vous félicite par ailleurs.

    • Christian Koczi - Abonné 27 septembre 2018 18 h 03

      Je suis d'accord avec vous, à savoir que l'intégration serait plus «éfficace» en région qu'elle ne l'est à Montréal, mais trop de Québecois n'en veulent pas, et ils vont bientôt voter en ce sens. Né d'une père immigrant mais d'une mère «pure laine», ayant fait toutes mes études en français et ayant vécu en région depuis bientôt un demi siècle, je sais de quoi je parle...

      CK

    • Jean Richard - Abonné 27 septembre 2018 20 h 19

      Je suis issu de l'immigration – mes arrières-arrières-arrières-arrières... grands-parents ayant quitté la France pour venir s'installer en région.

      Je suis né et j'ai grandi en région, pour devenir montréalais après plusieurs années... en région. Et là le constat : Montréal m'a adopté pour une raison bien simple : elle est la moins américanisée des régions du Québec et ça, parce qu'elle offre encore un minimum de diversité culturelle.

      Le « notre culture » des régions, il est on ne peut plus vulnérable. Chaque fois que je demande à quiconque s'en réclame ce que c'est, je n'obtiens que des réponses vagues. Et si j'ouvre la radio ou la télé, qui sont des outils de diffusion de la culture, qu'est-ce que j'y entends ? Je vous laisse deviner...