Jusqu’où va donc la notion de services directs?

Le Québec d’aujourd’hui est en forte croissance économique, ce qui exerce une pression sur les gestionnaires des secteurs de l’éducation, de la santé et des services sociaux ainsi que de la fonction publique.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le Québec d’aujourd’hui est en forte croissance économique, ce qui exerce une pression sur les gestionnaires des secteurs de l’éducation, de la santé et des services sociaux ainsi que de la fonction publique.

L’idée d’abolir par attrition des postes d’employés de l’État qui n’offrent pas de services directs à la population en alléguant la « bureaucratie » revient assez régulièrement dans l’espace public depuis le début de la campagne électorale. En tant que représentants de quatre associations de cadres de l’administration publique québécoise, nous nous questionnons, d’une part, sur cette intention dans un contexte de croissance économique du Québec et, d’autre part, sur la notion de services directs à la population.

Tout d’abord, précisons que nos associations représentent des chefs de secrétariat, agents d’administration, chefs d’unité, de programme ou de service, conseillers en soins infirmiers, régisseurs, coordonnateurs, directeurs adjoints et directeurs oeuvrant dans les services des différents ministères et organismes, hôpitaux, cégeps et commissions scolaires.

Le Québec d’aujourd’hui est en forte croissance économique. Il est aussi en pleine mutation sur le plan démographique : vieillissement de la population, hausse importante de la clientèle scolaire au primaire et au secondaire et arrivée de réfugiés. Cette conjoncture exerce une pression sur les gestionnaires des secteurs de l’éducation, de la santé et des services sociaux ainsi que de la fonction publique. Comment, dans un tel contexte de croissance et de nouveaux besoins, peut-on envisager l’abolition de postes d’employés de l’État quand du même souffle on propose une vision renouvelée du rôle de l’État et de nombreuses ambitions, notamment pour la santé et l’éducation ? Ce serait selon nous négliger le rôle important de la gestion des organisations publiques.

Une notion à clarifier

Par ailleurs, la notion de services directs à la population mérite d’être clarifiée. Doit-on comprendre que les gestionnaires des commissions scolaires, des cégeps, des centres intégrés de santé et de services sociaux et de la fonction publique qui gèrent la construction ou l’agrandissement des écoles, cégeps, hôpitaux ou encore l’entretien des routes n’offrent pas de services directs à la population ? Doit-on comprendre que ceux qui embauchent le personnel de leur organisation, qui réfléchissent au déploiement des technologies de l’information, de nouveaux programmes destinés aux étudiants, aux usagers et aux investisseurs n’offrent pas de services directs à la population ? Et que penser des gestionnaires qui s’assurent que les finances, les approvisionnements et l’environnement juridique des grandes missions de l’État sont optimaux ? Et si leurs postes étaient abolis ?

Que feront le médecin, l’infirmière, l’éducateur, la travailleuse sociale et l’agent d’aide à l’emploi et aux étudiants sans gestionnaires autour d’eux ? Que feront l’enseignant et la bibliothécaire de l’école et du cégep sans ces gestionnaires qui ne sont pas nécessairement en contact direct avec la clientèle, mais qui demeurent responsables de la qualité des services obtenus tout en assurant un usage efficient des fonds publics ? Que fera l’investisseur qui souhaite s’établir ici en Amérique francophone ?

Plusieurs ministères et organismes ont des missions stratégiques pour l’avenir du Québec. La vision qu’ils doivent développer nécessite l’apport de cadres qui proposent des stratégies, des programmes innovants afin que le Québec puisse s’enrichir, rayonner, protéger son environnement et prendre soin de ses citoyens. Une stratégie numérique axée sur l’aide aux entreprises, des données sur la compétitivité fiscale du Québec, la création d’une réserve écologique, l’intégration de systèmes de paie de plusieurs établissements de santé ou encore des analyses poussées sur l’état de nos barrages ne sont pas des services directs aux citoyens, mais l’expertise des cadres et de leurs équipes est nécessaire pour s’assurer que l’État s’acquitte de ses responsabilités.

8 commentaires
  • Marguerite Paradis - Abonnée 30 août 2018 06 h 57

    ASSEZ DE « CADRES »

    Nous sommes assez « encadrés » comme ça. Les structures pyramidales ont fait leur temps en plus de vider allègrement les coffres.
    Ce sont des mécanismes flexibles favorisant l'émergence de l'intelligence collective que le Québec a besoin.
    La base, ce sont les travailleuses et travailleurs qui donnent « les services directs ».

    • Raynald Goudreau - Abonné 30 août 2018 08 h 44

      Pas du tout d'accord avec vous Mme paradis . Les gens qui ont comme intention , nommons la CAQ , de couper dans la fonction publique ,n'ont rien compris de la Commission Charbonneau qui nous a clairement demontre ( entre autre ) que ,l'orsque les administrations publiques n'ont plus le personnel adequat bien, c'est le prive qui prend la releve et, TOUJOURS a cout plus eleve .

    • Nadia Alexan - Abonnée 30 août 2018 11 h 05

      Je ne suis pas d'accord avec vous, madame Paradis. S'il y'a des postes à éliminer, ce n'est pas dans la fonction publique (une autre idée farfelue de la CAC) mais plutôt chez les PDG affairistes qui touchent des salaires faramineux sans rien faire!

    • Marguerite Paradis - Abonnée 30 août 2018 13 h 40

      On parle ici de « cadres » qu'elles ou qu'ils soient du public ou du privé, partout il manque l' « imputabilité » qui devrait venir avec le « pouvoir ».
      C'est la structure pyramidale que je questionne et la rémunération.
      Il me semble que celles et ceux qui sont aux « services directs » devraient être davantage reconnus et mieux rémunérés.
      Je suis consciente qu'il en resterait mieux pour la pyramide ;)

  • Loyola Leroux - Abonné 30 août 2018 09 h 27

    Comment évaluer le besoin de fonctionnaires?

    C'est un thème récurent. Dans le privé la loi du marché domine, Sears grand employeur a fermé ses portes. Dans le public c'est plus difficile a évaluer, peu d'organismes gouvernementaux font faillite.

    Je laisse aux spécialistes et aux politiciens le soin de préciser quel nombre de fonctionnaire la société québécoise a besoin, mais je m'interroge sur leurs salaires, bonus, bénéfices sociaux, prime de départ, etc. Récemment, les journaux nous apprenaient que le directeur d'Investissement Québec gagnait 513,000$ par année, ses adjoints environ 300,000$ chacun. Un tel, directeur en Santé publique, gagne plus de 200,000$ et toute une série d'avantages trop longue à énumérer. Comment savoir si ces gens méritent un tel salaire? Il me semble qu'à la fin de l'année dans le rapport annuel de ces organismes publics et para-publics, on devrait expliquer publiquement ce qu'Ils ont fait pour gagner plusieurs fois plus que le salaire minimum.

    J'en profite pour faire une suggestion. Fort des mes expérience de travail dans six ministères je suggère de donner 70% de la masse salariale de ceux qui quittent, aux cadres présents qui vont reprendre et accomplir les taches des retraités et tout va bien aller, et on découvrira que le nombre de fonctionnaires diminue sans faire de sparage.

    N'est-il pas temps d'adopter une approche plus globale en différenciant ceux qui créent la richesse, pour qui les salaires sont illimités et ceux qui la distribuent et qui devraient faire preuve de réserve.

  • Pierre Fortin - Abonné 30 août 2018 12 h 30

    Et après vous le déluge !


    Il est pour le moins présomptueux de suggérer, ainsi que vous le prétendez, que rien ne pourrait marcher sans vous, les gestionnaires, : « Que feront le médecin, l’infirmière, l’éducateur, la travailleuse sociale et l’agent d’aide à l’emploi et aux étudiants sans gestionnaires autour d’eux ? »

    Bien sûr que vous avez un rôle à jouer dans l'appareil administratif, mais il ne faudrait pas croire que ce rôle est toujours bénéfique ou essentiel. Quand avez-vous évalué la dernière fois la productivité réelle de vos services et votre contribution réelle à l'atteinte des objectifs de l'État en éducation, en santé et dans les autres ministères ? La dégradation continue des services nous montre pourtant que vous n'arrivez pas à contrer la tendance alors qu'on ignore toujours dans quelle mesure vous y contribuez.

    L'évolution du système scolaire (pour ne considérer que ce secteur) a consisté en bonne partie à déresponsabiliser les profs en les réduisant à de simples exécutants écrasés par une machine incapable d'auto-critique et d'auto-correction. Les multiples changements de programme et de régime imposés aux enseignants font chaque fois table rase du passé sans retenir la moindre leçon des expériences antérieures. Les profs sont pourtant formés par des études universitaires qui devraient leur conférer une certaine compétence quand vient le temps de circonscrire les problèmes. Ne sont-ils pas après tout au cœur du problème ? Auriez-vous oublié que l'école est avant tout la classe, i.e. un prof avec ses élèves ?

    « Que feront l’enseignant et la bibliothécaire de l’école et du cégep sans ces gestionnaires », demandez-vous ? La réponse est peut-être dans la question que vous formulez ainsi et qui révèle au fond votre ignorance de leur véritable travail. Et si vous leur laissiez un peu d'air et de latitude et que vous les écoutiez davantage puisque ce sont eux qui font le gros du boulot. D'ailleurs, avez-vous le loisir de les ignorer ?

    • Nadia Alexan - Abonnée 30 août 2018 13 h 42

      À monsieur Pierre Fortin: La dégradation des services publics relève de la politique de compression budgétaire de nos gouvernements néolibérales successifs qui l'ont affamé de fonds nécessaires pour leur fonctionnement.
      Toutefois, il faut bien des gestionnaires pour coordonner tous ces services, n'en déplaisent le dévouement et la passion de ses fonctionnaires.

    • Pierre Fortin - Abonné 30 août 2018 15 h 31

      Madame Alexan, je suis bien d'accord avec vous qu'il nous faut des gestionnaires. Cependant, je crois que les effets pervers de nos grosses organisations surviennent lorsque aucun mécanisme d'auto-régulation ne peut empêcher les dérives qui s'insinuent çà et là, par normalisation de la déviance, par exemple. On tolère une petite entorse aux bonnes pratiques, puis une autre, puis une autre ...

      C'est pourquoi je relève le cas de l'éducation où les enseignants ne sont plus écoutés lorsqu'ils questionnent les processus décisionnels. L'administration scolaire ne les écoute plus, pas davantage que leurs syndicats.

      Voyez aussi comment les tentatives de réformes qui sont proposées concernent toujours des solutions qu'on voudrait "magiques" en aval (de meilleures écoles, une meilleure alimentation, plus de sport et de sorties éducatives, un meilleur salaire pour les profs, etc.), sans jamais considérer en amont les problèmes dans leur fondement. C'est pourtant dans le problème que réside la solution, mais on ne semble pas l'avoir compris. C'est là un effet pervers d'une mauvaise administration, tout comme les rivalités entre patrons de services qui font des ravages.

      Le plus dommage étant selon moi qu'on n'ose jamais évaluer l'efficacité et l'efficience des services. De quoi avons-nous peur ?