François Legault ou l’idéologie de rattrapage

«L’idéologie de François Legault en est une de négation, affirme l'auteur. Elle n’accouche d’aucun projet positif.»
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne «L’idéologie de François Legault en est une de négation, affirme l'auteur. Elle n’accouche d’aucun projet positif.»

Alors qu’un « vent de changement » semble se lever sur le Québec, il nous faut en saisir autant la direction que la provenance. Les Québécois s’apprêtent à confier les clés de leur avenir à un parti dont le chef, François Legault, considère, aux vues d’un certain progrès, qu’« on a marché. Le problème, c’est que nos voisins ont couru […] ». Le chef de la Coalition avenir Québec (CAQ) s’abreuve ainsi à une idéologie qui, à une autre époque, avait été nommée « idéologie de rattrapage » par le sociologue Marcel Rioux.

Pour Marcel Rioux, la compréhension des sociétés globales doit emprunter la « voie royale » de l’étude des idéologies puisqu’elles définissent explicitement les « projets d’exister ». À ce titre, leur analyse a encore quelque chose à nous dire sur les temps présents.

Ainsi, par exemple, après 1840, le désespoir s’installe en raison de la révolution avortée des Patriotes. Ce tournant marque un « tragique rétrécissement », qui consiste à lutter contre l’assimilation et l’anglicisation plutôt que d’oeuvrer à la réalisation de l’indépendance. Naît alors l’idéologie de conservation, qui est élaborée principalement par l’Église catholique, nouveau porte-parole des Canadiens français. Pour ces nouveaux « définisseurs de situation », qui ne considèrent plus la collectivité comme une nation mais comme un groupe ethnique, il s’agira de conserver instamment la culture de leurs congénères, d’origine française et de foi catholique. Ils favorisent le passé au lieu de l’avenir. Cette idéologie a grosso modo traversé le siècle jusqu’aux balbutiements de la Seconde Guerre mondiale. La domination de l’idéologie de conservation pendant cent ans ne signifie pas qu’aucune autre n’était en circulation, mais précisément qu’elle était celle qui informait l’action collective.

En 1945, l’idéologie de conservation voit son monopole contesté par des intellectuels qui, sans renier la spécificité de la culture canadienne-française, veulent au moins la mettre à jour. Ils veulent alors combler l’écart entre la culture et la société québécoises pour mieux rattraper le retard du Québec par rapport aux autres sociétés nord-américaines. L’idéologie de contestation et de rattrapage est la partie négative de l’idéologie de conservation dans la mesure où elle ne se rattache pas nécessairement à un projet d’exister.

Le rattrapage, pourquoi ?

Or, rattraper les autres n’est pas un projet en soi et ne constitue au fond qu’une critique interne ; le rattrapage n’est que la négation d’une affirmation. C’est ici que la « catégorisation des idéologies québécoises » faite par Rioux peut nous aider à comprendre la dialectique de l’histoire québécoise. Bien sûr, la CAQ ne lutte pas contre l’Union nationale, et il serait hasardeux d’affirmer que l’époque actuelle se confond avec celle de naguère. Le parti du cofondateur d’Air Transat regorge de propositions ; je n’entends pas les éplucher toutes. Concentrons-nous sur deux aspects du programme.

En matière de nationalisme, son « objectif est d’assurer le développement et la prospérité de la nation québécoise à l’intérieur du Canada, tout en défendant avec fierté sa langue, ses valeurs et sa culture ». Cet aspect tire son origine de l’idéologie de conservation et ne pose aucun problème dans son fondement, sinon celui que la CAQ n’entend pas user de moyens politiques pour promouvoir la culture de la collectivité, réduite à son expression folklorique et résignée à être dans le corset d’une autre société.

En matière d’économie, l’aspirant premier ministre chantonne le même refrain. En 2003, le Québec figurait en troisième position au Canada pour ce qui est du revenu disponible par habitant (18 958 $) alors qu’en 2016, il croupissait en dixième position (27 723 $). Vouloir mettre plus d’argent dans les poches des citoyens n’est pas répréhensible. Mais une fois que la CAQ aura fait du Québec une province exemplaire, que proposera-t-elle ? Cette idéologie de rattrapage porte-t-elle un « projet d’exister collectif » ?

Entre en jeu la dernière idéologie théorisée par Rioux et dont j’avais expressément retardé la définition. L’idéologie de développement et de participation, ou de dépassement, conçoit le Québec comme une société qui doit s’autodéterminer ; une société qui, comme toutes les sociétés industrielles, doit maîtriser son économie et sa politique, et surtout pas se laisser « intégrer lucidement » au Canada comme le voulait Maurice Lamontagne dans les années 1950.

L’idéologie de François Legault en est une de négation ; elle n’accouche d’aucun projet positif. Aujourd’hui comme hier, la lutte doit opposer le dépassement au rattrapage, et la seule façon d’avancer dans l’histoire du Québec est de nier la négation, ce qui équivaut à une seconde affirmation : l’acte réparateur de la souveraineté. En effet, une page se tournera le 1er octobre prochain, mais ce ne pourrait être que pour mieux continuer la rédaction du même chapitre, celui d’un rattrapage sans horizon.

14 commentaires
  • Pierre Deschênes - Abonné 2 août 2018 06 h 40

    Réellement exister

    On comprend qu’une idéologie de rattrapage qui ne s’accompagne pas d’un projet de société substantiel ne s’attarde qu’aux motifs ponctuels et immédiats du projet collectif de « simplement » exister. Partager des vues à plus l’ong terme sur un projet collectif de « réellement » exister en tant que nation normalement constituée demandée d’abord... d’en avoir, ce qui n’est malheureusement pas l’apanage naturel de tout politicien.

    • Cyril Dionne - Abonné 2 août 2018 12 h 40

      Bien d’accord vous M. Deschênes.

      François Legault veut être un nationaliste dans un pays qui ne reconnaît pas le Québec et qui se fout de la langue et culture française. Ah! Ben.

      Il veut que les Québécois deviennent riches alors qu’on sait que les surplus d’exportations de 250 milliards qui ont eu lieu durant les 10 dernières années vers les États-Unis ne seront plus au rendez-vous. Donald Trump va négocier des ententes bilatérales avec le Canada et le Québec ne sera pas invité à la danse. Les libéraux de « Justin » vont probablement sacrifier la gestion de l’offre en agriculture en guise d’apaisement vers le démon blond pour tenter de sauver l’industrie automobile de l’Ontario. Bien oui, le Québec sera plus riche.

      Est-ce que François Lego sera capable de construire et d’amener le Québec vers le paradis terrestre qu’il nous laisse sous-entendre? Permettez-moi d’en douter. Le premier réflexe sera de dire que la situation économique est pire qu’il pensait si le 1er octobre il est élu comme premier ministre. Et là-dessus, permettez-moi d’en douter aussi.

      Un état n’est pas comme une compagnie qui se spécialise dans les vols aériens nolisés pour touriste. Si ça va mal, elle peut compter sur la générosité des contribuables pour la renflouer en citant la perte d’emploi, Bombardier oblige. Si l’économie étatique ne va pas bien, sur qui le gouvernement peut-il faire appel à l’aide?

      Pour un multimillionnaire qui était pressé de faire du Québec un pays lorsqu’il mangeait à la table du Parti québécois, il est devenu un fédéraliste. Il veut « un Québec fort dans un Canada uni » comme disait Yvon Deschamps. Peut-être que le droit d’un politicien est de renier ses politiques l'une après l'autre afin de faire table rase sur ses convictions et son devoir. C’est ce qu’on appelle être un colonisé, un assimilé ou un Tanguy. Franchement.

  • Josée Duplessis - Abonnée 2 août 2018 07 h 10

    Une page triste de notre histoire le 1er octobre si la CAQ prend le pouvoir.
    Avoir de l'argent , je déménagerais par désespoir.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 2 août 2018 23 h 50

      "Avoir de l'argent, je déménagerais par désespoir.", dites-vous.

      Mais vous n'avez pas d'argent, donc vous vous résignez à rester et à endurer.

      Que voulez-vous: les Canadiens-français ont toujours été une "gang" de cassés. Et ce n'est pas prêt de changer...

      De toute manière, où voulez-vous aller? Ce n'est pas mieux ailleurs, croyez-moi.

      Vous pourrez vous consoler en vous disant que si la CAQ prend le pouvoir, cela veut dire que les Libéraux le perdent. Ce n'est quand même pas si mal.

      Il faut voir le bon côté des choses. D'accord: le PQ ne prendra pas le pouvoir, mais dans le cas contraire il n'aurait pas fait l'indépendance de toute façon. Alors qu'est-ce que ça change? Pour le reste, comme le dit si bien Legault: "On verra".

      On se console comme on peut et on se donne rendez-vous en 2022.

  • Claude Bariteau - Abonné 2 août 2018 07 h 34

    En marche arrière avec Legault.

    M. Legault mise sur un nationalisme culturel, par définition sectaire, et sur une hausse du revenu des Québécois, qui seraient du rattrapage par rapport au passé selon Rioux.

    Comme ce fut le cas après 1840, il prône pour l'après 1995, ce que firent les définisseurs d'alors de situation qui ont renversé l'idéal collectif de changer l'ordre politique du Bas-Canada pour le remplacer par des valeurs ethnico-religieuses antérieures.

    Sous cet angle, M. Legault veut mettre le Québec en marche-arrière selon l’approche de définisseurs qui ont plongé les « canadiens » du Bas-Canada dans un gel duquel ils sont sortis au début des années 1960.

    Dans votre texte, vous soulignez que M. Legault manque d’horizon, dont la seule façon d’en avoir consisterait, comme hier, à nier la négation. Votre dernier paragraphe y fait écho en référence à la négation de la souveraineté.

    Ici, s’impose un raccordement avec l’histoire. Les membres du Parti patriote n’étaient pas issus des seuls « canadiens » encadrés par les définisseurs de l’époque liés aux Britanniques.

    Ajouter à la démarche de M. Legault un horizon défini l’affaire des « Canadiens-français » est de faire de cet horizon leur affaire.

    M. Legault n’entend pas s’y investir parce que lui suffit de les encadrer dans le Canada comme l’ont fait après 1840 les définisseurs de l’époque parce que cibler cet horizon implique de s’allier, comme le firent les dirigeants patriotes, aux autres habitants du Québec pour changer l’ordre politique.

    Aussi sa négation du rattrapage par en avant annonce surtout un renforcement de l’ordre canadien. En cela, sa prise du pouvoir en fera un successeur du chef Couillard. Rien d’autres parce que cet homme a pour horizon la marche arrière et le mieux-vivre des définisseurs de valeurs d’antan.

    Ça n,annonce rien de bon pour les jeunes du Québec d'aujourd'hui et ceux encore jeunes qui cherchent un autre horizon pour les habitants du Québec.

  • Gilles Bousquet - Abonné 2 août 2018 07 h 36

    Le rattrapage, pas une bonn e idée si...

    C'est pour joindre les autres, dans plus de consommation, plus de pollution, plus d'inflation donc, moins d'accès à la propriété de maisons et au futur de notre nation.

  • André Boisvert - Abonné 2 août 2018 10 h 29

    L'idéologie de rattrapage

    Il est rafraichissant de lire ce genre d'analyse à l'aulne de la réflexion passée de nos grands penseurs!

    Par contre, selon ce que j'en ai compris de l'idéologie de rattrapage de Marcel Rioux, c'est tout le contraire de la partie négative de l'idéologie de conservation ultramontaine que l'on a subi entre 1840 et 1945. Évidemment qu'avec la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'économie générale a repris de la vigueur, au Québec également. Mais l'esprit de l'idéologie de rattrapage élaborée par ce sociologue de gauche est beaucoup plus représentative des gains socioculturels des Québécois par l'avènement de la Révolution tranquille, faisant de l'État du Québec le nouveau pilier du développement autant économique, que social et culturel, sous les Libéraux entre 1960 et 1966 et qui s'est brièvement poursuivi de 1976 à 1980 avec le PQ.

    Or, avec la CAQ au pouvoir le soir du 1er octobre, c'est un peu beaucoup tout le contraire qui se produira, étant donné que ce parti mise bien davantage sur les différents secteurs privés pour faire avancer le Québec, à l'image des Libéraux de 2003, que sur un État fort.