Partager l’eau, pour l’éthique et le commerce

«Si le Québec exportait 10% de son eau douce renouvelable et touchait en redevances 10% du prix actuel de l’eau dessalée, le gouvernement encaisserait 6,5 milliards par année», selon l'auteur.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Si le Québec exportait 10% de son eau douce renouvelable et touchait en redevances 10% du prix actuel de l’eau dessalée, le gouvernement encaisserait 6,5 milliards par année», selon l'auteur.

L’eau douce est un produit dont la valeur économique a sensiblement augmenté et qui continuera à croître. Elle est devenue une source croissante de richesse et une occasion d’investissements de plus en plus rentable. La raison en est simple : comme pour les autres ressources naturelles, la consommation mondiale d’eau douce (agriculture : 70 % ; industrie : 20 % ; consommation domestique : 10 %) croît rapidement, nécessitant le déploiement de sources et de technologies d’approvisionnement et de traitement toujours plus coûteuses.

Nous sommes, au Canada et au Québec, dépositaires de ressources exceptionnelles en eau douce. Le Canada possède 9 % de l’inventaire mondial d’eau douce renouvelable, soit 104 000 mètres cubes (m3) par habitant par année, 11 fois plus que les États-Unis. Le Canada n’utilise aussi que 1 % de son eau douce renouvelable, contre 16 % aux États-Unis.

Au moment où les investissements dans le domaine de l’eau potable (approvisionnement, traitement, dessalement) atteignent de nouveaux sommets, où la consolidation industrielle dans le secteur de l’eau est en plein essor et où les risques de détresse hydrique à travers le monde restent très élevés, la gestion de l’eau est devenue un enjeu éthique majeur. Et qui dit éthique dit partage, et donc commerce.

Une crise à nos portes

Nous nous inquiétons beaucoup des changements climatiques et dépensons des milliards pour les contrer, mais nous nous soucions beaucoup moins de la crise de l’eau qui est à nos portes. D’ailleurs, l’un des plus grands défis dans le domaine de l’eau est de contrer la nonchalance du public, car l’eau reste chez nous absurdement peu coûteuse par rapport à sa valeur réelle, en raison de l’absence de marchés efficaces pour la ressource.

La valeur commerciale de l’eau et la rentabilité des investissements dans les infrastructures nécessaires à sa commercialisation dépendent en définitive du coût de dessalement de l’eau de mer, qui est la solution de rechange la plus probable et la plus réaliste à l’importation.

En réaction aux problèmes éthiques que posent les disparités en eau douce, nous nous dirigeons inexorablement vers le développement de marchés de l’eau, d’abord à l’échelle régionale, puis à l’échelle continentale et, finalement, à l’échelle planétaire, le tout pouvant mener à terme à des transferts massifs de cette ressource essentielle. Or, le Canada et le Québec sont pratiquement absents de ces développements.

Si le Québec exportait 10 % de son eau douce renouvelable et touchait en redevances 10 % du prix actuel de l’eau dessalée, le gouvernement encaisserait 6,5 milliards par année, soit plus de cinq fois le dividende versé par Hydro-Québec, tout en contribuant au mieux-être de millions d’individus.

Les craintes quant à une surexploitation de nos ressources renouvelables d’eau douce pourraient être apaisées par la mise en place d’un cadre juridique et réglementaire adéquat. Il n’est pas nécessaire pour autant d’interdire le commerce de l’eau. De plus, la détermination d’un prix ou de plusieurs prix concurrentiels de l’eau pourrait être un facteur important pour mener les gens vers une utilisation plus efficace et plus économe de l’eau, tant dans les régions où l’eau abonde que dans celles où elle est rare, et tant pour les fournisseurs que pour les utilisateurs. Cela pourrait également atténuer les craintes quant à l’effet de l’ALENA sur d’éventuels transferts massifs d’eau.

Le Canada et le Québec devront être imaginatifs dans l’exploitation des ressources hydriques dont ils sont les dépositaires naturels. L’exploitation du potentiel d’exportation d’eau douce et la protection de l’environnement poseront des défis d’envergure, mais le danger le plus important à l’horizon est la frilosité dont le Canada et le Québec pourraient faire preuve.

Il n’y a aucune excuse pour laisser passer l’occasion que représente l’exploitation d’une ressource telle que l’eau potable : les impératifs sont autant éthiques qu’économiques.

7 commentaires
  • Marcel Vachon - Abonné 26 juillet 2018 08 h 14

    Guerre de l'eau.

    Nous savons que les USA ont un problème champignon de l'eau. Les immenses jardins en Californie et pire, les terrains de golf en plein désert (Tucson) doivent chercher leur eau de plus en plus profondément. Un jour, les USA vont lorgner le Canada et le Québec et exiger de partager "gratiuitement" et par pipelines, notre eau. Imaginons qu'un Donald Trump mette notre eau dans la balance de nos échanges... un fusil sur la tempe. Wow. Je pense qu'il serait sage d'avoir maintenant et calmement une politique de l'eau. Ne pas attendre qu'une guerre agressive de l'eau existe, il sera alors trop tard.

    • Pierre Raymond - Abonné 26 juillet 2018 10 h 24

      Très juste Monsieur Vachon et à cet effet, j'aurais aimé que Monsieur Boyer nous informe sur QUI possède QUEL droit relativement à l'exploitation DES eaux sur le territoire du Québec ?

    • Pierre Robineault - Abonné 26 juillet 2018 12 h 17

      Votre commentaire est important. L'IEDM jour souvent son rôle dit charitable et leurs conclusions sont pourtant la plupart du temps mercantiles. Style "le monde a besoin d'eau ... et nous pourrions en profiter commercialement". Vous avez eu raison de commenter en vous basant sur la plus que proximité des USA au sujet de l'eau. Et puis, il y a "l'eau du Québec est-elle québécoise ou canadienne?" Trudeau a ouvert les portes toutes grandes au commerce du canabis, que ferait-il en ce qui concerne l'eau, notre eau? Des équivalents de Monsanto il y en partout. "Eau pure Québec Inc.Brevet accordé!"

  • Nadia Alexan - Abonnée 26 juillet 2018 10 h 12

    La commercialisation de l'eau sera un crime contre l'humanité.

    L'eau est un bien commun pas une commodité à vendre. Les Canadiens comprennent bien que si leur eau est un jour vendue en vrac, elle sera alors contrôlée par de grosses entreprises, possiblement américaines. Et le pire, c'est qu'avec l'Accord de libre-échange nord-américain, dès que vous ouvrez les vannes, vous n'avez plus le droit de les refermer.
    L'argument que Canada n'a-t-il pas une responsabilité par rapport aux nations moins bien pourvues en eau ne tient pas la route. Si l'eau est un jour vendue en vrac, elle sera achetée par ceux qui sont capables de se la payer, non par ceux qui en ont besoin. Le premier endroit qui en profiterait serait fort probablement Las Vegas. Or, sacrifier notre eau dans l'unique but de répondre à la demande insatiable de nos voisins aurait pour effet de renforcer leurs mauvaises habitudes de consommation.
    L'eau est un bien commun qui n'est pas à vendre sous prétexte que cela procurerait des bénéfices financiers pour la collectivité. La crise des algues bleues sur notre façon d'utiliser l'eau au Québec démontre notre laxisme en matière de la conservation de l'eau. L'eutrophisation des cours d'eau est un des plus graves problèmes auxquels le Canada et le Québec sont actuellement confrontés. Cela est un problème qui émane de nombreuses sources, phosphore et nitrates, agriculture intensive, porcheries, etc. Dans le nord de l'Allemagne, ils ont une loi qui envoie directement en prison quiconque contamine un tant soit peu l'eau.
    Quand un gouvernement est prêt à agir, quand il est sérieux, il adopte une loi comme celle-ci. Ce serait formidable si le Québec décidait d'aller en ce sens, s'il devenait un leader de la gestion de l'eau. Il n’y a qu’une solution possible: nous sommes les gardiens de ce patrimoine de l’humanité que constitue l’eau douce. La commercialisation de l'eau sera un crime contre l'humanité. Arrêtons de commercialiser notre bien commun.

  • Cyril Dionne - Abonné 26 juillet 2018 11 h 03

    Le fleuron québécois

    Cette demande intensive pour l'eau potable fera son apparition au Québec tôt ou tard. Bien oui, cela pourrait faire partie des accords bilatéraux avec les États-Unis et pour une fois, le Québec en sortirait vainqueur. C’est le premier fleuron des ressources naturelles du Québec parce qu’en plus de l’eau potable, l’eau douce alimente les barrages hydroélectrique pour produire de l’électricité, cette énergie verte tant enviée dans le monde qui est produite par l’action naturelle de la gravité.

    Qu’on le veuille ou non, il y a longtemps que les Américains envient cette richesse et un jour, nous allons leur vendre. Aussi bien s’y préparer.

  • Daniel Clapin-Pépin - Abonné 26 juillet 2018 15 h 20

    Une fausseté sous forme de synonyme !

    Si l'auteur a raison d'affirmer que "(...) la gestion de l’eau est devenue un enjeu éthique majeur.", il s'engoufre dans une fausse logique avec sa phrase suivante : "Et qui dit éthique dit partage, et donc commerce."

    Il existe plusieurs formes de "partage" dont plusieurs n'ont rien à voir avec le "commerce", notamment eu égard aux "biens communs (ou publics)" dont les modalités de partage dépendent plutôt de décisions politiques ou collectives ***, lesquelles n'ont souvent rien à voir avec leur commercialisation.

    Or, l'eau douce est l'un de ces "biens communs", et il est potentiellement dangereux de la réduire à un statut de commodité à vendre, raison pour laquelle le Canada a toujours politiquement refusé de la vendre en vrac à nos voisins étatsuniens dont la demande (ou soif) est insatiable (tel Las Vegas).

    Qui plus est, si le Canada acceptait de vendre son eau en vrac, le problème "éthique" se poserait de choisir ses bénéficiaires\destinataires non pas seulement en fonction de ceux qui sont "commercialement" capables de se la payer, mais plutôt selon ceux qui en ont le plus grand besoin, tels le Pérou, l'Afrique, l'Inde, etc.

    Écolomanagérialement,

    Daniel Clapin-Pépin
    Écologiste, humaniste, altermondialiste, coopératiste, écosocialiste, postcapitaliste
    Professeur de gestion, éthique et comptabilité environnementales
    Département des sciences comptables
    École des sciences de la gestion
    UQAM

    ---------------------
    *** Voir à ce propos Elinor Ostrom, Nobel d'économie.

  • Diane Germain - Abonné 26 juillet 2018 15 h 30

    Il faut regarder du côté agricole

    Comme l’agriculture consomme 70 % de l’eau douce, pourquoi ne pas porter davantage attention à réduire cette consommation en premier? Pour cela, il faudra protéger la matière organique d’un sol, car l’humus fixe 10 à 50 fois sa masse en eau (Hubert Reeves, https://www.hubertreeves.info/chroniques/pdf_jdm/20080608.pdf). Naturellement, si on continue à travailler le sol, grâce au labour en particulier, et à y injecter des herbicides, insecticides, fongicides, etc., c’est certain que l’agriculture demeurera une grande consommatrice d’eau, car on aura perdu la biodiversité et la matière organique du sol. Bref, les agriculteurs et agricultrices (d'ici et d'ailleurs) devront peut-être modifier leur mode de production, et les consommateurs à payer le juste prix pour les produits agricoles.

    Autre point, si on exporte de l’eau en grande quantité, il faudra sélectionner des écosystèmes qui en ont en surplus. Est-ce que de tels écosystèmes existent?