Une vision mercantile de l’université

«Les tensions que vit l’UQTR depuis des mois sont le fruit non seulement des acteurs en présence, mais aussi de l’adoption d’une vision mercantile de l’université», selon l'auteur.
Photo: Valerian Mazataud Le Devoir «Les tensions que vit l’UQTR depuis des mois sont le fruit non seulement des acteurs en présence, mais aussi de l’adoption d’une vision mercantile de l’université», selon l'auteur.

Le lockout à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) et la saga des négociations entre la direction et les professeurs, s’ils sont bien entendu liés à ses acteurs, prennent aussi racine dans un mal bien plus grand et bien plus profond.

Depuis des décennies, les idées dominantes en économie veulent que les principes régissant le marché doivent s’appliquer à toutes les sphères de la société et à toutes les institutions. Nos gouvernements, l’un après l’autre, ont adhéré à cette idéologie et ont ainsi exigé des institutions publiques qu’elles se comportent de plus en plus comme des entreprises privées.

Tel est le cas des universités où le mode de financement force celles-ci à mener l’une contre l’autre une course à la « clientèle ». Une université, aujourd’hui, est une organisation en compétition sur un marché. Plus encore, les tendances néolibérales de nos politiques publiques ont permis que les CA de nos universités soient, pour l’essentiel, aux mains d’acteurs extérieurs à celles-ci, des agents socio-économiques, comme on les nomme.

Effets pervers

Depuis 20 ans, je vois ces changements se faire sous mes yeux. Les effets pervers sont nombreux et touchent tous les niveaux de l’institution. La recherche constante de clientèle pousse les universités à abaisser toujours davantage les exigences à l’admission, à tout le moins dans certains programmes. La recherche toujours plus grande de financement conduit à l’acceptation d’étudiants peu préparés et peu motivés et conduit ces mêmes universités à mettre en place des dispositifs parfois onéreux de soutien afin que ces étudiants puissent cheminer et ne décrochent pas. Cette situation se traduit par le fait que nombre de professeurs sentent une pression à « faire passer tout le monde » : « on ne doit pas perdre de clientèle ». Entreprises en quête de marchés, les universités ont vu leurs effectifs de personnel affecté à des tâches autres que l’enseignement et la recherche croître à une vitesse grand V. La surcharge de travail pour les professeurs, qui, par le fait même, nourrit l’augmentation du personnel administratif à l’université, diminue la liberté et le pouvoir du professeur. Se pensant comme une entreprise privée, l’université — à tout le moins sa direction — développe les mêmes réflexes que celle-ci, par exemple en adoptant des pratiques de « gouvernance » non collaboratrices avec ses employés. Ainsi, il est évident que les directions cherchent par tous les moyens à réduire les professeurs au simple rang d’exécutants. Autre effet pervers — et paradoxe pour le moins surprenant —, les directions de nos universités, en définitive, ne valorisent que la recherche subventionnée (celle qui rapporte des sous). Ainsi, l’université en est venue à être un lieu où c’est moins la production intellectuelle qui importe que l’argent qu’elle peut rapporter. Un professeur productif scientifiquement mais sans subvention y est peu considéré. La liste des effets pervers pourrait continuer longtemps.

Une vision

En somme, les tensions que vit l’UQTR depuis des mois sont le fruit non seulement des acteurs en présence, mais aussi de l’adoption d’une vision mercantile de l’université. Cette vision a profondément transformé nos universités qui, d’établissements de hauts savoirs, sont conduites à se comporter comme des usines à diplômés. L’entrée du néolibéralisme dans les universités se traduit par un mépris envers les étudiants (réduits à n’être que des sources de financement), les professeurs (dont l’expertise est de moins en moins considérée) et du savoir (ramené à une simple marchandise). Au-delà de la défense de leurs conditions de travail, c’est cette vision purement économique de l’université à laquelle les professeurs de l’UQTR s’opposent dans le présent conflit avec la direction.

6 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 16 juin 2018 05 h 29

    Merci monsieur Martineau.

    À votre « Libre opinion » j'y accouple les deux «L'université fait naufrage » de madame Aurélie Lanctôt. La lecture que je me fais alors du monde universitaire : une simple usine de production carburant à une toute aussi simple essence si subtilement non déclarée de « Money talks »
    Dans un tel contexte, je suis presque heureux d'être un « S.P. » ( S.P. pour sans papier académique, même pas Sec. V, avec et ,je dirais, malgré mes plus de quinze années d'études dont trois universitaires. Celles-ci aussi dites post-carcérales )
    Je suis d'autant plus heureux de ne pas faire partie de cette élite dont parle aussi madame Lanctôt dans son « Université fait naufrage ( 2 ) ». Je la cite : «On se cramponne à l'idée tordue d'une vocation à l'élite »
    Il semble aussi que le narcissisme rôde autour de cette « Vision mercantile de l'université »
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Solange Bolduc - Inscrite 16 juin 2018 09 h 27

    Excellent texte, pénible constat pour l'avenir de nos jeunes universitaires !

    Misère intellectuelle et culturelle !

  • Marguerite Paradis - Abonnée 16 juin 2018 12 h 02

    SOLIDARITÉ ENTRE UNIVERSITÉS, TOUT LEUR PERSONNEL ET, BIEN SÛR, LES ÉTUDIANT.E.S

    Ce constat n'est tout de même pas nouveau.
    Où sont les autres universités, etc., la solidarité est-elle devenue seulement théorique, un terme utilisé pour « faire » Poli-Tic-Ment correct?

  • André Joyal - Abonné 16 juin 2018 14 h 13

    Je compatis, oui mais...

    Oui, je compatis fortement avec mes anciens collègues de l'UQTR pour avoir été, récemment, victime d'un lock-out. Et ceci, même si en...75 j'ai été parmi ceux qui ont conduit mes collègues à la grève. Les conditions d'alors étaient incomparablement meilleures que celles d'aujourd'hui. Cependant, je vois que des similitudes persistent en ce qui regarde les perceptions sur la recherche (subventionnée ou pas). Oui, dans «mon temps», lorsque venait le temps d'évaluer un collègue en vue d'une promotion ( j'ai fait partie d'un tel comité à 2 occasions), on prenait en considération son «poids» : combien il avait accumulé en subventions lors des 5 dernières années. Pouvait-il en être autrement?

    Oui, il ya des professeurs qui font de la recherche sans avoir besoin d'assistants, sans avoir besoin d'aller sur le terrain, de chez eux, ils peuvent faire leur recherche . Ainsi des collègues en littérature, comme activité de recherche, écrivaient des romans en venant à l'université que le jour où il avaient cours. En philosophie, les plus doués pouvaient en faire autant. Mais, les autres?J'ai toujours connu deux catégories de professeurs : ceux qui se contentaient que d'enseigner et qui pouvaient prendre 4 mois de vacances à partir de fin avril et les autres qui devaient encadrer en permanence une équipe d'assistants, en les accompagnant sur le terrain, comme je l'ai souvent fait, pour mener à bien les enquêtes. Deux semaines de vacances, c'est le plus que l'on pouvait s'offrir.

    Sans l'appui de mes assistants de recherche j'aurais très peu publié. C'est aussi le rôle de l'université d'offrir aux étudiants une possibilité de s'initier à la recherche tout en gagnant un peu de sous plutôt que d'en gagner dans un fast-food. D'où la nécessité de recherche subventionnée, entre autres, par le CRSH ou le FRCS.

    Ceci étant dit, j'avoue que JAMAIS la haute direction n'a fait pression sur moi quant au choix de mes thèmes de recherche. On me laissait être évalué par mes pairs.

  • Michel Lebel - Abonné 16 juin 2018 19 h 56

    La vision qui manque

    Bon texte. Les universités peuvent-elles refléter autres choses que les valeurs dominantes d'une société? Peuvent-elles aller à contre-courant? Je dis oui, mais pour ce, il faut de la volonté, du courage, et une vision profonde du rôle d'une université de la part de ses administrateurs et professeurs. Ce qui sont hélas des qualités assez rares.

    Michel Lebel
    Ancien professeur d'université