L’Europe dans la tornade Trump

Paradant aux côtés de Vladimir Poutine, le président américain a contredit l’avis de ses propres services secrets en niant l’ingérence du Kremlin dans la dernière élection présidentielle.
Photo: Brendan Smialowski Agence France-Presse Paradant aux côtés de Vladimir Poutine, le président américain a contredit l’avis de ses propres services secrets en niant l’ingérence du Kremlin dans la dernière élection présidentielle.

Le sommet d’Helsinki a été le théâtre de la diplomatie-spectacle de Donald Trump. Paradant aux côtés de Vladimir Poutine, le président américain a contredit l’avis de ses propres services secrets en niant l’ingérence du Kremlin dans la dernière élection présidentielle. Il est reparti avec un ballon de soccer que lui a remis son homologue, sans accord à la main.

L’Europe est coincée au milieu de ce ballet diplomatique et craint d’être sacrifiée par les États-Unis dans une transaction avec la Russie. L’OTAN, une alliance militaire sous tutelle américaine forgée en 1949, a permis à l’Europe de prospérer à l’abri de la menace russe. Donald Trump la considère aujourd’hui archaïque et a confié lui accorder aussi peu d’importance qu’à l’ALENA. Le président du Conseil européen, Donald Tusk, est cinglant : avec des amis comme le dirigeant américain, l’Europe n’a pas besoin d’ennemis. La relation transatlantique survivra-t-elle à la tornade Trump ?

Donald Trump défend une Amérique isolationniste qui rompt avec le multilatéralisme et l’héritage de son prédécesseur. Il a renié l’Accord de Paris sur le climat et a rétabli les sanctions contre l’Iran. Son protectionnisme agressif a plongé l’Europe dans un conflit commercial. Fidèle à Israël, il a déplacé l’ambassade américaine à Jérusalem, contre l’avis des capitales occidentales.

Le président a multiplié avec zèle les avances à Vladimir Poutine, à qui il a promis une « relation extraordinaire ». Il s’est dit prêt à reconnaître l’annexion de la Crimée, péninsule arrachée à l’Ukraine par la force, sous prétexte que ses habitants parlent russe. Il a surpris ses partenaires en suggérant de réintégrer la Russie au G7.

Le politicien républicain a utilisé le récent sommet de l’OTAN pour intimider ses alliés. Donald Trump voit le monde d’une manière comptable. Les États-Unis n’ont pas d’amis ni d’ennemis, ils ont des débiteurs et des créanciers. La politique est un jeu à somme nulle : ce que l’un gagne, l’autre le perd. L’Europe a profité de l’OTAN au détriment du contribuable américain qui en supporte le coût. Selon l’ex-homme d’affaires, elle doit accroître ses dépenses militaires ou se priver du parapluie de défense américain.

Schizophrénie américaine

Pour l’ancien directeur de la CIA John Brennan, la prestation de Donald Trump à Helsinki relève de la « trahison ». Pourtant, en dépit de sa rhétorique, le président a durci la posture militaire des États-Unis envers la Russie. Son opposition à la construction d’un gazoduc reliant l’Allemagne à la Russie va anéantir un projet capital pour Moscou. Paradoxalement, il s’est engagé plus concrètement que Barack Obama envers la sécurité collective de l’Europe. Il a acheminé des armes antichars à l’Ukraine et a renforcé les capacités de l’OTAN à la frontière de la Russie.

La diplomatie de Donald Trump est presque schizophrénique. Le Congrès, opposé à toute politique d’apaisement, empêche le président de marchander avec la Russie qu’il courtise. Il a menotté la Maison-Blanche en bloquant l’allégement des sanctions contre 200 ressortissants russes. Le Sénat a admis le Monténégro comme 29e membre de l’OTAN. Suspecté de complicité dans l’affaire des manipulations électorales de la Russie, le président ne peut se compromettre en pactisant avec Moscou. Ironiquement, Vladimir Poutine s’est piégé en rendant impuissant un président dont il a travaillé à faire élire.

Donald Trump ne menace pas la survie de l’OTAN. Le président n’a pas évoqué le retrait des États-Unis, n’ayant pas l’appui du Congrès. Il se sert en revanche de l’OTAN comme outil de négociation. En menaçant ses alliés, il cherche à monnayer les garanties de sécurité américaines contre le règlement du déficit commercial des États-Unis avec l’Europe, son « ennemi économique ».

Le gouvernement Trump exploite les divisions de l’Europe pour négocier à son avantage. Le Royaume-Uni est empêtré dans le Brexit, pendant que l’Espagne tente de contenir le nationalisme catalan. L’Allemagne essaie de retenir les soldats américains que le Pentagone songe à redéployer en Pologne. La Roumanie a accueilli le bouclier antimissile américain et envisage d’imiter Washington en déménageant son ambassade à Jérusalem.

Le projet transatlantique a résisté aux précédentes crises et traversera la nouvelle fronde. L’OTAN a survécu à la disparition de l’URSS, privée de son ennemi historique. Le repli américain est toutefois réel et se poursuivra après le départ de Donald Trump. Le Vieux Continent a perdu de sa valeur stratégique pour la défense américaine, au profit de l’Asie.

L’Europe doit profiter du désengagement américain pour se libérer de sa dépendance militaire et retrouver son autonomie. Elle doit surmonter ses divisions et pouvoir s’extirper des conflits dans lesquels sa solidarité avec les États-Unis l’a entraînée, comme celui en Afghanistan. Son prochain champ de bataille sera l’Afrique, guettée par l’explosion démographique, le péril climatique et la guerre civile. Le XXIe siècle sera multipolaire. Les États-Unis resteront le gendarme ultime de l’Europe contre la Russie, mais seront accaparés par la Chine, au détriment d’autres théâtres qui intéresseront l’Europe. La sécurité occidentale passe par un nouveau pacte transatlantique qui repose sur un partage des responsabilités. Sans l’avoir compris, Donald Trump rend peut-être service à l’OTAN.

6 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 21 juillet 2018 08 h 28

    maitriser le temps n'est il pas la meilleure facon qui puisse existée

    Est-ce que Trump va reussir ce que les anglais n'ont pas reussis,j'en doute fortement les chinois m'apparaissent bien plus capables , leur prragmatisme m'apparait bien plus efficace, enfin vous avez vus comment ils reussistent a maitriser le temps

  • Gilbert Talbot - Abonné 21 juillet 2018 09 h 21

    L'Europe ne peut pas se fier sur Trump.

    Trump considère l'Europe comme un ennemi économique, c'est vous qui l'écrivez.Les États-Unis et l'europe entrent présentement en guerre commerciale. Et Trump négocie on ne sait trop quoi avec Poutine,sans mettre l'Europe dans le secret. Comment se fier à un Président qui change de discours d'un jour à l'autre, encensant Poutine à Helsinky et trahissant ses propres services de renseignements et disant exactement le contraire le lendemain aux USA. Non, personne ne peut se fier à cet homme-là et plus tôt il sera démis de ses fonctions mieux ce sera pour le monde.

  • Cyril Dionne - Abonné 21 juillet 2018 16 h 28

    Ce sera l’Amérique vue et corrigée par Donald Trump, et ceci, pour le meilleur ou pour le pire

    Les traités de libre-échange vont tous à l’encontre des intérêts américains. Ils en sont les grands perdants avec près de 1 000 milliards$ de balance commerciale négative par année. Ils subventionnent à la hauteur de 22% les Nations unies en plus d’accaparer presque la totalité des coûts en ce qui concerne l’OTAN. Ils n’ont pas besoin d’avoir 50 000 soldats américains stationnés en Allemagne.

    Les Américains sont protectionnistes et isolationnistes de nature. Personne ne parle d’empire américain aux États-Unis sauf une petite clique élitiste de néolibéralisme de Wall Street. L’Américain moyen, à tort ou à raison, croit dans l’exceptionnalisme et le rêve américain.

    La politique américaine a toujours été schizophrénique. Reagan vendait des armes à son ennemi juré, l’Iran, pour ensuite récupérer les profits pour armer les Contras dans la guerre civile au Nicaragua. Bill Clinton parlait de renaissance économique pour les travailleurs américains tout en expédiant leurs emplois par millions dans les pays du tiers monde dans le cadre du libre-échange. Barack Obama avait reçu le prix Nobel de la paix après avoir ordonné des attaques de drones pour assassiner des gens outre-mer en plus de faire des milliers de victimes collatérales.

    Même si la politique étrangère des Américains donne l’impression d’être décousue, il ne faut pas se fier aux apparences. Ils sont en plein contrôle des républiques de bananes qui incluent la Russie. L’Europe devra arrêter de faire le Tanguy dans la maison américaine et devra commencer à voler de ses propres ailes. Mais l’ennemi numéro un restera toujours la Chine pour les Américains. Et le plan américain dans leur cas est fort simple. Ils vont les appauvrir en taxant tous les produits qu’ils vendent aux États-Unis. La Chine a un excédant commercial de l’ordre de 375 milliards par année avec les États-Unis.

    Et ce sera l’Amérique vue et corrigée par Donald Trump, et ceci, pour le meilleur ou pour le pire, pour les six prochaines années.

    • Christian Roy - Abonné 22 juillet 2018 17 h 47

      M. Dionne,
      Dépêche: Palpatine réaffirmé sur Twitter avoir eu « une GRANDE rencontre avec Poutine ». « Les “Fake News” ont utilisé toute leur énergie pour essayer de le dénigrer. Trop dommage pour notre pays ! » Entre temps, il tente de se débrouiller avec un enregistrement qui le compromet auprès d'une playmate...
      J'envie les Américains. Pourquoi la politique québécoise n'est-elle pas aussi divertissante ? Encore une fois, on ne leur arrive pas à la cheville. Oui à SIX More Years de politique sadomasochiste :)

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 21 juillet 2018 16 h 41

    À mon humble avis, cette phrase est bancale:

    «Ironiquement, Vladimir Poutine s’est piégé en rendant impuissant un président dont il a travaillé à faire élire.»

    N'est-il pas préférable d'écrire: «Ironiquement, Vladimir Poutine s’est piégé en rendant impuissant un président qu'il a contribué à faire élire.»?

    • Nicolas Bouchard - Abonné 22 juillet 2018 12 h 55

      On dirait un calque de l'anglais "a president that he worked to get elected." mais je pourrais me tromper. Dans tous les cas, 'travailler à faire' me semble hautement redondant, si cette formulation syntaxique était en effet permise en français.

      Votre suggestion semble beaucoup plus appropriée.