L’opposition médiatique aux communautés trans

Les enjeux trans sont fréquemment discutés dans les médias et, au Québec, les opinions formulées sur le sujet semblent fortement favoriser le négatif», écrit l'auteure.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les enjeux trans sont fréquemment discutés dans les médias et, au Québec, les opinions formulées sur le sujet semblent fortement favoriser le négatif», écrit l'auteure.

Dans sa chronique du 29 août, « Le règne du queer », Francine Pelletier aborde avec hésitation la question des débats publics sur les enjeux trans. Sa thèse semble être que, dans l’ensemble, les avancées des communautés trans au cours des dernières années ont été faites à l’insu du public, sans trop de débats. Si cette thèse se retrouve souvent dans les journaux, elle fait fi de la réalité, démontrant une rupture entre la perception des commentatrices et commentateurs et le portrait médiatique des enjeux trans de ces dernières années.

Francine Pelletier donne quelques exemples de changements n’ayant guère été discutés : la possibilité d’un marqueur de genre « Autre » dans le passeport, l’évitement de termes genrés à Service Canada et l’élection de Gabrielle Bouchard à la présidence de la Fédération des femmes du Québec.

Cette liste a de quoi faire sourciller. Au Québec seulement, on recèle un nombre considérable d’articles de grands journaux sur chacun de ces changements. L’opposition à la présidence de Gabrielle Bouchard, exprimée à répétition dans Le Journal de Montréal entre autres, frôle l’obsession.

On est loin du portrait peint par Mme Pelletier. Les enjeux trans sont fréquemment discutés dans les médias et, au Québec, les opinions formulées sur le sujet semblent fortement favoriser le négatif. Je suis une des rares personnes trans qui ont pu voir leurs opinions publiées par les médias québécois. Pour chaque réponse à un article s’opposant aux personnes trans publié, une poignée d’articles restent sans réponse. Ce déséquilibre ne semble pas s’améliorer avec le temps.

En ce sens, il est vrai qu’aucun débat public n’a été ouvert sur ces questions. Pour y avoir débat, il faut que les deux points de vue soient représentés. Or, trop souvent, la perspective des communautés trans n’est pas représentée dans les journaux. Les raisons en sont multiples et en grande partie institutionnelles. Les opinions en la matière sont principalement véhiculées à travers des éditoriaux et des chroniques, et donc à travers des plateformes préétablies. Puisque peu de personnes trans ont un accès solide aux plateformes médiatiques, les perspectives des communautés trans sont publiées à la discrétion des éditrices et éditeurs. La grande majorité du temps, les textes sont refusés.

En somme, au Québec, les opinions sur les enjeux trans ne sont pas étrangères aux grands médias. L’opposition aux avancées politiques et institutionnelles se fait amplement entendre — contrairement aux perspectives des personnes concernées.

Outre cette représentation trompeuse des enjeux trans dans les médias au Québec, je voudrais aussi soulever un point plus substantif (substantiel?) qui est soutenu dans la chronique de Francine Pelletier. Remettant en question l’expansion du mandat du futur ministère de la Condition féminine, qui inclurait le racisme et l’homophobie, la chronique laisse entendre que, contrairement au combat contre le sexisme, le combat des personnes trans est éminemment personnel.

Qualifier le combat des personnes trans d’éminemment personnel revient à ignorer dans son entièreté l’histoire des mouvements revendicateurs trans. S’il est vrai que certains sous-groupes plutôt libéraux adoptent une approche individualiste, on ne saurait dire que celle-ci est la seule approche, ni même l’approche dominante.

Par exemple, mes travaux en tant qu’universitaire trans m’ont amenée à critiquer les limites des droits de la personne comme gage d’égalité, proposant au contraire une analyse basée sur la division cishétérosexuelle de notre société et menant à des suggestions diamétralement opposées à la seule égalité formelle. Comme cela a été amplement démontré en études féministes, le genre est intimement lié au maintien du capitalisme, notamment à cause de son rôle dans la reproduction de la force de travail et de la division du labeur. Loin d’être purement personnel, l’activisme trans se décline dans son rapport à nos luttes collectives contre le sexisme, le racisme et le capitalisme. Il y a autant d’activismes trans que de personnes trans, mais pour beaucoup de nous cette lutte est collective.

Il y a bien sûr une composante personnelle aux enjeux trans, tout comme dans la lutte contre le sexisme. Certaines luttes demandent à l’autre d’arrêter de faire obstacle alors que d’autres requièrent des changements à grande échelle. La lutte pour l’accès aux contraceptifs n’est pas la même que celle contre l’écart salarial. C’est tout aussi vrai chez les personnes trans.

Et tout comme la lutte contre le sexisme, notre lutte peut être plus ou moins contraire à la distribution actuelle du pouvoir en société. L’avancement des personnes trans n’est pas exceptionnel. Comme tout autre programme émancipatoire, il est parfois réformiste, parfois radical. Parfois structurel, parfois personnel.

Entre brutalité policière, violences carcérales, crise du VIH/sida, discrimination, harcèlement et effacement administratif, il y a beaucoup à dire sur l’aspect structurel et institutionnel de nos luttes. J’invite Francine Pelletier et ses lecteurs à se familiariser avec l’histoire de l’activisme trans au Québec et au Canada, activisme qui date de maintenant plus de quarante ans. Les travaux de Viviane Namaste, universitaire chevronnée et professeure à l’Université Concordia, en font foi.

Réponse de Francine Pelletier

On s’entend sur une chose : malgré tout le travail universitaire fait sur la question transgenre, il n’y a jamais eu de véritable débat public sur le sujet. Je pense que la communauté LBGTQ fait erreur en ne jouant pas davantage franc jeu sur une question aussi cruciale que l’identité sexuelle.

La question à laquelle la communauté transgenre devrait commencer par répondre, à mon avis, est la suivante : pourquoi n’est-ce plus suffisant d’être accepté comme un homme féminisé ou une femme masculinisée, ce que des décennies de combat pour les droits homosexuels ont réussi à obtenir de haute lutte ? Pourquoi faudrait-il aujourd’hui qu’une petite minorité d’homosexuels deviennent des hétérosexuels en devenant une « vraie » femme ou un « vrai » homme ? Ce besoin de rentrer dans le rang, de se conformer aux normes binaires de la sexualité, n’est-il pas contraire à ce qu’ont toujours cherché tant les luttes féministes que les luttes gaies ? Après tout, les unes comme les autres ont longtemps cherché à tourner le dos au statu quo et à tracer une autre façon de faire. Loin d’être une « opposition médiatique », ces questions sont cruciales pour tenter de percer le mystère qui englobe la question trans encore aujourd’hui.
Francine Pelletier



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