«XYZ» s’interdit d’instrumentaliser la littérature à des fins idéologiques

Selon l'éditeur d'«XYZ», l’intérêt de publier un texte est qu’il soulève des questions importantes et peut susciter des échanges plus larges: la littérature et l’art en général peuvent-ils encore tout dire? 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Selon l'éditeur d'«XYZ», l’intérêt de publier un texte est qu’il soulève des questions importantes et peut susciter des échanges plus larges: la littérature et l’art en général peuvent-ils encore tout dire? 

En réponse à l’article « Une nouvelle décrivant un viol entraîne la démission de la directrice de la revue XYZ » du 26 juillet 2018.

La politique éditoriale d’XYZ. La revue de la nouvelle est explicitement définie dans un protocole qui figure dans chaque numéro. Le collectif de rédaction est composé de membres dont presque la moitié sont des femmes. Cette revue de création s’intéresse exclusivement au genre de la nouvelle littéraire, avec la dose de liberté et de rigueur, d’invention et d’audace qui caractérise la nouvelle contemporaine au Québec. La nouvelle de M. Dorais Qui ? Où ? Avec quoi ?, qui paraît dans le numéro 135 sur le thème « Armes », correspond à nombre de ces traits typiques ainsi qu’à certains autres de la nouvelle classique en créant un climat de mystère et d’angoisse qui évolue progressivement vers la panique afin de susciter, en un effet de choc final, l’effroi et l’horreur. On y retrouve l’esprit gothique de nombreux textes anglo-saxons du XIXe siècle, l’âge d’or de la nouvelle. En outre, elle démontre un effort d’innovation en adoptant la structure d’un jeu de société policier, Clue, pour en détourner les éléments à des fins esthétiques.

Ce texte a fait débat au sein du collectif parce qu’il est dérangeant, comme cela est apparu encore plus nettement après la démission-surprise de Mme Courville, qui, à la suite de sa formation comme adjointe de janvier à mai 2018 en compagnie du directeur sortant, est devenue directrice de la rédaction en juin, avant de renoncer aussitôt à cette responsabilité un mois plus tard. En fait, Mme Courville n’a donc pas eu le temps d’être vraiment directrice : elle n’a participé à aucune réunion du collectif ni rencontré ses membres pour mieux les connaître, membres qu’elle juge pourtant d’emblée d’une manière diffamatoire, elle n’a mené aucun numéro à terme, ni exprimé son point de vue sur le numéro 135 alors en préparation, ni participé à un débat démocratique autour de la nouvelle de M. Dorais. C’est uniquement dans sa lettre de départ que nous avons appris qu’elle était en désaccord avec la publication de ce texte.

Aux lecteurs et lectrices

Or, les membres du collectif, lequel est, encore une fois, constitué en grande partie de femmes, ne partagent pas sa lecture. La nouvelle de M. Dorais n’a jamais « décrit » un viol comme le titre de l’article d’Annabelle Caillou le mentionne, elle le suggérait dans ses derniers mots comme une possibilité au-delà du texte, et les personnages incriminés, qui y sont clairement évoqués comme grotesques, n’y sont nullement héroïsés. La réaction à la situation fictive qui s’impose alors n’est pas d’adhésion, mais de rejet et c’est aux lecteurs et aux lectrices que revient ainsi le rôle de sanctionner le texte. On ne peut sous-estimer le lectorat. M. Dorais a néanmoins accepté la proposition qui lui a été faite de modifier la fin de son texte pour tenir compte de cette opinion minoritaire. Son texte se défend d’autant mieux ainsi que son approche du thème rejoint aussi certaines des préoccupations féministes (comme chez Aude, par exemple, qui a fait partie de ce collectif avant sa mort prématurée), soit l’enfermement, l’étouffement, l’aliénation et la violence subie.

L’intérêt de le publier plutôt que de le retirer du numéro est qu’il soulève des questions importantes et peut susciter des échanges plus larges : la littérature et l’art en général peuvent-ils encore tout dire ? Est-ce qu’ils doivent demeurer un espace de liberté privilégié ? Est-ce qu’ils devraient redevenir didactiques comme c’était le cas sous les régimes totalitaires ? L’art doit-il suivre des parcours fléchés et ne jamais s’aventurer au-delà ? Est-ce dans l’éthique professionnelle d’une pratique artistique de ne jamais soulever des questions qui peuvent bousculer ? Quelle est la part de responsabilité morale de l’écrivain ? Est-ce que, dans nos sociétés démocratiques, il faut revenir à la bonne vieille tradition de la censure ? Ce sont des questions de fond dont la société dans son ensemble doit pouvoir s’emparer en toute transparence.

Rappelons que le jugement de la rédaction sur les textes proposés pour publication est d’ordre littéraire et que la revue s’interdit d’instrumentaliser la littérature à des fins idéologiques ou partisanes. Le thème des « Armes », choisi par le collectif pour ce numéro, est, hélas ! fortement d’actualité et nous interpelle tous dans notre quotidien de diverses manières, comme l’atteste aussi, à sa façon, l’ensemble des textes publiés. Sans doute, ce thème peut-il provoquer des polémiques issues de positionnements idéologiques radicaux ou susciter des lectures subjectives projetant sur les textes des intentions qui n’y sont pas, mais c’est le risque que doit accepter de prendre tout écrivain à un moment ou à un autre.

Pour ce qui est de l’accusation gratuite de « boys’ club », il suffirait d’interroger les femmes de notre collectif pour l’invalider, elles qui participent activement aux décisions de la revue, comme ce fut le cas pour la coordination de ce numéro et la sélection des textes. En outre, la décision même d’avoir proposé une femme comme nouvelle directrice de la revue semble plutôt contredire cette affirmation.


* Le collectif de rédaction est composé de : Jean-Paul Beaumier, Bertrand Bergeron, Gaëtan Brulotte, André Carpentier, Christine Champagne, Esther Croft, Camille Deslauriers, David Dorais, Christiane Lahaie, Jean-Sébastien Lemieux, Michel Lord, Sylvie Massicotte, Régis Normandeau, Hélène Rioux, Nicolas Tremblay