La glaciation

«Pour saisir la situation, il faut voir les photos d’enfants enfermés dans des cages, recouverts de couvertures de survie posées sur des matelas à même le sol.»
Photo: Ross D. Franklin Archives Associated Press «Pour saisir la situation, il faut voir les photos d’enfants enfermés dans des cages, recouverts de couvertures de survie posées sur des matelas à même le sol.»

C’est tristement drôle comment les abréviations d’initiales sont parfois longues de symbolisme ; aujourd’hui, les trois lettres de ICE, l’agence américaine pour « l’Immigration and Customs Enforcement », sont devenues l’étendard d’une milice au coeur, justement, de glace. D’une bande de red-necks qui exécute de sang-froid des lois néroniennes. Pour saisir la situation, il faut voir les photos d’enfants enfermés dans des cages, recouverts de couvertures de survie posées sur des matelas à même le sol. Leur sommeil laissé entre les mains de ce que la démocratie électorale a de plus dégueulasse ; les politiques démagogues. L’indignation est tellement généralisée que même l’ancien directeur du ICE en est venu à déclarer que ce genre de politiques pourrait créer des milliers d’enfants orphelins.

Le terme « créer » est important, car ce sont des orphelins artificiels. Ils ne sont pas issus de la fatalité d’un monde, mais de la cruauté volontaire des hommes. Le message qu’ils veulent passer, est que si vous essayez de passer la frontière vous risquez de perdre vos enfants. Je suis contre ces camps, je suis contre l’argumentaire des sans-dessein, ils ne sont rien d’autre que répulsifs, on ne sépare pas les familles, point, mais nous pouvons gueuler aussi fort que nous le voulons, une chose qui semble évidente à travers ce gouvernement c’est qu’il se fout éperdument de la pression internationale et que ça ne le fera pas changer d’un poil. Bien sûr, ce n’est pas une raison pour se taire, il faut s’indigner, annuler ses vacances mêmes, c’est magnifique comme sentiment et ça rend libre, mais il faut surtout être libre de penser et de savoir comment notre indignation peut être utilisée de manière opérante, sinon ce n’est que pure fantaisie et pure flatterie d’intellos qui aiment s’autoproclamer humanistes. Je suis convaincu que le devoir de s’insurger vient avec celui de le rendre le plus efficace possible.

Ici, on parle des pensionnats autochtones comme le symbole de nos barbaries ancestrales, mais dans la même phrase on se rassure : « Nous, contrairement à nos voisins américains, nous avons évolué. » Peut-être, mais pas assez pour se réjouir. Dire que cela n’existe plus est insuffisant. Les statistiques parlent d'elles-mêmes ; la moitié des enfants placés par les services de protection de la jeunesse sont issus de la communauté autochtone ou inuite. C’est une crise humanitaire. J’ai relu le récit de Xavier Moushoom, un Algonquin de Lac-Simon, et je vous assure, on n’est pas beaucoup plus humains qu’à l’époque des pensionnats. Certes, c’est une oeuvre plus précise, plus propre, mais ça garde l’aspect de blanchissement industriel et de mécanisme bien huilé de déracinement définitif. Ils ne sont peut-être pas en cage, mais on cadenasse tout de même leur culture et leur langue. Après, ils deviennent adultes et on les laisse là, étrangers de tous, le cul entre deux chaises. Tributaires d’une histoire qu’ils ne savent pas raconter puisqu’on ne leur a jamais lue. Il faut en parler de ça aussi si c’est par humanité, l’humanisme est englobant et ne doit pas seulement être dicté par l’actualité journalistique.

Je ne suis pas venu dire ce dont on devrait ou l’on ne devrait pas parler, je suis convaincu qu’il faut hurler sur tous les toits du monde le désespoir de ces enfants arrachés à leur famille rendus coupables d’avoir rêvé à l’Amérique, mais dans cette même phrase, dans ce même pénible hurlement de révolte, il faut aussi pointer du doigt ce qui se passe chez nous. Sinon, cela n’est qu’hypocrisie théâtrale visant à blâmer tout le monde sauf nous-mêmes. L’hypocrisie, elle, se soigne par la pertinence de mots les plus éclairés, informatifs et précis possible. Il y a des dizaines de mots pour désigner la glace en inuktitut, par exemple ; sikuaq, qui signifie « petite glace », ou bien igalaujait pour décrire « les glaçons minces qui s’accrochent aux herbes et aux végétaux ». À bien y penser, il en faudrait peut-être un nouveau, en anglais cette fois, pour décrire l’ICE with humanity.

4 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 23 juin 2018 10 h 55

    L’univers est une énorme injustice (Jules Romains)

    Les lois néroniennes ont été passées par le Congrès américain, une instance démocratique. Si on voudrait s’insurger contre la bêtise humaine, il y a des endroits sur la terre qui sont plus pénible que ceux-là à commencer par chez nous. En passant, Barack Obama avait fait bien plus pire que la présente administration mais il faisait tellement de beaux discours.

    Rêver à l’Amérique. Peut-être qu’il devrait commencer à construire leur propre « Amérique » chez eux. Prenons le Nicaragua. Il n’y a pas si longtemps, les gauchistes de la gauche salon et caviar avaient célébrer la fin de la dictature d’Anastasio Somoza. On honorait la venue de Daniel Ortega, le chef des Sandinistes qui allait instaurer évidemment la démocratie. Maintenant, Ortega se comporte comme un dictateur et a forcé l’exode de plusieurs familles de Nicaraguayens. Ces Nicaraguayens ne sont pas accueillis par le Mexique. On les pousse à se diriger vers les États-Unis pour entrer illégalement et se fondre dans la masse des 12 millions d’illégaux principalement situés en Californie.

    Pour les enfants autochtones, c’est très simpliste de crier au racisme. 60 % des placements en famille d’accueil se fondent sur des allégations fondées de négligence, soit la pauvreté, logements insalubres et abus d’alcool ou de drogues par la personne responsable et de la violence familiale. Ce sont les instances politiques, comme la Loi sur les Indiens qui gardent les autochtones dans un carcan perpétuel de tutelle et sont traités comme des pupilles de l'État. Pour se débarrasser de ces lois colonialistes, on devrait abolir les réserves, ces prisons à ciel ouvert, mais la plupart des chefs autochtones s’y opposent afin de garder leur petit empire intact. Les autochtones sont placés devant trois choix : le statu quo, l’indépendance ou bien l’assimilation. Le statu quo est le pire des choix.

  • Patrick Daganaud - Abonné 23 juin 2018 16 h 51

    Simpliste, dîtes-vous, Cyril...

    « Pour les enfants autochtones, c’est très simpliste de crier au racisme. 60 % des placements en famille d’accueil se fondent sur des allégations fondées de négligence, soit la pauvreté (...) »

    Vous nous expliquerez sans doute en quoi la pauvreté est une allégation fondée de négligence!

    Les études sérieuses ont tendance à la considérer comme une cause prédisposante de la négligence. Mais bon, elles peuvent se tromper...

    Nous apprécions tous aussi la solidité de votre argument :
    « En passant, Barack Obama avait fait bien plus pire que la présente administration mais il faisait tellement de beaux discours. »

    Ouf et re-ouf!
    Quelqu'un devra vous suggérer d'étayer vos opinions.
    D'accord, Obama n'est pas l'Immaculée Conception, mais, heureusement pour lui, il n'est pas Trump! (opinion non étayée pour équilibrer la vôtre).

    Bien respectueusement!

    • Cyril Dionne - Abonné 23 juin 2018 23 h 11

      Cher M. Dagenaud,

      Il faut toujours se méfier de ceux qui disent qu'ils aident les autres alors qu'ils font le contraire. Obama était connu comme le « Deporter in Chief » aux États-Unis et a appliqué la loi votée par le Congrès américain de séparer les enfants des migrants illégaux arrêtés. Il a mis fin à cette pratique après seulement un tollé de protestation. Mais le pire, c'était un vibrant libre-échangiste et mondialiste qui n’a fait que promouvoir l'idéologie néolibéraliste et alimenter le 1% aux paradis fiscaux en appauvrissant ses concitoyens.

      Pauvreté ne veut pas dire négligence, mais la plupart des enfants autochtones vivent en-dessous du seuil de pauvreté où pour quels que soient les raisons, les personnes responsables ne peuvent pas subvenir à leurs besoins de base. La plupart des enfants déplacés proviennent de familles monoparentales où les adultes sont souvent aux prises avec de graves problèmes personnels. Et je suis d’accord pour dire que les autochtones sont constamment surreprésentés parmi les défavorisés dans un large éventail d’indicateurs sociaux et économiques. C’est très triste à voir et quelque fois difficile à comprendre dans une société riche comme la nôtre mais encore prise dans un carcan colonialiste d’antan avec des lois qui ne favorisent qu’une certaine ethnie et langue parlée spécifique. En passant, est-ce que vous avez déjà interagi avec des enfants déplacés autochtones et où leur communauté représente plus de 50% de la population locale ? Moi oui.

      Et ça suffit avec les « Ouf » ; vous pouvez respirer maintenant. ;-)

  • Patrick Daganaud - Abonné 24 juin 2018 21 h 29

    Cher Monsieur Dionne,

    Vous êtes capable de nuances et en mesure d'étayer vos propos : bravo!

    Il eût fallu le faire dès le début : c'eût été un peu plus digeste.

    Il y avait incidemment plusieurs éléments de votre intervention auxquels j'accordais crédit.
    C'est le motif pour lequel glisser dans quelques dérives n'a pas aéré votre opinion...

    Mais, ouf ! Ce qui est arrivé et arrive encore aux autochtones les plus vulnérables est bien le produit du racisme, lequel accompagne toujours le colonialisme et ses processus d'assimilation. Toujours.

    Et re-ouf ! Quant à Obama, il était président des États-Unis : nommez-m'en un dont les mains n'aient pas été tâchées de sang et qui, quelle que soit sa bande passante, n'ait pas été lié au libre-échangisme impérialiste et mondialiste, qui n’ait pas fait que promouvoir l'idéologie néolibéraliste et que perfuser le 1% via les paradis fiscaux en vampirisant ses concitoyens... Nommez-m'en un!
    Ouf et re-ouf!