L’université fait naufrage, pour certains plus que d’autres

Les mouvements #Agressionnondénoncée et #Moiaussi ont mis en lumière l’étendue des violences sexuelles que subissent majoritairement les femmes en milieu universitaire, souligne l'auteure.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les mouvements #Agressionnondénoncée et #Moiaussi ont mis en lumière l’étendue des violences sexuelles que subissent majoritairement les femmes en milieu universitaire, souligne l'auteure.

Les 15 et 16 juin derniers, Aurélie Lanctôt publiait dans les pages du Devoir deux chroniques abordant, avec justesse, la détresse psychologique vécue par les étudiantes et étudiants à la maîtrise et au doctorat au sein des universités québécoises. Si les deux textes de madame Lanctôt mettent en exergue une problématique d’envergure à laquelle nous devons nous attarder, j’aimerais aussi préciser que certaines franges de la communauté étudiante demeurent plus à même de vivre cette détresse psychologique.

Bien que la détresse psychologique généralisée (et banalisée) au sein de nos universités puisse relever d’une logique plutôt marchande de l’éducation, il demeure tout de même essentiel de tenir compte des nombreux rapports de pouvoir (de genre, de sexualité, de race, de capacités, etc.) qui non seulement structurent les établissements d’enseignement supérieur québécois, mais qui rendent plus vulnérables certaines et certains d’entre nous, particulièrement les femmes, les membres des minorités sexuelles et de genre, les membres des minorités racisées et les personnes en situation de handicap.

Les mouvements #AgressionNonDénoncée et #MoiAussi ont mis en lumière, par le biais de témoignages, l’étendue des violences sexuelles que subissent majoritairement les femmes en milieu universitaire. De son côté, l’Enquête sexualité, sécurité et interactions en milieu universitaire (ESSIMU) a non seulement confirmé, de manière quantitative, l’ampleur de cette problématique, mais elle a également souligné la vulnérabilité accrue de certains groupes sociaux, dont les minorités sexuelles et de genre, les minorités visibles, ainsi que les personnes en situation de handicap.

Il m’apparaît donc évident que ces réalités, qui découlent de rapports sociaux inégalitaires, contribuent à rendre l’environnement de travail et d’études inconfortable pour certaines et certains d’entre nous, et ce, à différents niveaux. Ainsi, elles ne peuvent être omises de l’équation lorsqu’il est question de détresse psychologique en milieu universitaire.

Une pression qui accentue les inégalités

Plus encore, ces inégalités (de genre, de sexualité, de race, de capacités, etc.) s’illustrent de différentes façons et teintent le parcours de certaines étudiantes et certains étudiants aux cycles supérieurs, allant même jusqu’à avoir un impact sur le développement de la carrière universitaire et professionnelle.

Madame Lanctôt souligne à cet effet la pression à publier, « publish or perish », mais j’ajouterais même l’incitation à participer à des conférences internationales, à s’impliquer auprès de groupes de recherche et à réseauter, entre autres choses. Or, ces participations coûteuses en temps et en argent contribuent à perpétuer certaines inégalités au sein même du corps étudiant, accentuant de ce fait les risques de détresse psychologique chez certaines et certains d’entre nous. À titre d’exemple, ces exigences implicites peuvent être particulièrement anxiogènes pour les parents-étudiants qui ne peuvent participer à ces événements en raison de responsabilités familiales.

S’engager pour améliorer ses conditions

Enfin, les rapports de pouvoir structurant les établissements d’enseignement supérieur contribuent à créer des environnements de travail et d’études inconfortables pour certaines minorités. Malheureusement, il incombe encore trop souvent à celles-ci de devoir s’engager en leur propre nom et à militer de sorte que la communauté universitaire soit plus inclusive et sécuritaire pour toutes et tous. Pensons par exemple au Groupe d’action trans de l’Université de Montréal (GATUM), qui a longtemps milité pour la mise en place de toilettes neutres au sein de l’université, ou aux nombreux comités féministes qui luttent pour une meilleure représentation des femmes, que ce soit au sein des départements ou dans les plans de cours.

Ceci étant, si l’engagement bénévole est certes prisé par les directions de départements et de facultés, ainsi que par les futurs employeurs, il n’en demeure pas moins qu’il entraîne également son lot de défis et de difficultés qui peuvent en ce sens affecter la santé mentale des étudiantes et étudiants qui luttent quotidiennement pour faire leur place dans ce milieu. Et n’oublions pas qu’en plus de s’engager à améliorer leur environnement de travail et d’études, celles-ci et ceux-ci doivent conjuguer performance scolaire, contrats de recherche et/ou d’enseignement, réseautage, publication d’articles, participation aux conférences, emploi à temps partiel à l’extérieur de l’université, responsabilités familiales et j’en passe.

Je demande ainsi aux fédérations étudiantes de bien vouloir enfin s’attarder à la question de la détresse psychologique en milieu universitaire. Et si les chroniques de madame Lanctôt n’ont mis en évidence qu’une toute petite pointe de l’iceberg, il ne faudrait surtout pas oublier celles et ceux qui sont malheureusement plus à même de vivre cette détresse.

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