Les athées, minorité oubliée

Je suis athée, comme des milliers d’autres au Québec. Je fais partie d’une minorité qui croit que ceux et celles qui pratiquent sérieusement une religion au point où elle régule toute leur vie souffrent d’un délire collectif, estime l'auteur.
Photo: Marc Bruxelle Getty Images Je suis athée, comme des milliers d’autres au Québec. Je fais partie d’une minorité qui croit que ceux et celles qui pratiquent sérieusement une religion au point où elle régule toute leur vie souffrent d’un délire collectif, estime l'auteur.

Ce texte est hérétique. Il est presque séditieux. Il est en tout cas en marge de la rectitude politique. Il se veut une réponse à ces juges qui protègent la liberté de religion contre cette loi fort timide pourtant, qui réglementerait le port de signes religieux. Il veut parler au nom d’une minorité invisible et inaudible. Il prend le parti de tenter de mieux nommer les choses pour éviter, comme le disait Camus, d’ajouter aux malheurs du monde. Il espère semer le doute chez des gens qui ne vivent que dans des certitudes inattaquables, protégées par toutes les chartes. De façon plus réaliste, il aimerait donner envie à ceux et celles qui pensent au lieu de prier de le dire haut et fort. J’en ai assez de devoir faire des génuflexions de complaisance devant la sacro-sainte liberté de religion, exempte d’impôts, détentrice de tous les droits, y compris celui de bafouer les femmes ou de priver les enfants d’une véritable éducation. J’en ai assez de revendiquer qu’on cesse de m’imposer le voile ou le crucifix alors que, soyons honnêtes, c’est carrément Dieu que je veux enfin voir disparaître du décor.

Je devais avoir sept ou huit ans lorsqu’en m’amusant avec les jouets que le père Noël venait de m’apporter, j’ai découvert ses habits dans le fond du placard. Un monde venait de s’écrouler. Des années plus tard, ce sont les livres qui ont à nouveau fait basculer ma vie. Dieu ne serait donc que la version pour adultes du père Noël ? Conduis-toi bien et tu seras récompensé.

Malraux aurait dit il y a longtemps : « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas. » Il reconnaissait ce besoin universel de réprimer ses peurs et ses angoisses derrière le mur de la certitude, que d’autres appellent aussi la foi. Il avait peut-être compris que, dans une société où l’éducation et la pensée scientifique prennent de plus en plus d’importance, il était inévitable que ceux et celles qui n’ont accès ni à l’une ni à l’autre sentent leurs certitudes menacées et ripostent par tous les moyens.

Dans notre monde post 11 septembre 2001, il est devenu impossible de confronter voire de seulement questionner ces individus pour qui le doute est l’ennemi à abattre.

Je ne m’en prends pas ici à une croyance en particulier ni aux croyants de pacotille qui ne vont à l’église ou à la mosquée que pour se marier ou pour mourir. Je parle de ceux et celles qui croient fermement à l’un ou l’autre de ces livres sacrés qui exigent de nous la mise en veilleuse de la raison et du sens critique.

Comment réconcilier leur monde et le mien autrement qu’en me taisant au nom du respect de leurs croyances ?

Je ne parviens pas à discuter avec des gens qui disent savoir qu’un créateur est à l’origine de tout, que ce créateur se préoccupe d’eux personnellement et qui prétendent surtout savoir qu’ils le rencontreront une fois morts, dans un paradis quelconque.

Comment font-ils pour en être si sûrs ? Quel pouvoir extrasensoriel que je n’ai pas possèdent-ils ?

Pensée magique

En ce qui me concerne, et jusqu’à preuve du contraire, j’ai mis la création de l’existence à partir de rien et la vie éternelle au rang des possibilités improbables. Dieu, lui, appartient à la catégorie de la pensée magique. Je suis athée, comme des milliers d’autres au Québec. Je fais partie d’une minorité qui croit que ceux et celles qui pratiquent sérieusement une religion au point où elle régule toute leur vie souffrent d’un délire collectif. Je les tolère au nom d’une société que je veux libre et égalitaire, mais je revendique mon droit de dire le dégoût que m’inspirent des siècles d’obscurantisme religieux que ces gens s’évertuent à perpétuer.

Pour ma part, je n’impose mon choix à personne, je ne demande aucun accommodement, raisonnable ou autre, j’invite la critique vigoureuse et intelligente de ceux et celles qui sont en désaccord avec moi, et je doute chaque jour de ma vie. Oh ! Et merci à mon oncle Henri qui a mal caché son déguisement dans le placard. Sans le vouloir, il a contribué à faire de moi un être pensant.

La seule angoisse aujourd’hui que je ne parvienne pas à calmer grâce à l’amour de mes proches, à l’art, à la beauté des lieux et des mots, ou à la bonté et au génie humains, est celle de voir un jour ce monde retomber sous le joug des adultes qui, par ignorance ou manque d’imagination, croient encore au père Noël. Cette peur est alimentée par l’omniprésence de la religion dans nos débats publics.

J’en ai assez qu’il n’y en ait, certains jours, que pour les signes religieux, les accommodements, les cours d’éthique, les errances identitaires et les braises de l’intolérance.

Alors qu’on gaspille tout ce temps à vouloir protéger les droits de ces fabulateurs moyenâgeux, la souffrance humaine, bien réelle, se répand sans que jamais aucune intervention divine vienne la soulager.
 



Note de la rédaction
La paternité de la citation « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas » (et ses variantes: «Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas», «Le XXIe siècle sera mystique ou ne sera pas»), attribuée par l'auteur de ce texte à André Malraux, est sujet à controverse. 

113 commentaires
  • Solange Bolduc - Abonnée 3 juillet 2018 03 h 55

    Bravo Benoit Léger!

    Quel plaisir de vous lire, aussi athée !

    • Nadia Alexan - Abonnée 3 juillet 2018 10 h 22

      Vous avez raison, monsieur Léger. Le problème avec la religion c'est que ses fidèles essayent toujours de nous l'imposer. C'était Blaise Pascal qui disait: «Les hommes ne font jamais le mal aussi complètement et joyeusement que lorsqu'ils le font par conviction religieuse.»
      Je ne comprends pas pourquoi les dogmes religieux doivent avoir préséance sur tous les autres droits et en particulier le droit à l'égalité homme/femme, le droit de penser librement et le droit de s'exprimer librement aussi. Le temps est venu pour se débarrasser de cette loi archaïque qui donne priorité à la liberté religieuse.

    • Cyril Dionne - Abonné 3 juillet 2018 10 h 49

      Je joins ma parole à la vôtre Mme Bolduc.

      Quel texte intelligent. Bravo M. Léger. Vous n'avez pas un besoin inné de croire, mais bien un besion inné de comprendre.

  • Caroline Mo - Inscrite 3 juillet 2018 06 h 23

    Merci !


    Je crois que nous ne sommes pas une minorité mais une majorité silencieuse.

    Merci de ce texte qui nous redonne la parole et, j'ose l'espérer, un peu de combativité.

    • Pierre St-Amant - Abonné 3 juillet 2018 20 h 27

      Majorité trop silencieuse. Qui laisse passer trop d'éléments discriminatoires. Y compris dans le préambule de la charte des droits.

    • Jean Duchesneau - Abonné 4 juillet 2018 07 h 16

      Qu’on se dise croyant ou athée, ce qui pourrit le vivre ensemble, c’est le dogmatisme. Selon le philosophe André Comte-Sponville celui ou celle qui prend ses croyances pour des savoirs, est imbécile, car, dit-il, qu’on soit athée ou croyant, en toute vérité, personne ne « sait" si Dieu existe; il s’agit de part et d’autre, d’une opinion fondée sur des arguments ou sur des intuitions. La lettre de M. Pierrot Lambert "Un texte touchant" dans l’édition d’aujourd’hui, est elle-même touchante d’humilité. Selon les sondages, plus de 70 % des Québécois et une bonne majorité de Canadiens se disent en faveur d’une charte des valeurs. Durant la Révolution tranquille, le Québec s’est sécularisé; on ne veut pas revenir en arrière. Le multiculturalisme avec sa charte des droits et libertés nous ramène dans un passé duquel nous ne voulons plus. Durant la prochaine campagne électorale, le retrait du Québec de la politique multiculturaliste du fédéral devrait être un enjeu. Il s'agit d'utilser la clause "nonobstant".

  • Paul Toutant - Abonné 3 juillet 2018 06 h 30

    Air frais

    Monsieur Léger, votre texte est une bouffée d'air frais dans le contexte gnan-gnan-gneu religieux dans lequel nous baignons. Nous sommes plusieurs à nous exaspérer de voir chaque jour les croyances de l'un ou l'autre l'emporter sur le gros bon sens et monopoliser le débat public. Même mon Devoir chéri a sa page Religions où de savantes personnes analysent sérieusement les moindres lubies catholiques, musulmanes ou autres. Vous avez raison, il faut tuer l'idée même de Dieu pour que les gens commencent à se prendre véritablement en main, comme des adultes lucides. Pourquoi de pas appliquer chaque jour dans sa vie ces trois principes de vie que sont Liberté, Égalité, Fraternité? Ce serait un bon début pour le « vivre ensemble » tant recherché.

    • Jean Duchesneau - Abonné 3 juillet 2018 16 h 52

      Dans son livre, "L'esprit de l'athéisme: Pour une spiritualité sans dieu" le philosophe André Comte-Sponville dénonce "l'espérance" comme posture humainement néfaste propre aux religions. "Pour dire la chose très simplement, cette sagesse du désespoir que j'évoque, ce 'gai désespoir', consiste en une démarche très simple : il s'agit d'espérer un peu moins et d'aimer un peu plus." Le gai désespoir - André Comte-Sponville.

  • Raynald Rouette - Abonné 3 juillet 2018 06 h 52

    L’athéisme une réalité objective


    Alors que les religions, la politique, les lois sont des réalités imaginaires! Pourquoi? Parce que, inventés par les hommes pour dominer les hommes. C’est l’histoire de l’humanité jusqu’à nos jours. Tiré du livre « Homo Sapiens ».

    Depuis le début du 21e siècle, le monde est entré de pleins pieds dans une période sombre de l’histoire de l’humanité. Gracieuseté du capitalisme sauvage menée par les USA et leurs complices directs et indirects (guerres d’Afghannistan, Irak et autres). Sans oublier la participation directe des théocraties (religions) intégristes qui participent à la domination du monde de concert avec le néolibéralisme.

    « Là où il y a des $$$, tout le monde est de la même religion ». Karim Akouche. Il a aussi, tout à fait raison!

  • Marguerite Paradis - Abonnée 3 juillet 2018 06 h 56

    MERCI

    Merci monsieur Léger, je signerais votre texte.
    Bien sûr, j'y ajouterais mon grain de poivre :
    1) les religions n'ont rien avoir avec « une vie intérieure », bien au contraire, c'est un contrôle, voire, la séquestration de celle-ci par des gouroux de toutes sortes;
    2) tannée au carré, qu'au Québec, on nous ramène par la porte de derrière ce que nous avons replacé à sa place : la religion, la gourance et autres profiteurEs de la souffrance, de l'incertitude, bref, de la vie et ses aléas.