Robert Lepage s’est trompé

Robert Lepage
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Robert Lepage

Tout le monde aime Robert Lepage et admet son génie, moi le premier et depuis des lunes, comme abonné au Trident et grand amateur de théâtre, ayant joué dans mon adolescence avec Pierre Morency et Irène Roy notamment. Mais dans la conception du spectacle SLĀV portant sur l’esclavage des Noirs, le créateur respecté s’est fourvoyé.

Même constat pour les animateurs et journalistes qui, depuis quelques jours, mènent des entrevues ou donnent leur point de vue sur la contestation de l’oeuvre par certains membres allumés et sensibles de la communauté noire de Montréal. Ces commentateurs, par leur ton et un certain acharnement envers ceux qui ne pensent pas comme eux, soutiennent à l’évidence les choix de notre immense professionnel et acceptent mal qu’on ose débattre de l’absence de gens de couleur dans cette entreprise qui les concerne d’abord et avant tout.

L’appropriation culturelle, c’est-à-dire la mainmise sur le discours historique, ethnologique et anthropologique d’un groupe ethnique par un autre, est de moins en moins acceptée à l’ère de la mondialisation, du multiculturalisme et de la conscientisation accrue face aux caractères particuliers de chaque groupe humain.

Le Québec, par exemple, n’accepte plus que son cheminement historique et la perception de son histoire soient dictés par des universitaires de Toronto qui déterminent les événements et les lignes de force qui devraient être entretenus dans notre mémoire. On ne peut gommer des faits majeurs de notre passé, des faits parfois irritants, et, comme nation, il nous appartient en priorité de dire nos inconforts politiques, sociaux et culturels. Cette aliénation s’opère subtilement, jusque dans le vocabulaire utilisé pour désigner certains faits : loyalistes pour monarchistes antirépublicains, conquête pour défaite, rébellion pour soulèvement des patriotes…

Les autochtones veulent dire eux-mêmes leur fierté, et crier leur souffrance face au génocide, un discours porté maintenant par des leaders, instruits et écoutés, de plus en plus nombreux. Les Africains souhaitent rapatrier les artefacts et les oeuvres d’art rassemblés au Musée du quai Branly à Paris, butins de pillages coloniaux, et devenir les grands interprètes de leurs valeurs et de leurs croyances. Partout dans le monde et dans tous les domaines, chacun veut parler pour soi, exprimer son état d’être, dans une attitude de dialogue et de réconciliation. Mais il faut avoir l’humilité de reconnaître les grands écarts humains de l’histoire et un passé injuste. La réaction des Noirs de Montréal s’inscrit dans ce retour des choses. Et Dieu sait si cette communauté ne manque pas de talent chez nous.

Les arts de la scène sont de grands outils de cette nouvelle cohésion sociétale. L’art dramatique ne fait pas bande à part dans ce processus d’intégration du siècle en marche.

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