L’art peut défendre des idées sans être à la solde d’idéologies

«Les idéologues ne désirent rien tant qu’assujettir l’art, et surtout la littérature, à leur idéologie», affirme l'auteur.
Photo: Loic Venance Archives Agence France-Presse «Les idéologues ne désirent rien tant qu’assujettir l’art, et surtout la littérature, à leur idéologie», affirme l'auteur.

Dans Le Devoir du 13 août dernier, Étienne Beaulieu prétend attaquer le point de vue que j’exprimais dans un texte paru dans ces mêmes pages le 30 juillet et intitulé « Oui à la liberté de l’artiste, non aux tentatives de censure ». Le problème est qu’il se prête pour ce faire à une éloquente défense de la littérature « engagée »… sur laquelle je tomberai sans peine d’accord avec lui.

Premier précepte : pour qu’un véritable débat ait lieu, encore faut-il ne pas prêter à celui qu’on a choisi comme adversaire des idées qui ne sont pas les siennes. Ou caricaturer celles-ci. C’est malheureusement trop souvent le cas.

Dans ce texte, j’affirmais que « les idéologues n’aiment pas l’art ». Cette affirmation me paraît plutôt incontestable. L’histoire est là pour nous le prouver : les idéologues ne désirent rien tant qu’assujettir l’art, et surtout la littérature, à leur idéologie. Les exemples abondent. Le plus classique : le « réalisme socialiste » imposé aux écrivains dans l’ex-bloc communiste. On pourrait citer aussi l’art nazi ou la révolution culturelle maoïste.

Cette phrase ne veut évidemment pas dire que l’oeuvre d’art doit être totalement gratuite, apolitique et ne contenir aucune idée. La plupart des grandes oeuvres littéraires, de Sophocle à Victor Hugo, de Gustave Flaubert à Gaston Miron, soulèvent bien entendu des enjeux politiques ou philosophiques. C’est ce qui fait en grande partie leur intérêt.

Ce malentendu qui me semble être au coeur de la réplique d’Étienne Beaulieu part des mots « idéologues » ou « idéologie » et de la façon qu’on a de les définir. La faute m’en incombe peut-être partiellement : j’ai cru que cette notion d’idéologie était entrée dans le vocabulaire politico-sociologique commun et ne nécessitait pas d’être définie avant usage.

Pour réparer cette erreur, j’en donnerai donc la définition suivante, que j’emprunte à Karl Jaspers : « Une idéologie est un complexe d’idées ou de représentations qui passe aux yeux du sujet pour une interprétation du monde ou de sa propre situation, qui lui représente la vérité absolue, mais sous la forme d’une illusion par quoi il se justifie, se dissimule, se dérobe d’une façon ou d’une autre, mais pour son avantage immédiat. »

On peut constater que cela n’a rien à voir avec le fait de défendre ou non des idées, des idéaux, des théories. Ni Miron, ni Flaubert, ni Hugo, ni Sophocle ne sont à mes yeux des idéologues. Ce serait leur faire insulte. Par contre, je me permettrai d’insister dans cette définition sur les mots « vérité absolue », qui expliquent que l’idéologue est fréquemment en proie à des tentations censoriales. Détenteur d’une vérité incontestable, il n’admet pas qu’on puisse être en désaccord avec lui.

Deuxième précepte pour qu’il y ait véritablement débat : s’interroger et, si possible, s’entendre sur le sens des mots qu’on emploie.

Mais aussi, troisième précepte : s’abstenir de débattre avec des gens qui sont persuadés d’être les seuls détenteurs d’une « vérité absolue », quelle qu’elle soit. Ça ne sert tout bonnement à rien.

Il y a un dernier point cependant sur lequel je tombe d’accord avec Étienne Beaulieu, et c’est quand il affirme que « ce qu’on appelle idéologie n’est souvent qu’une manière de désigner une cause à laquelle on refuse son adhésion, ce qui ne la rend aucunement illégitime. » Ce mot « idéologie » est bien entendu un terme polémique. Karl Jaspers concluait d’ailleurs par ces mots la définition qu’il en donnait : « Voir qu’une pensée est idéologique équivaut à dévoiler l’erreur, à démasquer le mal, la désigner comme idéologie, c’est lui reprocher d’être mensongère et malhonnête, on ne saurait donc l’attaquer plus violemment. »

Si je m’insurgeais, dans un texte précédent, contre le fait qu’une nouvelle de David Dorais fasse l’objet d’attaques parce qu’elle évoquait une scène de viol, c’est bien parce que je considérais ces attaques comme motivées par l’idéologie, c’est-à-dire par une « interprétation du monde » qui me paraissait erronée et illusoire puisque dans le monde ainsi interprété l’expression artistique se verrait soumise au droit de veto de militantes féministes, puis certainement, peu après, d’autres censeurs.

Entre parenthèses, cela ne fait pas de moi, ainsi que l’affirme Étienne Beaulieu, un homme qui ne serait pas « féministe ». Le monde dans lequel nous vivons n’est pas irrémédiablement séparé entre « féministes » et « antiféministes ». Personnellement, je me définirais volontiers comme « féministe » si cela signifie que je suis depuis toujours partisan de l’égalité entre les femmes et les hommes. Mais cela ne veut pas dire que j’adhère les yeux fermés aux concepts de « culture du viol » ou de « patriarcat », qui me paraissent relever justement d’un discours idéologique plus que du féminisme tel que défini précédemment.

Dernier précepte : pour qu’un débat puisse avoir lieu, il faut que l’espace où se produit la parole publique ne constitue pas un champ de bataille où des ennemis identifiés chacun à un camp s’excommunient mutuellement, mais une agora où l’on énonce et juge des idées et des arguments.

23 commentaires
  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 15 août 2018 05 h 23

    L'idéologue et l'artiste

    Dans son premier texte, monsieur Moreau suggérait que l'artiste avait un accès plus direct à la réalité du fait qu'il en acceptait plus volontiers le caracatère équivoque, contrairement « aux discours rationnels qui essaient de la corseter », en quoi ceux-ci, peut-être, seraient toujours au moins à risque de verser dans « l'idéologie ». En somme, les idéologues n'aimeraient pas l'art parce qu'ils aiment la raison au point de soumettre le réel aux exigences du tout noir ou tout blanc.

    Il a raison, aujourd'hui, de rappeler que la notion d'idéologie est entrée dans l'usage, mais tort de penser qu'elle soit si évidente qu'il ne serait pas du tout nécessaire de l'examiner plus attentivement qu'à rappeler la définition piégée qu'en donnait Jaspers en confondant la conviction rationnelle et la rigidité doctrinale sur fond de simple procès d'intention.

    Précepte pour précepte, le premier à mettre au service de la réflexion serait d'éviter de planter le décor en distribuant les (beaux) rôles. Cela ne sert absolument à rien de prétendre que les artistes seraient mieux prémunis contre la tentation de faire de leurs vérités des absolus. Tout au contraire, le tourment qui anime l'oeuvre de Miron ne tient pas aux doutes qu'il entretiendrait sur sa foi mais aux entraves extérieures qui en limitent la réalisation. Il n'a pas plus qu'un « idéologue » un rapport au réel qui serait immunisé contre « une illusion par quoi il se justifie, se dissimule, se dérobe d’une façon ou d’une autre, mais pour son avantage immédiat. »

    Le commentateur qui « s'insurge » contre une critique parce qu'elle procède d' « une "interprétation du monde" (...) erronée et illusoire » ne fait lui-même qu'imposer son propre veto depuis cette posture d'où Jaspers prétendait de façon plutôt idiote qu'on puisse dévoiler l'erreur et démasquer le mal, en toute ingénuité.

    • Jean-François Trottier - Abonné 15 août 2018 09 h 58

      Hé! Je suis parfaitement d'accord!

      À quelques détails près.

      Si l'artiste présenbte une oeuvre c'est qu'a priori elle concrétise un absolu de pensées. L'artiste défend "absolument" sa position toute relative et subjective.
      C'est là que prend son sens le mot absolu.
      L'artiste ne convainc pas, en tout cas pas logiquement.

      Prenons Guernica. L'éclatement de l'oeuvre figure directement celui des bombes, les couleurs sont sales, sales comme du caca, kaki comme l'armée, la bête est là pas tapie.
      L'engagement de Picasso dans une volonté politique hurle, On ne peut pas ne pas savoir.

      Mais il ne convainc pas.

      Son rapport au réel se limite en effet toujours à ses pinceaux malgré son implication connue. L'idéologie comme mouvement ne cmmence qu'à notre réaction face à elle.

      Il n'y a pas plus subjectif que l'absolu et pas plus absolue que la subjectivité.

      Ce qui frappe, c'est que personne au monde n'a vu cette oeuvre comme un hymne à la guerre. Ce qui est vrai pour Picasso l'est aussi pour David Dorais.

      Le second point important est que les censeurs, eux, tentent de convaincre.

      Il me semble très possible de "lire" une oeuvre artistique, aussi désiquiliibrante ou malaisante qu'elle soit, sans la placer sous l'éclairage idéologique.
      J'y arrive difficilement avec la critique et jamais avec la censure.

      Dans la meilleure situation le censeur devrait demander à tous de voir l'oeuvre pour en discuter plutôt que d'en demander le retrait. En fait plus j'y pense, plus je ne vois que cette voie de résolution.
      Toute autre position est plus ou moins infantilisante envers le public. Voltaire serait plutôt d'accord, non?
      Et pour une fois un artiste ferait des sous avec une opinion, c'est rare.

      Dans les faits seul le censeur tire profit du retrait d'une oeuvre. Il a prouvé sa force et obligé tout le monde à voir soit noir, soit blanc.

      Quant à "démasquer le mal"... Le seul que je vois est le silence/ordre de se taire/omission volontaire/citation tronquée.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 15 août 2018 10 h 50

      Je me demandais ce qui faisait la pérennité d'une oeuvre d'art comme Guernica et permettait de la distinguer si nettement de la propagande, par exemple. Pour ce que ça vaut : on dirait que l'oeuvre d'art procède d'une mystérieuse nécessité intérieure en quoi celui ou celle qui la reçoit entre en résonnance sur le fond d'une commune appartenance à la condition humaine. Cette rencontre n'est en effet pas de l'ordre de la conviction.

      Là où les choses se compliquent, c'est que si intimement qu'elle soit portée par cette nécessité, la création artistique est aussi traversée comme toute activité humaine par des motivations qui n'ont rien à voir spécifiquement avec cette nécessité mais avec l'atmosphère sociale et politique et la manière dont le créateur s'y positionne comme acteur social et politique. Quelles oeuvres Balzac aurait-il écrites s'il avait plutôt vécu au Québec?

    • Jean-François Trottier - Abonné 15 août 2018 12 h 57

      Dans le doute je laisse les procès d'intention hors de l'oeuvre, mais bien entendu ceci n'est qu'une position de départ.

      L'art qui ne me met pas en furie, soit furie de produire, soit furie contre le sujet, ou toute autre forme de trop-vivre, ne m'intéresse pas, ce qui signifie que je prends nécessairement position.

      Il reste que schématiquement la prise de position repose sur ma réaction et pas dans l'oeuvre elle-même.

      La nuance ici est dans le fait que l'oeuvre est statique dans le temps. Elle n'est pas censée évoluer même si l'auteur l'a prescrit, en ce sens par exemple qu'une pièce de théâtre reprise cent fois par cent metteurs en scène est cent fois statique.

      Ce sont les ondes de réaction qui sont mouvantes, moulantes ou mourantes.

      Être en résonnance signifie pour moi être inscrit dans une époque. Nous nous rejoignons encore (!!!). Même Calder, Asperger (et flyé!) bien connu, était imprégné de son temps.

      Ce qui se dégage dans mon esprit selon ce point de vue est dans tous les cas on peut séparer l'intention de l'oeuvre... sauf erreur, et je me creuse la tête... aucun contre-exemple encore.

      Ça m'explique peut-être en partie pouquoi j'ai toujours détesté lire ces textes grandiloquents que les musées demandent maintenant aux artistes de produire sur leur oeuvre. Mais bon, pour plusieurs la démarche compte plus que le résultat. Je ne sais pas.

      Il reste que ma position de départ ne peut pas être toujours respectée pour une raison simple : aussi bien essayer de définir l'art.

      J'en reste donc au plus simple. La culture c'est la différence, et l'art, c'est la culture qui s'affiche.

      Et mort à la censure.

      Bonne journée.

  • Gilbert Turp - Abonné 15 août 2018 08 h 38

    Merci mille fois monsieur Moreau

    Je me sens à nouveau en si totale communion (communauté ?) de pensée avec votre second texte que j'ai l'impression de me découvrir un ami.

    Merci !

    Il y aurait un colloque à organiser sur tout ceci. J'y assisterais avec passion...

    • André Joyal - Abonné 15 août 2018 14 h 21

      Monsieur Turp : À défaut d'un colloque, je vous recommande les prochains numéros de «L'Argument».
      Si vous êtes de Montréal, vous trouverez cette revue, entre autre, à la Coop de l'UQAM ( pavillon J.Jasmin).

  • Pierre Deschênes - Abonné 15 août 2018 08 h 59

    Merci à l’agora

    Remercions en passant l’hospitalité, voire l’existence même, des pages du Devoir qui permettent cette « agora où l’on énonce et juge des idées et des arguments » plutôt que d’échanger bassesses, insultes et autres incivilités comme on en voit souvent sur les multiples plateformes et autres réseaux dits sociaux.

  • Paul Gagnon - Inscrit 15 août 2018 09 h 10

    Marxisme résiduel...

    Il est évident que monsieur Étienne Beaulieu et monsieur Richard Maltais Desjardins partagent la même idéologie, au sens de Karl Jaspers tel que rappeler par monsieur Moreau.

    Il y a une définition de l'idéologie qui est un résidu du défunt marxisme, et qui voudrait que ayons tous une idéologie i.e. que nous soyant tous des idéologues (du groupe des dominants ou de celui des dominés/aliénés ; les méchants et les bons - mais comment les aliénés font-ils pour sortir de la caverne de l'alénation?).

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 15 août 2018 10 h 10

      La définition de Jaspers opère ici exactement comme ce qu'elle prétend dénoncer. Marxisme résiduel qui ne mérite guère mieux que la caricature. Bof...

      Je ne sais pas pour monsieur Beaulieu et je ne suis plus trop sûr pour Marx (j'ai perdu mon bréviaire), mais je ne crois pas que nous soyons tous des idéologues. Ce que je crois, c'est que n'importe quel discours a une dimension idéologique qui ne s'appréhende pas du tout essentiellement en faisant le partage du vrai et du faux. Ce qui fait le caractère idéologique d'un discours, c'est la manière dont il s'inscrit comme justification d'une pratique sociale et, plus spécifiquement, chaque fois qu'un enjeu politique est en cause.

    • André Joyal - Abonné 15 août 2018 11 h 20

      À mon tour d'écrire «Merci à l'agora» tel que le fait P. Deschêsnes. Je craignais que Patrick Moreau n'ait pas droit à une réplique n'étant pas un journaliste de notre journal. Je me réjouis de cette ouverture du «Devoir». J'en profite pour rectifier un commentaire du 13 août dans lequel je soulignais qu'Étienne Beaulieu s'en prenait à un auteur que sa maison d'édition («Nota Bene») avait publié il y a quelques mois.
      Or, c'est plutôt chez «Liber» que fut publié le dernier ouvrage de P. Moreau. Mes éléments latins remontent à loin...

      Et, puisque l'on évoque l'Agora, j'informe les intéressés qu'il en est beaucoup question dans un ouvrage sur la méthode scientifique que je ne saurais trop recommander : «Anaximandre de Milet : ou la naissance de la pensée scientifique», de Calor Rovelli (Dunod). Ce qui est vrai pour la science est vrai pour l'art, à moins que je n'aie rien compris.

  • Marc Therrien - Abonné 15 août 2018 12 h 28

    À la recherche du sens perdu de l'idéologie devenue obstacle au dialogue.


    Quand je tiens compte qu’à son origine l’intention de l’idéologie définie par ceux qui l’ont créée comme concept était de devenir une discipline qui étudie les idées pour elles-mêmes et que rendus à nos jours, quelqu’un et quelqu’un d’autre, face à face en adversaires, l’utilisent réciproquement dans un sens qui s’est beaucoup élargi pour connoter de façon péjorative leurs systèmes d’idées et visions du monde qui s’opposent et qu’ils qualifient de dogmatiques, je retiens cette définition toute simple et synthétique de Jean-François Revel pour mieux comprendre ce qu’elle est devenue, pour mieux saisir l’obstacle au débat voire au dialogue dans l’agora qui doit être dépassé: «l’idéologie, c’est ce qui pense à votre place.»

    Marc Therrien