La situation est désespérée à Deraa, en Syrie

Des Syriens fuyant la province de Deraa attendent dans un camp de fortune aux abords de la frontière jordanienne.
Photo: Mohamad Abazeed Agence France-Presse Des Syriens fuyant la province de Deraa attendent dans un camp de fortune aux abords de la frontière jordanienne.

Lettre au premier ministre Justin Trudeau

Nous soussignés demandons au gouvernement du Canada de se joindre à la communauté internationale pour exiger un cessez-le-feu immédiat dans la guerre civile syrienne et pour aider les pays de la région à secourir des dizaines de milliers de civils innocents de la province de Deraa, au sud du pays.

Monsieur le Premier Ministre, la situation est désespérée. Au cours des dernières semaines, le régime syrien, assisté des forces aériennes russes, a lancé une offensive massive en utilisant notamment des armes interdites internationalement, tel le napalm, afin de prendre le contrôle de Deraa. Environ 750 000 vies humaines sont en danger. Plus de 320 000 personnes sont maintenant déplacées et la plupart vivent dans des conditions de précarité et d’insécurité. Environ 60 000 personnes campent au point de passage à la frontière avec la Jordanie à Nasib/Jaber. Onze mille autres personnes se sont réfugiées à la frontière israélienne, dans les hauteurs du Golan. L’Observatoire syrien des droits de la personne recense 150 civils tués.

La Jordanie et Israël fournissent une aide humanitaire, mais les besoins sont importants et exigent de l’aide immédiate du Canada et de la communauté internationale.

Le 29 juin, le haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Zeid Ra’ad al Hussein, a sonné l’alarme en affirmant que si une situation de siège se développe à Deraa, les civils vivront une « catastrophe ». Il a supplié les parties concernées de respecter « l’accord de désescalade » entériné l’an passé par la Russie, la Jordanie et les États-Unis.

Monsieur le Premier Ministre, nous vous demandons d’appeler le président des États-Unis, M. Donald Trump, afin qu’il insiste pour que la Syrie et la Russie respectent cet accord.

Un cessez-le-feu immédiat permettrait aux agences humanitaires, notamment la Croix rouge syrienne, de livrer du matériel vital de secours et d’évacuer les blessés.

Des garanties

Le Canada doit demander des négociations sous une instance internationale incluant des civils. On doit garantir leur protection et leur permettre de rentrer en sécurité chez eux. On doit aussi garantir la sécurité des journalistes, des défenseurs des droits de la personne et des élus municipaux.

De nombreux réfugiés syriens accueillis par le Canada sont originaires de Deraa. Ils y ont de la famille et des amis qui subissent les horreurs de ce conflit depuis plus de sept ans. Récemment, plusieurs familles et amis ont été obligés de fuir leurs maisons complètement détruites. Il est impossible de connaître le sort de ces frères et soeurs de villages maintenant sous le contrôle du régime syrien.

C’est à Deraa qu’est né un mouvement pacifique contre le régime syrien. Né d’une répression abusive d’adolescents ayant écrit des graffitis lors du printemps arabe, ce mouvement civil n’est pas armé. Les abus de pouvoir du régime syrien ont bientôt culminé en assaut sauvage quand la police et l’armée ont ouvert le feu sur une foule de manifestants pacifiques. Aujourd’hui, on décime la population civile comme s’il s’agissait de protagonistes de l’État islamique. Il est temps de relancer à Deraa un retour à la civilité et au dialogue.

La communauté internationale ne peut permettre une autre catastrophe syrienne. Elle doit prêter attention aux paroles du secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, et à celles du ministre des Affaires étrangères de la Jordanie, Ayman Safadi. Lors de leur rencontre du 29 juin, M. Guterres a fait appel à une fin de l’offensive du gouvernement syrien. Pour sa part, M. Safadi a dit : « Avant de parler de l’expulsion des Syriens de leurs terres, nous devons parler de protéger les Syriens chez eux. Nous devons parler de créer des mécanismes internationaux afin de secourir et d’aider les Syriens chez eux. »

Le 1er juillet, nous avons célébré la fête du Canada, regardé des feux d’artifice et profité de la liberté dont nous jouissons dans ce grand pays.

En même temps, nos frères et soeurs syriens sont massacrés et meurent en fuyant.

La population de Deraa ne demande rien de plus que ce qu’elle voulait en 2011 : la liberté et la sécurité, dans un état de droit démocratique.

* Les signataires :

Canadiens d’origine syrienne : Adnan Al-Mhamied, travailleur social et chercheur affilié à l’école de service social de McGill, Montréal, co-fondateur, Syrian Network for Human Rights ; Basmah Issa, Montréal, Québec ; Sammy Chalati, président de la Communauté musulmane au Québec, Montréal, QC ; Habib Zaarour, Montréal, QC ; Bayan Al Hammadi. Aurora, Ontario ; Ghassan Alcacouni, Mississauga, Ontario ; Raed Abazeed, Vancouver, BC ; Mohammad Ayash, New Brunswick ; Mohammad Al Khateeb, Alberta et Nabegh Srour, Ottawa, Ontario.

Amis et sympathisants : David Berger, avocat, co-président, Comité de parrainage des réfugiés syriens,Temple Emanu-El-Beth Sholom, Montréal ; Nico Trocmé, Directeur. École de travail social, Chaire en Service Social Philip Fisher, Université McGill ; Jill Hanley, Professeure associée, Directeur programme de doctorat, École de travail social, Université McGill ; François Crépeau, Professeur en Droit Public international Hans & Tamar Oppenheimer, Université McGill, Directeur du Centre sur les droits de la personne et le pluralisme juridique ; Jaswant Guzder, Departement de Psychiatrie, Université McGill, Directeur, Troubles de l’enfance, Hôpital général juif ; Nicole Ives, MSW, PhD, Professeure associée, Directrice, Programme de Baccalauréat en travail social, Université McGill ; Shawn-Renée Hordyke, Professeur associé, Université de Montréal ; Marion Van Hon, MSW, Chargée de cours, École de travail social, Université McGill, Montréal ; Kyle Matthews, Directeur exécutif, Institut montréalais d’études sur le génocide et les droits de la personne et Guy Arbour, ingénieur et géologue, Fellow Ingénieurs Canada.

3 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 10 juillet 2018 07 h 53

    L’angélisme vs les réalités de la guerre

    La guerre en Syrie prendra fin lorsque le régime syrien prendra le contrôle de l’ensemble du pays.

    L’opposé — la victoire des rebelles — signifierait le début d’une autre guerre, celle des diverses factions de mercenaire entre eux.

    Mais pour que le régime étende son contrôle sur le sud-ouest du pays, le front de la guerre doit s’y déplacer. Or dans toute guerre, les civils fuient à l’approche du front.

    C’est l’armistice et non un cessez-le-feu qui marque la fin de la guerre. Un cessez-le-feu permet aux belligérants de reprendre leurs forces et de se taper dessus plus fort lorsque le conflit reprend. Jusqu’ici, les cessez-le-feu ont été demandés par l’ONU lorsque des milices affiliées à Al-Qaïda étaient menacées.

    Dans ce cas-ci, ces milices sont soutenues par Israël en vertu du principe selon lequel les ennemis de mes ennemis (l’Iran et le Hezbollah) sont mes amis.

    Si cette guerre a fait près d’un demi-million de morts et plus de dix-millions de personnes déplacées (dont quatre millions de réfugiés) ce n’est pas à cause de la répression sanglante du printemps arabe en Syrie, mais parce que cette révolte a été le prétexte d’une guerre de procuration qui a suivi. Une guerre de procuration que se sont livrés trois pays (l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie), appuyés par les pays occidentaux, toujours heureux de foutre le bordel dans un pays producteur de pétrole, surtout quand c’est un allié de Moscou.

    Bref, le Canada, comme bien des pays occidentaux, a du sang syrien sur les mains et il devrait apprendre à se mêler de ses affaires.

    Animés par de nobles intentions, les signataires de cette lettre servent une mauvaise cause: le prolongement de la guerre sous de beaux grands principes creux.

    • Hélène Somma - Inscrite 10 juillet 2018 22 h 42

      Excellent! Merci, il faudrait écrire un article réponse signé par plein de Syriens et amis, l'envoyer à monsieur Trudeau et au Devoir. Hélène Somma

  • Hélène Somma - Inscrite 10 juillet 2018 12 h 56

    Vous dites Guerre civile en Syrie?

    Comme l'Irak, le Liban, la Lybie, et les autres... ce sont les occidentaux, inspirés par Israël qui sont les grands responsables de ce désastre en Syrie. Je vous avoue que dans cette lettre, de voir la générosité exceptionnelle d'Israël envers ces pauvres Syriens me ferait rire si ce n'était si dramatique pour ces pauvres gens bien piégés! Israël ferait mieux de s'occuper d'humanitaire en Palestine! Nous pouvons ne pas aimer monsieur Assad, lorsque nous ne sommes pas syriens, mais c'est le seul chef d'état, actuellement, qui réussit à se battre pour son pays afin que cette Syrie merveilleuse et historique ne tombe pas dans les griffes de ceux qui la convoitent. Les vrais Syriens s'accrochent à monsieur Assad afin que leur pays ne subisse pas le sort de l'Irak, la Lybie, le Liban, l'Afganistan, et bientôt tant d'autres dans l'oeil des prédateurs. Si nous avons une demande à faire à monsieur Justin Trudeau, c'est de ne pas suivre cette politique internationale actuelle, et d'éviter de se salir les mains et de salir la réputation du Canada au Moyen Orient. Pour nous, Libanais, Syriens, Palestiniens, le Canada est là pour préserver la Paix, en laissant à nos pays leur indépendance. Si nos pays ont besoin d'aide, ce sont nos dirigeants qui vous la demanderont, et non des signataires dirigés par l'avocat monsieur David Berger. Hélène Somma