La modulation des tarifs: le nouveau piège d’Hydro-Québec

La modulation des tarifs est à l’électricité ce que le ticket modérateur est à la santé: un frein pour les personnes qui sont dans l’incapacité de choisir, un piège pour les moins nantis, une prime de plus pour les élites économiques.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir La modulation des tarifs est à l’électricité ce que le ticket modérateur est à la santé: un frein pour les personnes qui sont dans l’incapacité de choisir, un piège pour les moins nantis, une prime de plus pour les élites économiques.

Hydro-Québec a annoncé qu’elle songe à moduler les tarifs de sorte que les clients de la société d’État, de moins en moins étatique et de plus en plus privée, paieraient beaucoup plus cher les kilowatts dépensés aux heures de pointe, soit entre 6 h et 9 h, puis entre 16 h et 20 h. Pendant les autres périodes, on paierait moins cher.

Les analystes de notre radio publique, de moins en moins publique et de plus en plus dévouée au marché, trouvent l’idée fort intéressante. Les lecteurs de nouvelles nous annoncent l’idée sur un ton presque enjoué et les reporters rapportent la nouvelle de manière guillerette en donnant la parole aux dirigeants d’Hydro, dirigeants ayant moins l’allure de fonctionnaires dévoués au bien public que de businessmen entichés du marketing destiné à nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Finalement, ces mêmes reporters donnent la parole à un représentant de la Fédération canadienne des consommateurs, un organisme de la droite économique dont le but est de faire baisser les impôts et de réduire le rôle social de l’État à son minimum.

C’est drôle, mais on ne sollicite aucun point de vue critique, aucun opposant, aucune analyse sociale. Disparu le sacro-saint principe de « l’équilibre journalistique » qui nous impose, lorsqu’il s’agit de causes sociales, de subir les délires de groupuscules d’arrière-garde et de les mettre au même niveau que la parole des groupes populaires ou des experts en sciences sociales.

Je parie qu’il se trouvera nombre d’écologistes pour se réjouir de cette innovation, qui n’en est pas une, parce que cela va « responsabiliser » le consommateur. La modulation des tarifs est à l’électricité ce que le ticket modérateur est à la santé : un frein pour les personnes qui sont dans l’incapacité de choisir, un piège pour les moins nantis, une prime de plus pour les élites économiques.

Rappelons quelques faits :

1. La consommation d’électricité est contingente. Ce n’est pas pour rien que l’heure de pointe est l’heure de pointe. Elle correspond aux plus basses températures en hiver et en tout temps aux moments où les gens doivent se préparer pour aller au travail ou en reviennent. C’est alors qu’ils doivent s’occuper de nombre de tâches familiales. Qui a les moyens de décaler l’heure de son lever ? Qui a les moyens de retarder sa douche après le repas de midi ? Qui a les moyens de faire sa lessive dans le milieu de la journée, à moins qu’on ne prêche le retour des femmes au foyer ? Qui a les moyens de baisser le chauffage quand les enfants reviennent de l’école et qu’il fait moins trente dehors ?

2. La modulation des tarifs est pénalisante pour les personnes dont le travail est le moins mobile, donc pour la classe la moins fortunée des travailleuses et des travailleurs. Cette prétendue « responsabilisation » n’est qu’un leurre destiné à donner des avantages aux personnes possédant déjà plus de liberté de mouvement et d’action.

3. Cette modulation n’est qu’un pas de plus vers la concurrence et la privatisation. D’ailleurs, le représentant de la Fédération canadienne des contribuables le dit explicitement : c’est faire entrer le marché dans la gestion de l’électricité. Or, si l’électricité a été nationalisée, si Hydro-Québec a été fondée, c’est justement pour réparer les injustices du marché et pour rendre la tarification plus équitable, de façon à ce que tous les citoyens aient accès à un service essentiel. Avec les augmentations importantes que cette nouvelle tarification imposera, il y a fort à parier que de nombreux ménages endettés subiront des coupes de courant pour non-paiement de facture.

4. Les économies effectuées pendant les périodes creuses ne compenseront jamais les dépenses incompressibles des périodes de pointe pour les familles ne disposant pas de marge de manoeuvre pour leurs tâches quotidiennes. Les garderies et les centres de la petite enfance ne se mettront pas à ouvrir plus tard. Les patrons ne permettront pas aux employés (de commerce notamment, mais partout en général) d’arriver plus tard au travail ou de finir plus tôt.

En attendant qu’un organisme comme l’Institut de recherche et d’information socioéconomique (IRIS) produise des études détaillées et critiques montrant les effets réels d’une telle mesure, je peux déjà en prédire la conséquence principale : la plupart des familles connaîtront une augmentation notable de leur facture d’électricité.

24 commentaires
  • François Beaulé - Abonné 3 août 2018 07 h 41

    L'expérience a déjà été faite

    Il y a quelques années, dans la région de Sherbrooke, un projet pilote a été expérimenté. Ce fut un échec et Hydro-Québec a, par la suite, rejeté la possibilité de moduler les tarifs résidentiels selon l'heure de la journée. Il est donc étonnant que la société d'État revienne aujourd'hui avec ce projet. Elle se contredit elle-même.

    Francis Lagacé explique bien pourquoi ce projet est injuste pour les familles de la classe moyenne et à bas revenus. Il est peut-être souhaitable d'appliquer ces tarifs différenciés selon l'heure aux entreprises, notamment aux industries.

    Cette proposition d'Hydro est motivée par la volonté de réduire la demande de pointe en hiver quand il fait très froid. Mais pourquoi faudrait-il modifier les tarifs tout au long de l'année pour quelques jours très froids de l'hiver ? Ce serait irrationnel.

    J'ai de meilleures propositions. D'abord, il faut réisoler les maisons construites avant 1986 et qui le sont incorrectement. Il faut imposer des normes sévères d'isolation et d'étanchéité et l'installation d'échangeurs d'air et chaleur pour les constructions neuves. Ensuite, Hydro pourrait établir un 3e niveau dans la tarification de la consommation quotidienne et offrir une prestation pour enfant pendant les mois d'hiver. Finalement, Hydro pourrait interrompre à distance les éléments électriques des chauffe-eau lors des pointes de l'hiver.

    • François Beaulé - Abonné 3 août 2018 09 h 57

      Le rapport du projet pilote 2008-2010 est ici : http://www.regie-energie.qc.ca/audiences/3740-10/D

      Les participants n'étaient pas de la région de Sherbrooke mais de Trois-Rivières, Val-d'Or, St-Jean-sur-Richelieu et Sept-Iles.

      Le sommaire des constats est à la page 45 du rapport.

    • Nadia Alexan - Abonnée 3 août 2018 10 h 15

      Non à la privatisation et à la marchandisation de l'électricité, un service essentiel à la vie, pas un luxe à marchander. «Hydro-Québec a été fondée, justement pour réparer les injustices du marché et pour rendre la tarification plus équitable, de façon à ce que tous les citoyens aient accès à un service essentiel.»
      Mais les vautours de la privatisation qui essayent toujours à accaparer nos services publics n'arrêtent pas de nous proposer des services à deux vitesses: un pour les riches et l'autre pour les pauvres. Déjà, Hydro-Québec offre l'électricité à des prix inférieurs aux entreprises privées. René Levesque doit se tourner dans son tombeau en sachant ce qui se passe avec le joyau de sa création.

  • Paul Drapeau - Abonné 3 août 2018 07 h 51

    Ce texte est remplit de sophismes.

    (1) Le programme n’est pas obligatoire, mais optionnel. S’il ne nous convient pas, on a qu’à ne pas y adhérer. Elle ne causera donc pas de souffrance, ni de coupure de courant, ...

    (2) Les gens qui ne travaillent pas, ceux qui ont des horaires atypiques comme dans la restauration ou l’hôtellerie, les étudiants, les retraités, les gens sur l’aide sociale, peuvent le plus souvent s’adapter. Ce sont plutôt des gens à salaire plus élevé, qui font des longues heures de travail, qui peuvent moins changer leur habitude de consommation.

    (3) C’est quoi le problème à mettre en place une mesure qui a fait ses preuves pour réduire les coûts de l’électricité, ce qui bénéficiera à tous les Québécois et en particulier à ceux qui y adhéreront volontairement ? Puisqu’il est plus facile de fermer et d’ouvrir une centrale hydro-électrique qu’un centrale à vapeur (nucléaire ou hydrocarbure), le Québec étant en retard avec ce genre de mesure qu’on retrouve dans les juridictions où l’électricité est nationalisé.

    (4) Il est tout à fait gratuit d’affirmer que « les économies effectuées pendant les périodes creuses ne compenseront jamais les dépenses incompressibles des périodes de pointe pour les familles » puisque le programme est volontaire. On fait le calcul et on y adhère ou pas.

    • Marc Davignon - Abonné 3 août 2018 10 h 33

      Sophisme pour sophisme. Argumentaire fallacieux.

      Dans le premier point, jamais n'était-il question de «coupure». Seulement que les «heures de pointe» sont inévitables pour la majorité des gens. Cela se vérifie par les plages déjà proposées par Hydro. Comme les heures de pointe en voitures!

      Au second, il y a bien des gens qui ont des horaires «atypiques», mais ce ne sont pas la majorité, car, il y a toujours des heures de pointe, n'est-ce pas? De plus, vous avez le droit de prendre votre auto ou le transport en commun. Vous n'avez pas d'obligation ... vous avez le choix! Alors, pourquoi toujours autant de voitures aux heures de pointe? Car, les gens ont le choix.

      Ha! Le troisième point. Sophisme classique! Quelles preuves? Comment ceux qui «y adhèrent» en bénéficieront-ils? Comment savoir qu'ils ne paieront pas plus, car, incapable de «moduler» leurs demandes. Et l'implacable «retard». Comment «mesurer» celui-ci?

      Effectivement gratuit d'affirmer cela est sont contraire. Combien d'entre vous avez un forfais «illimité»? Un forfais avec limite est beaucoup moins cher?

      L'expérience indique que si ce n’est pas obligatoire, ça n'aura pas l'effet escompté. Mais au fait, quel est le réel «effet escompté»? La réduction de la consommation? Ceci devient problématique, moins de consommation, moins de revenus! Alors, nous modulons, ce qui a pour effet de réduire (dans un idéal) la consommation sans réduire les revenus. Et sachant que l'idéal est une chose difficile à atteindre, il y a de très bonnes chances que la réduction ne sera pas aussi grande que prévu et conséquemment, les revenus seront plus élevés.

      Faites l'expérience suivante : faites votre plein d'essence seulement quand le prix est au plus bas! Essayez pour voir (s’il est si facile d'y «adhérer»)! Et si un nombre suffisant le fait, vous constatez que la «modulation» du prix se déplacera dans la semaine. Soucieuse de vous faire économiser? Magie?

    • Yves Mercure - Abonné 3 août 2018 13 h 46

      Ouf, vive la calculette!
      Vous tombez dans l'esbroufe m. Drapeau. Vous descendez même jusqu'au fanion le plus mince.
      1.&4. Je dirais comme d'autres "caveat emptor" (à l'acheteur de se méfier). Le problème est que le calcul un peu compliqué fera en sorte que bien des gens qui rêve d'un peu plus d'aise économique se feront prendre comme avec l'impôt : sans être de graves discalculiques, ils espéreront et paieront en conséquence. Au profit des grands consortium internationaux qui prospèrent avec nos dons de rivières, barrages et autres tarifs de privilèges, le commun fera les frais en volontaire mal avisé, comme dans la manière de la démocratie qui l'entoure et ressemble de plus en plus à de la ploutocratie.
      2. Belle charge contre les chômeurs et autres assistés sociaux. Ils pourraient en effet avoir les marges de manœuvre pour profiter de l'aubaine... pour peu qu'ils ne soient pas coincés dans les réserve ci-haut énoncées, ou qu'il s'y trouve une grande proportion de retraités sans contrainte nutritive ou de santé. La majorité autre serait des travailleurs salariés moyens (la vache à lait des adorateurs du veau d'or) et qui n'ont aucune liberté, sauf lors des heures supplémentaires qui les font commencer avant six heures et finir apres 21:00. Votre hypothèse releve-t-elle du rêve d'un retour à l'esclavage?
      3. Vos preuves sont aussi nébuleuses que vos conclusions... nulle utilité de débattre ce point...
      Ceci dit, votre opinion à le mérité d'obliger un second regard sur une lettre ouverte qui m'apparaît encore plus d'une meilleure au que votre tentative de réfutation.
      Au plaisir ou malheur de voir retrecirle 1%, afin que certains d'entre eux deviennent plus gras et les 99 sans l'ombre de gras

    • Marc Davignon - Abonné 3 août 2018 13 h 54

      Dans le premier point, jamais n'était-il question de «coupure». Seulement que les «heures de pointe» sont inévitables pour la majorité des gens. Cela se vérifie par les plages déjà proposées par Hydro. Comme les heures de pointe en voitures!

      Au second, il y a bien des gens qui ont des horaires «atypiques», mais ce ne sont pas la majorité, car, il y a toujours des heures de pointe, n'est-ce pas? De plus, vous avez le droit de prendre votre auto ou le transport en commun. Vous n'avez pas d'obligation ... vous avez le choix! Alors, pourquoi toujours autant de voitures aux heures de pointe? Car, les gens ont le choix.

      Ha! Le troisième point. Sophisme classique! Quelles preuves? Comment ceux qui «y adhèrent» en bénéficieront-ils? Comment savoir qu'ils ne paieront pas plus, car, incapable de «moduler» leurs demandes. Et l'implacable «retard». Comment «mesurer» celui-ci?

      Effectivement gratuit d'affirmer cela et son contraire. Combien d'entre vous avez un forfais «illimité»? Un forfais avec limite est beaucoup moins cher?

      L'expérience indique que si ce n’est pas obligatoire, ça n'aura pas l'effet escompté. Mais au fait, quel est le réel «effet escompté»? La réduction de la consommation? Ceci devient problématique, moins de consommation, moins de revenus! Alors, nous modulons, ce qui a pour effet de réduire (dans un idéal) la consommation sans réduire les revenus. Et sachant que l'idéal est une chose difficile à atteindre, il y a de très bonnes chances que la réduction ne sera pas aussi grande que prévu et conséquemment, les revenus seront plus élevés.

      Faites l'expérience suivante : faites votre plein d'essence seulement quand le prix est au plus bas! Essayez pour voir (s’il est si facile d'y «adhérer»)! Et si un nombre suffisant le fait, vous constatez que la «modulation» du prix se déplacera dans la semaine. Magie? Soucieuse de vous faire économiser?

  • Benoît Landry - Abonné 3 août 2018 08 h 09

    Vous avez tellement raison

    À force de prendre des attitudes dignes du secteur privé, ls gens vont souhaiter justement que le secteur privé ait plus de place dans la distribution de l'électricité. Et pourtant il n'y a qu'à regarder la composition du conseil d'administration d,Hydro Québec pour se rendre compte que le privé est déjà bien placé dans notre société d'État

  • Pierre Lalongé - Abonné 3 août 2018 08 h 22

    C'est sur une base volontaire.

    J'imagine que ceux qui pensent que ce n'est pas avantageux pour eux ne changeront pas leur tarification.

  • Christian Montmarquette - Abonné 3 août 2018 08 h 27

    Quelle belle utilisation des compteurs intelligents..




    Intelligents pour qui au fait ?

    Fallait s'y attendre.

    Surtout quand on sait qu'Hydro-Québec a consenti des milliards en réductions de tarifs aux alumineries.

    Christian Montmarquette

    • Jean Duchesneau - Abonné 3 août 2018 14 h 05

      Dans votre paradis rouge, on fait quoi? On nationalise les alumineries et la bauxite émergera du ciel? Qu’en pensent les 15 000 travailleurs qui dépendent de cette industrie en compétition avec la Chine, la Russie et les États-Unis engagés dans une guerre commerciale? Comme par hasard, la Chine et la Russie se sont détournés du vieux paradigme mis de l’avant dans votre programme particulièrement irréaliste en ce qui a trait à la production d’aluminium car, contrairement à la Chine, la matière première est absente de notre sous-sol. En ce qui a trait aux GES, le Québec offre la plus faible empreinte écologique, alors que la Chine, qui produit 55% de l’aluminium, utilise le charbon.