Non à l’exportation de l’eau du Québec

«Avec les changements climatiques en cours, le niveau des eaux baisse, et cela doit nous inciter à faire preuve de prudence dans la gestion de l’eau, afin de préserver cette ressource pour les générations futures», selon l'auteur.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Avec les changements climatiques en cours, le niveau des eaux baisse, et cela doit nous inciter à faire preuve de prudence dans la gestion de l’eau, afin de préserver cette ressource pour les générations futures», selon l'auteur.

Dans les pages du Devoir du 26 juillet dernier, le professeur à la retraite Marcel Boyer relançait, avec « Partager l’eau, pour l’éthique et le commerce », un débat que je croyais clos depuis les années 1990. Revenons-y. Il y a tellement d’eau en notre pays. Pouvons-nous la partager, devenir de richissimes « princes de l’eau » comme on dit « princes du pétrole », et appliquer des règles de précaution environnementale pour assurer notre survie ?

L’ONU nous apprend qu’une trentaine de pays manquent d’eau dans le monde. Ce sont des pays où l’eau est exploitée à plus de 50 % de ses réserves. Parmi ceux-ci, les onze suivants utilisent leurs réserves presque à 100 % : Arabie saoudite, Bahreïn, Égypte, Émirats arabes unis, Gaza, Israël, Jordanie, Koweït, Libye, Malte et Qatar. Aucun de ces pays ne demande au Canada de lui vendre ou donner son eau. Bien sûr, les États-Unis d’Amérique, eux, en demandent. Devrions-nous ouvrir les vannes de la compassion et permettre que l’eau exportée arrose des terrains de golf surgis du désert entourant Las Vegas, ou qu’elle soutienne l’expansion de la ville de Phoenix, construite en plein désert et qui consomme des quantités phénoménales d’eau, ou encourager les industriels de l’agroalimentaire installés dans les déserts de l’Arizona qui s’affairent à vider leur plus grande nappe phréatique, l’Ogallala, par de la culture intensive ? Et tout cela en sachant que les États-Unis font partie, avec le Brésil, la Colombie, l’ex-Zaïre, l’Inde, etc., des neuf pays les mieux nantis quant à l’eau sur leur territoire…

La trentaine de pays manque d’eau à cause de précipitations peu abondantes et de pratiques hygiéniques déficitaires qui engendrent la pollution et réduisent la disponibilité de l’eau de qualité. Souvent, ce n’est pas le manque d’eau, mais la façon de l’utiliser et l’insuffisance d’équipements collectifs pour la distribuer qui posent problème. De plus, devrions-nous partager avec des pays qui laissent les industries multinationales drainer impunément les nappes phréatiques ou qui refusent de taxer leurs riches afin de doter leur pays des infrastructures nécessaires au partage de l’eau avec l’ensemble de leur population ?

Au Canada, toutes les possibilités commerciales ont été étudiées. Mahmoudd Abou-Zeïd, ministre égyptien de l’époque, en réponse à l’offre de promoteurs canadiens, soulignait que les coûts de transport de l’eau par bateau seraient prohibitifs en comparaison des coûts de désalinisation de l’eau de mer, soit deux à trois fois plus cher. Notre ministère de l’Industrie et du Commerce croit que le seul avantage pour le Québec résiderait en des retombées économiques associées à la construction ou à la réfection de bateaux. Même aux États-Unis, où l’on retrouve environ la moitié des 11 000 usines de désalinisation du monde, la solution du transport de l’eau en vrac est de moins en moins concurrentielle.

Notre enrichissement passerait-il par l’exportation de l’eau embouteillée ? Tiens ! Il faudrait le demander à Naya, entreprise québécoise, mise en faillite technique entre autres par les pratiques commerciales états-uniennes de Coca-Cola. Plusieurs multinationales développent maintenant le marché de l’eau d’aqueduc mise en bouteille et enrichie de minéraux, ce qui évite l’importation de l’eau du Canada, économisant ainsi des coûts de transport énormes. Nous pourrions tenter de percer le marché de l’eau embouteillée dite « haut de gamme ». […]

Au mieux pourrait-on accueillir et subventionner des multinationales étrangères qui créeraient ici quelques emplois, comme on l’a fait pour la compagnie Parmalat, installée à Saint-Mathieu-d’Harricana en Abitibi et qui a changé souvent de propriétaire, et qui, avec ses compétiteurs, a payé à peine 150 000 $ de redevances annuelles au Québec, ce qui ne couvre même pas le coût de la facturation. Il s’agit ici d’une presque gratuité pour extraire de l’eau de notre territoire. Avant de nous enrichir, voyons à ne pas nous appauvrir. Pour ce faire, évitons la prise de contrôle de l’eau québécoise par des sociétés étrangères.

À première vue, il semble que seule l’exportation de l’eau par canalisation à partir des Grands Lacs vers les États-Unis jouisse d’un seuil de rentabilité potentiel. Il y aurait certainement création d’emplois temporaires en Ontario et au Michigan pour la construction des canalisations. Cependant, la demande états-unienne dépasse annuellement le débit du fleuve Saint-Laurent ; pouvons-nous nous priver de cette masse d’eau ? Non, explique la Commission mixte internationale (Canada–États-Unis), c’est trop dangereux, car il n’y a jamais de « surplus » d’eau dans le réseau des Grands Lacs. Avec les changements climatiques en cours, le niveau des eaux baisse, et cela doit nous inciter à faire preuve de prudence dans la gestion de l’eau, afin de préserver cette ressource pour les générations futures.

Exporter de l’eau et mettre en péril la santé écosystémique de nos bassins hydrologiques, pour encourager ceux qui défient systématiquement les lois du développement durable ?

Je réponds non.

9 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 1 août 2018 02 h 11

    Idéologie

    Il est bien que vous ayez répondu ainsi à l'envolée idéologique de Marcel Boyer, mais vous lui accordez ainsi trop d'importance. Parmi les économistes québécois, on pense souvent que le plus à droite est Claude Montmarquette, mais, même si celui-ci se démarque, il n'atteint pas l'extrémisme de M. Boyer. Cela dit, si cela a permis la publication de votre texte, tant mieux!

  • Nadia Alexan - Abonnée 1 août 2018 03 h 01

    L'eau est un bien commun qui n'est pas à vendre.

    Vous avez amplement raison, Monsieur Bouthillier. L'eau est un bien commun qui n'est pas à vendre. Arrêtons la commercialisation de chaque aspect de notre vie pour enrichir quelques multinationales étrangères.

  • Jérôme Faivre - Inscrit 1 août 2018 09 h 04

    Info Grands Lacs

    On mentionne ici que seule l'exportation d'eau des Grands Lacs par canalisation jouirait d'un seuil de rentabilité potentiel et qu'il ne faudrait pas s'engager dans cette voie. En effet, comme le mentionne la Commission mixte internationale, il serait dangereux de s'engager dans cette voie. Mais, pour information, le débat et les actions ont déjà été menés, effectivement dans les années 90,

    Résultat : en 2005,les huit États américains des Grands lacs, l'Ontario et le Québec, après cinq ans de négociation, signaient l' «Entente sur les ressources en eaux durables du bassin des Grands Lacs et du fleuve Saint-Laurent». Cette entente a pour objet principal d'interdire les dérivations hors du Bassin des Grands Lacs.

    Par la suite, le Québec et l'Ontario ont modifié leurs lois pour intégrer cette Entente dans leur droit interne.

    Et le plus important, les huit États américains ont aussi modifié leurs lois internes et ont signé entre eux (à huit) le «Great Lakes–St. Lawrence River Basin Water Resources Compact» (le Pacte) qui est une copie de l'Entente internationale entre les huit, le Québec et l'Ontario.

    Ce Pacte américain est très fort. Il s'agit en effet d'un «compact» entre États, forme reconnue dans la constitution américaine d'entente entre États. Le Pacte a force obligatoire aux États Unis et a reçu l'accord du Congrès américain et de la présidence (une bonne action de la présidence républicaine de l'époque).

    La beauté de cette Entente et du Pacte est qu'ils viennent préserver l'eau des Grands Lacs bien mieux que ne le ferait un traité international. Les américains se sont imposés eux mêmes de ne pas dériver l'eau des Grand lacs.
    Et quand on connait l'amour des américains pour les traités internationaux, cette entente est donc plutôt rassurante pour nous, au Québec, en aval des Grands Lacs.

    Ce qu'il faudrait plutôt surveiller, c'est l'ALENA et le statut de «l'eau à l'état naturel», pour ne pas éventuellement affaiblir l'Entente.

  • Marcel Vachon - Abonné 1 août 2018 09 h 08

    Bravo

    Je dis bravo à votre article. J'ajouterais que pour éviter de devoir négocier avec un couteau sur la gorge un jour, et ça va arriver un jour, il faudrait écrire une loie, règlement ou je ne sais quoi, qui déterminerait aujourd'hui les règles d'utilisation de notre eau. Ça encadrerait les futurs négociateurs face aux demandes qui vont définitivement venir un jour. Merci.

  • Daniel Clapin-Pépin - Abonné 1 août 2018 13 h 38

    Toutes mes félicitations sauf...

    Toutes mes félicitations pour la qualité supérieure de votre argumentation qui répond avec brio aux élucubrations commerciales du "vendeur" Marcel boyer.

    Toutefois, puisque l'économie devrait toujours être "disciplinairement" subordonnée à l'écologie (la première n'étant qu'une pseudo-science - telle l'astrologie - tandis que la 2ème est une véritable science comme l'astronomie), j'aurais aimé retrouver dans votre argumentaire, qui est uniquement centré sur des critères économiques, une contrepartie en termes écologiques qui auraient pu, par exemple, donner plus de poids à votre conclusion qui dit non à "(...) encourager ceux qui défient systématiquement les lois du développement durable."

    À noter également, au plan sémantique, que votre utilisation ci-dessus du terme "lois" est inapproprié du fait qu'il n'existe pas de législation contraignante - ni localement ni internationalement - pour définir et implanter ledit "développement durable" ; ici le terme "principes" aurait été plus pertinent.

    Écolomanagérialement,

    Daniel Clapin-Pépin
    Écologiste, humaniste, altermondialiste, coopératiste, écosocialiste, postcapitaliste
    Professeur de gestion, éthique et comptabilité environnementales
    Département des sciences comptables
    École des sciences de la gestion
    UQAM