De l’aveuglement volontaire à la négligence criminelle

Les changements climatiques ont de lourdes conséquences, comme ici, à Percé.
Photo: Thierry Haroun Les changements climatiques ont de lourdes conséquences, comme ici, à Percé.

Dans le Bas-du-Fleuve, dans les années 70, lorsque nous avions pu passer deux soirées à veiller sur le patio en tee-shirt et en short, tout le monde s’accordait pour dire que nous avions connu un « fichu de bel été ». Il ne fallait pas songer à cette époque entreprendre le jardin avant le 20 juin et, à partir du 15 août, il devenait impérieux de récolter nos légumes par crainte du gel qui pouvait frapper à tout moment. Dès novembre, les glaces commençaient à se former sur le Saint-Laurent, protégeant ainsi les berges des tempêtes d’automne, toujours menaçantes.

À la même époque cependant, on lançait un premier cri d’alarme. À la suite de la commande d’une étude passée auprès du Massachusetts Institute of Technology (MIT), le Club de Rome publiait le 1er mars 1972 un rapport dont les conclusions étaient cinglantes. Surnommé « Halte à la croissance », ce rapport donnait en effet « soixante ans au système économique mondial pour s’effondrer, confronté à la diminution des ressources et à la dégradation de l’environnement ». Beaucoup de réactions à suite de ces révélations, dont celles de tout un pan de la jeunesse prenant le relais, passant à l’action et proposant des solutions qui seront en peu de temps trop rapidement considérées comme utopistes et non réalistes.

Depuis, les signaux d’alarme n’ont cessé de retentir. Et en cet été 2018 où mon pays du Bas-du-Fleuve s’est donné des allures de Provence, il semble de plus en plus évident que nous avons atteint le point de bascule. La réalité du dérèglement climatique est aujourd’hui indéniable. Si on a pu, pendant trop longtemps, considérer sans trop y croire ou en les prenant avec circonspection l’ensemble de ces études, analyses, et autres pronostics qui nous prévenaient du pire, force est de constater aujourd’hui que le pire est à nos portes. Le nier encore aujourd’hui et privilégier l’immobilisme ne relève plus de l’aveuglement volontaire, mais procède bien de la négligence criminelle, notamment de la part de nos gouvernements.

Plan d’action

En cette période d’élections au Québec, il convient aujourd’hui qu’on nous tienne un discours crédible qui fasse état de cette réalité et qu’on nous propose un plan d’action à la hauteur de la menace. De fait, les enjeux sont si importants (notre survie et celle de milliers d’espèces, rien de moins !), les délais si courts, le déni si puissant, que nous devons agir comme si nous étions en état de guerre, envisager une mobilisation générale, faire de la lutte contre le réchauffement climatique et à ses conséquences la priorité absolue. Le gouvernement qui sera élu dans quelques semaines devrait former un super ministère, non pas une coquille bidon, mais une véritable task force où seraient concentrées toutes les forces vives et toutes les énergies disponibles.

Ce gouvernement devrait se doter d’un plan d’action qui se déploierait selon deux axes. D’une part, on mettrait en oeuvre, à très court terme, des mesures pour contrer les effets immédiats du réchauffement : climatisation des hôpitaux et autres CHSLD ; formation de groupes tactiques sur un pied d’alerte constant pour contrer inondations, chaleurs excessives, sécheresses, feux de forêt, érosion des berges ; règlements draconiens concernant l’émanation du monoxyde de carbone et autres gaz toxiques, etc. Parallèlement, on s’attaquerait aux causes premières du fléau, ce qui signifie d’envisager un changement de paradigme global, de s’orienter vers une véritable et impérieuse révolution verte, moins tranquille celle-là, et, ce, à très court terme. La transition sera douloureuse mais l’inertie, elle, ne sera rien de moins que létale et mortifère.

En temps de guerre, on prend des mesures exceptionnelles. On sensibilise et on mobilise la population, on émet des obligations dites « de la Victoire », on rallie les forces vives de la nation, on rationne si nécessaire, on déploie toutes les énergies disponibles pour contrer l’ennemi. On pourrait par exemple offrir une amnistie à ceux qui thésaurisent des fortunes dans les paradis fiscaux et les inviter à rapatrier ces sommes phénoménales pour alimenter un fonds d’urgence. De toute façon, leurs placements offshore ne vaudront plus rien quand toutes les « shores » auront été lessivées. D’autre part, cet effort collectif, nécessaire et impérieux compte tenu de la gravité de la situation, il ne peut s’avérer que positif en cette époque du chacun pour soi et d’une atomisation sociale qui grève tout élan de solidarité.

Nous avons trop longtemps fermé les yeux. Nous faisons face à la pire catastrophe à laquelle l’humanité ait été confrontée. Les heures, les jours, les semaines, les mois nous sont maintenant comptés. Élire pour les quatre prochaines années un gouvernement qui ne fera, comme tous les autres, que brasser en surface cette bouillie néolibérale dans laquelle nous sommes en train de nous noyer équivaut à signer en bonne et due forme notre propre arrêt de mort.

32 commentaires
  • Daniel Lafrenière - Inscrit 11 septembre 2018 06 h 08

    Crime contre l'humanité

    En fait nos dirigeants se regardent et ne savent plus ou donner de la tête. La pierre est lancée et rien ne pourra l'arrêter, à moins que... Sa propulsion est assurée par un mode de vie destructeur. Le profit a fait son nid. À bien y penser cette poussée destructrice c'est l'affaire d'une poignée d'individus qui regardent leur compte en banque engraisser.
    D'après moi le seul moyen efficace de freiner ce mouvement planétaire, suicidaire, ce serait de réquisitionner toutes les fortunes , ce serait de couper l'approvisionnement monétaire à tous ces milliardaires insatiables. Ce serait d'exiger que tout l'argent dépensé pour le militaire à la grandeur de la planète servent à rendre le plus d'humain possible, autosuffisant dans leur environnement immédiat.
    Nous avions un modèle parfait en autonomie et en respect de l'environnement en arrivant en terre d'Amérique. On a préféré rouler carrosse plutôt que de respecter un peuple qui, pendant des milliers d'années, vivait en harmonie avec l'univers. L'homme blanc a chié dans son auge, c'est le cas de le dire.
    En conclusion! Ce qui a commencé par un crime contre l'humanité va se terminer par une lente agonie de la vie...

    • Nadia Alexan - Abonnée 11 septembre 2018 11 h 05

      Vous criez dans le désert, monsieur Landry, en dépit de l'urgence de votre plaidoirie. La population s'apprête à élire un gouvernement dirigé par la CAQ, un parti délinquant en matière de l'environnement et qui vient de recevoir une évaluation d'échec par les organismes écologiques.

    • Cyril Dionne - Abonné 11 septembre 2018 12 h 08

      C’est trop facile de blâmer les riches, les industrialistes, les néolibéralistes, les mondialistes et les libre-échangistes dans cette histoire. C’est tout le monde qui est responsable du réchauffement climatique. Et un des problèmes les plus pressants, c’est certainement la surpopulation. Lorsque David Suzuki avait dit que le Canada était plein si on voulait tenter de sauvegarder les écosystèmes du Canada, tous l’ont traité de raciste.

      Ceci étant dit, tout comme pour la campagne de QS, pensez qu’on va régler le problème au Québec en devenant plus vert que vert, est digne des budgets de 18 milliards en argent neuf qu’on peut dépenser sans mettre le Québec sur la paille. Le Québec, grâce à son hydroélectricité qui utilise la gravité naturelle de l’eau, est un des endroits en Occident qui pollue le moins. Les Don Quichotte des moulins à vents devraient se concentrer sur la Chine, elle qui produit 30% des gaz à effet de serre, le double des États-Unis.

      La simplicité volontaire a bien meilleur goût. Cela sous-entend la fin de notre civilisation telle qu’on la connaît et même plus d’ordinateur pour commenter dans le Devoir ou bien pour envoyer de belles lettres où est prêt à déchirer sa chemise pour une situation qui nous échappe et où nous n’avons aucun contrôle. Qui-ce qui est prêt à faire ce sacrifice? Poser la question, c’est y répondre.

    • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 11 septembre 2018 15 h 05

      @ Cyril Dionne et non pas Cyril Dion! Car il me semble que vous en êtes l'opposé. Car de crpire que votre mode de vie va se maintenir, c'est comme de penser en tombant d'un gratte-ciel (c'est la journée pour s'en rappeler!) que vous pourrez y atterrir en douceur.

      Par ailleurs, vos statistiques me semblent foncièrement tronqués quand vous vilipender la Chine en disant qu'elle produit le double de GES que les USA, alors que la population de la Chine fait plus de 4 fois celle des USA, ce qui fait qu'un Chinois génère une empreinte écologique nettement moindre que celle d'un Américain. Il faut comparer des courges avec des courges et non pas avec des citrouilles!

      Quant à la surpopulation, il y aurait un beau débat à faire sur le fait qu'un habitant du Bengladesh ne nécessite qu'une demi-planète pour vivre, alors qu'un Canadien ou Américain en demande 7!

      Mais le plus inportant demeure cette cécité volontaire qui vous empêche de constater que c'est la course effrénée de la reine rouge inhérente au système économique dominant, voulant faire de l'argent avec de l'argent, qui est à la source de toujours plus de croissance, donc de la déplétion exponentielle des ressources et des sources d'énergie.

    • Cyril Dionne - Abonné 11 septembre 2018 16 h 55

      Cher M. Cotnoir,

      La question n’est pas combien un Chinois ou bien un habitant du Bengladesh laisse comme une empreinte écologique, c’est le cumulatif qui compte. Qu’est-ce que vous pensez ? Les Chinois et tous les gens des pays du tiers monde veulent consommer comme nous et aussitôt qu’ils en auront l’opportunité, ils feront pareils et même pires. Il y a présentement 300 millions de Chinois plus riches que nous et qui consomment comme des forcenés.

      Les gens de la gauche sont tous pareils. Ils pensent qu’avec des vœux pieux, ils réussiront à réduire l’empreinte carbone de l’homme sur la planète. Mais le plus comique dans tout cela, ils sont aussi pire que les autres quant il en vient à consommer. Les mauvaises langues diraient qu’ils sont hypocrites.

      Alors cher monsieur Cotnoir, qu’elle est votre solution pragmatique et logique? Vous êtes prêt à sacrifier les deux tiers de votre richesse et vivre comme vos ancêtres dans une cabane de bois sans consommer aucune énergie fossile? On dira ce qu’on voudra de la simplicité volontaire, mais il n’y a pas beaucoup d’adeptes à ce mouvement, surtout ceux qui se disent verts. C’est « ben » pour dire.

    • Christian Roy - Abonné 11 septembre 2018 17 h 01

      Mme Alexan, je suis aussi déçu que vous d'assister à une éventuelle élection caquiiste. M. Legault parle de réouvrir le dossier Anticosti et il fait peu de cas des questions environnementales. Je ne serais pas surpris, si son parti est élu, de voir le prochain gouvernement étudier (au profit des compagnies pétrolières de l'Ouest) la remise en route du projet Énergie Est. Why Not ! Création de la "richesse" oblige.
      M. Legault ne cesse de comparer le Québec à l'Ontario. Élu, il sera probablement heureux d'y trouver comme vis-à-vis un certain Doug Ford. Aïe ! Finalement, je suis sceptique au sujet des intentions de la CAQ de réformer le mode de scrutin. Il aurait tant de faux-fuyants à sa disposition. La CAQ me semble un ramassi de gestionnaires à la petite semaine qui pensent encore selon le paradigme économique du 20e siècle. Leur véritable slogan de campagne ? HIER.
      Le Québec où vivront nos descendants mérite mieux.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 11 septembre 2018 17 h 09

      En effet, quant à la surpopulation, il y a un beau débat à faire. L’homme étant ce qu’il est, son plus grand ennemi est lui-même quand on parle de réchauffement climatique. La surpopulation humaine m’apparait comme le plus grand problème pour l’avenir de l’humanité.

      Prenons par exemple l'Afrique et Haïti qui peinent à nourrir leur population qui grandit à pas de géant. D'ailleurs, dans ces pays et surtout à Haïti, la surpopulation est insoutenable à moyen et même à court terme. Des programmes d'aide à la planification familiale pourraient amener un certain répit à ces populations courageuses et assurer leur pérennité. Il ne s’agit pas de prôner le malthusianisme, mais de pouvoir nourrir sa population.

      Il y a beaucoup trop de pays pauvres dans le monde, et beaucoup de leurs ressortissants veulent les quitter. Mais quitter leur pays est-il une solution à leurs problèmes ?

      Dans le cas d’Haïti, le problème fondamental est la surpopulation (actuellement 11 millions d’habitants, et doublement à tous les 25 ans), sur un territoire si exigu. Les organismes internationaux devraient mettre sur pied un genre de plan Marshall visant à développer l’économie haïtienne sur une saine base démographique. Et aussi pour les autres pays surpeuplés.

      Il vaudrait mieux financer le développement économique et social à l'intérieur de ces pays, au lieu d'accueillir ici des gens qui ne semblent pas être parmi les moins fortunés.

    • François Beaulé - Abonné 11 septembre 2018 21 h 00

      Une fois de plus, madame Alexan ne respecte pas les gens qui écrivent ou lisent les commentaires en envoyant le sien au mauvais endroit. Son commentaire n'est aucunement une réponse à celui de M. Lafrenière. Il faudrait lui faire part de son erreur.

  • Gilles Racette - Abonné 11 septembre 2018 06 h 46

    Tout a fait

    et parfaitement d'accord avec vous, Mr. Landry, il est grandement temps d'y penser, tous les Québécois (es) d'un certain âge peuvent raconter, même si parfois avec beaucoup moins d'éloquence, des histoires semblable à la votre mais appropriée à leur coin de pays; vous évoquez avec raison, l'érosion des berges, on pourrait aussi parler des tiques qui nous apportent la maladie de Lyme et de combien d'autres sujets mais j'ai bien peur que si vous tenez ce même discours dans quelque années, on vous accusera de 'prêcher dans le désert'.

  • Claudette Perreault - Abonnée 11 septembre 2018 07 h 26

    Très juste!

  • François - Abonné 11 septembre 2018 07 h 57

    Un état de guerre mais aussi une révolution

    Merci M. Landry pour cette lettre que je songe à écrire depuis quelque temps, dans les mêmes termes, le talent en moins. Oui, il y a négligence criminelle, soit les gouvernements en sont informés et n'agissent que du bout des lèvres, soit ils n'ont pas pris la peine de s'informer malgré les signaux d'alarme. Les non-discours de la CAQ et du parti Libéral sont éloquents. De surcroît, les gouvernements fiduciaires du territoire laissent aux OBNL la tâche de contrer les lobbys pollueurs, comme si ça n'était pas un enjeu vital.

    En même temps, il faudra bien qu'on aille un jour au-delà des lettres. Il est passé le temps de la politesse et de la retenue des scientifiques et même, dirais-je, des écologistes. Et s'il ne l'est pas, il le sera bientôt de toute façon, quand ça ira très mal. C'est un état de guerre mais aussi une révolution, une révolte, qu'il faut car notre inertie collective n'est rien moins que révoltante, moi y compris. Révolution des moeurs, des valeurs, du rapport à la nature. Chacun de nos gestes, de nos déplacements, de nos achats, de nos investissements, de nos développements, devront bien un jour se mesurer au vu de leur nécessité ou de la possibilité de compenser leur impact global sur l'environnement durant leur cycle de vie. Leur bénéfice seul ne suffit plus.

    Il n'est pas nécessaire de chercher et d'extraire cet hypothétique pétrole additionnel. Est-il nécessaire de construire cet hôpital sur les terres agricoles à Vaudreuil, avec son cortège de cliniques et autres établissements commerciaux? Est-il bien nécessaire ou adéquatement compensé ce voyage dans le Sud? Les banques sont coutumières de ce type d'appariement, financier. Il serait temps de l'appliquer dans nos comportements.

  • François Beaulé - Abonné 11 septembre 2018 08 h 04

    Les GES et le réchauffement sont un problème mondial

    Le guerre qu'évoque M. Landry ne peut pas être mené simplement au Québec. Cela n'aurait pas d'impact sur le climat.

    Ensuite, il est vrai que le rapport « Halte à la croissance » était réaliste. Mais si ses recommandations n'ont pas été suivies, c'est que les gouvernements sont soumis à l'économie capitaliste qui ne peut fonctionner sans croissance. Les gouvernements sont aussi dépendants de cette croissance pour financer leur dette et pour réduire la proportion de celle-ci par rapport au PIB.

    La mondialisation de l'économie l'a rendue beaucoup plus puissante que les États dits souverains.

    Alors que le Québec n'est même pas souverain. Mais il a tout de même des pouvoirs suffisants pour orienter l'évolution de son habitat, des transports et d'autres aspects qui ensemble constituent un mode de vie. Ce qu'il ne fait pas, loin de là.

    Pour le reste, il faudrait des ententes contraignantes au niveau international. Voire la création d'un gouvernement mondial ?

    • Hélène Paulette - Abonnée 11 septembre 2018 12 h 27

      Au début des années soixante-dix, lorsque le Club de Rome a publié son rapport, le Québec n'était pas encore soumis à ce "tout à l'économie" qui nous a été imposé par Bourassa et son état Provigo en remplacement de l'État-Providence... On peut se demander ce qui a réellement motivé un Bourassa de retour des USA à nous inféoder à l'école de Chicago après avoir défendu l'autonomie du Québec face à Ottawa...