Macdonald et l’air du temps

Après Amherst et Langevin, c'est maintenant au tour de Macdonald de connaître sa première descente du piédestal.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Après Amherst et Langevin, c'est maintenant au tour de Macdonald de connaître sa première descente du piédestal.

Aux États-Unis, une vague d’iconoclastie a entraîné le déboulonnage de nombre de statues des généraux confédérés. C’est au tour du Canada et du Québec d’en connaître des épisodes, où la repentance de nos fautes réelles ou imaginées envers les premiers habitants sert de bougie d’allumage. Après Amherst, à Montréal, coupable d’avoir songé à distribuer des draps et couvertures infectés aux aborigènes, le nom de Langevin a été effacé de la toponymie des édifices fédéraux à Ottawa pour cause d’association à l’organisation des pensionnats autochtones.

C’est maintenant au tour de Macdonald, rien de moins que « père » de la Confédération canadienne et premier ministre organisateur de la course à la colonisation massive de l’Ouest (ce qui a ainsi sauvé cette région de son appropriation par les États-Unis), de connaître sa première descente du piédestal, en Colombie-Britannique. À Ottawa, c’estni vu ni connu. Le nom de Langevin, ce pelé, ce galeux, ce misérable Canadien français, sous-fifre de Macdonald, peut bien être effacé, mais enlever la statue de John A. des pelouses du parlement fédéral ?

Quel est donc le crime de Macdonald ? Pas grand-chose, ou sinon des choses normales, paraît-il, à l’époque : débarrasser l’Ouest des Métis et des Indiens en les dépossédant de leurs terres pour les donner à d’autres, des Blancs purs, en leur faisant la guerre, en pendant un de leurs chefs, Riel, en parquant les uns dans des réserves, en laissant délibérément mourir de faim et de maladie les autres, puis en enlevant les enfants indigènes à leurs parents pour les confier à des institutions religieuses, où bon nombre ont été maltraités.

La cause est entendue, me direz-vous, puisque ces ignominies sont avérées. Pas du tout ! Il faut, dit-on, se replacer dans l’air du temps, où l’esclavage des Noirs et le génocide des Indiens étaient coutumiers, voire approuvés par les Églises, tant qu’ils ne concernaient pas des chrétiens.

Sauf que cette excuse commode ne tient pas la route !

Dans l’Empire espagnol, dès le XVIe siècle, des prêtres — Antonio de Montesinos et Bartolomé de las Casas, lui-même ancien colon — dénoncent les exactions de Colomb et de ses successeurs, et défendent les droits fondamentaux des Amérindiens. Ils ne sont pas les seuls. Des militaires et des fonctionnaires reviennent choqués et traumatisés de leur expérience dans le Nouveau Monde et en font part.

Las Casas finira par convaincre Charles Quint : des « lois nouvelles » sont rédigées en 1542, qui proclament la liberté inhérente des Indiens en toutes choses.

Dès 1546, devant la révolte des colons, ces lois sont abrogées. Un peu partout en Europe, l’opinion éclairée est révulsée par les mauvais traitements infligés aux Indiens d’Amérique. La mauvaise conscience de beaucoup d’hommes d’Église et d’administrateurs envers le servage conduira à des ordonnances royales qui interdiront, au début du XVIIe siècle, la conquête par la force du Paraguay et accorderont les pleins droits aux indigènes. Les jésuites y fonderont ensuite leur fameuse Réduction, État-providence avant la lettre, qui sera ensuite parfois injustement décriée comme une théocratie obscurantiste.

Henri IV, à la même époque, donnera instruction à Dugua de Mons de traiter les indigènes avec humanité et témoignages d’amitié, instructions suivies ensuite par Champlain.

Je pourrais reprendre la même argumentation concernant l’esclavage des Noirs et les objections anciennes et répétées à son instauration et les appels incessants à son abolition.

Mon propos vise simplement à mettre en doute la légitimité de cette mise en contexte facile qui tend à disculper les auteurs d’entreprises cupides et criminelles anciennes en invoquant la prétendue culture d’époques révolues.

En outre, ces époques ne sont justement pas révolues du tout, et des entreprises analogues se sont poursuivies tout au long du XXe siècle et du XXIe naissant, entraînant les mêmes objections, croisades, tentatives de rédemption ou de dissimulation et excuses maladroites qu’aux siècles précédents.

Prenons simplement l’exemple récent de l’invasion de l’Irak par les États-Unis et ses séquelles catastrophiques, alors que toute l’élite de ce pays, notamment ses principaux journaux, a encouragé cette aventure tragique et criminelle, illégale selon le droit international. G. W. Bush doit-il être excusé en vertu du quasi-unanimisme au sein de son pays ?

Alors, que faire des statues de Macdonald ? Je ne sais, mais cessons de recourir à l’air du temps ancien pour excuser l’inexcusable. Et cessons ces repentances s’il n’y a pas de coupable.

Enseignons l’histoire !

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