SAQ: l’enjeu n’est pas idéologique

La vraie problématique n’est pas idéologique: c’est à la base une question de plaisir du vin et de diversité.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir La vraie problématique n’est pas idéologique: c’est à la base une question de plaisir du vin et de diversité.

Le débat sur l’avenir de la Société des alcools du Québec (SAQ) a refait surface avec l’annonce presque simultanée de la Coalition avenir Québec et du Parti libéral du Québec de revoir le modèle d’affaires de la société d’État s’ils se font élire en octobre prochain. La CAQ propose de mettre fin au monopole de la SAQ, pour permettre un meilleur accès aux produits, tandis que le PLQ entend réaliser une étude afin de rendre le système de distribution des vins et des alcools plus efficace, peut-être à travers une privatisation totale ou partielle.

Campagne électorale oblige, le débat a vite pris une tournure idéologique. Selon le leader parlementaire du PQ, Pascal Bérubé, cette question « n’est pas pragmatique, c’est idéologique ». Michel David, dans sa chronique du Devoir du 2 juin , analyse le débat à travers ce prisme idéologique, en contrastant les positions de l’Institut économique de Montréal (IEDM) — un think tank résolument de droite — avec celles de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) — un think tank résolument de gauche.

Or, la vraie problématique n’est pas idéologique. C’est à la base une question de plaisir du vin et de diversité !

Depuis de nombreuses années, je fais la proposition suivante : une libéralisation partielle du marché des vins et alcools au Québec, permettant à des petites boutiques de vins et d’alcool de pouvoir venir faire concurrence à la SAQ. L’objectif est de compléter l’offre de produits par de petits « cavistes », soit de boutiques dynamiques et spécialisées, qui sauraient offrir aux consommateurs québécois des produits typiques et originaux.

Attention à la confusion des mots ici. Il ne s’agit pas ici d’une « privatisation », soit la vente de la SAQ, une société publique, à des intérêts privés. Elle demeurerait une société d’État et ne disparaîtrait pas : elle joue un rôle important pour la distribution des vins et des alcools sur l’ensemble du territoire québécois, afin de garantir une diversité de produits dans toutes les régions. Mais à cela, on complèterait le marché par des petites boutiques. C’est donc une « libéralisation partielle », c’est-à-dire qu’on abroge (« libère ») les règles qui établissent la situation de monopole, afin de permettre un peu de concurrence.

[…] La SAQ opère comme un grand distributeur, un supermarché du vin. Elle accorde la priorité aux grandes marques multinationales du vin qui ont les moyens financiers pour accéder aux tablettes de ses succursales. Les producteurs doivent payer des sommes « promotionnelles » importantes pour bénéficier d’une distribution plus uniforme et plus visible. Les petits producteurs trouvent difficilement leur place dans un tel système.

C’est la raison pour laquelle même les vins québécois sont si mal distribués à la SAQ, malgré les pressions du gouvernement et l’engouement des consommateurs pour les produits du terroir d’ici.

En outre, la SAQ ne souhaite pas gérer plus d’un certain nombre de références, pour des raisons de coûts et de logistique. Malgré les apparences, elle limite donc la diversité de produits pour l’ensemble du Québec, puisque c’est un monopole. Ce sont des milliers de produits à travers le monde que nous ne pouvons pas déguster au Québec. […]

J’ai rencontré un très grand nombre de producteurs européens et, à l’évocation de la SAQ, c’est toujours la même réaction : colère, frustration et incompréhension. Ils ne conçoivent pas pourquoi leurs bons produits, pourtant appréciés par de nombreux touristes québécois, ne pourraient être vendus au Québec. La SAQ agit comme un goulot d’étranglement de la diversité.

Est-ce de droite ou de gauche de pouvoir déguster au Québec ses délicieux produits non offerts par la SAQ ? […]

Est-ce de droite ou de gauche de souhaiter l’authenticité d’un service plus personnalisé, informé et spécialisé, sachant partager le plaisir et les connaissances ? […]

Puisque c’est une libéralisation partielle, la SAQ risque certes de perdre quelques parts de marché, mais non la totalité. Elle continuera à verser des revenus importants au gouvernement, d’autant plus que la concurrence amènera la SAQ à devenir plus performante, plus efficiente et plus proactive, avec peut-être des prix plus abordables. Quant aux revenus perdus, ils peuvent être retrouvés par une taxation adéquate. C’est le cas pour la cigarette : nul besoin d’un monopole pour assurer un contrôle des ventes et des revenus de taxation. […]

La gauche et la droite s’emparent du dossier de la SAQ puisque, étant une société d’État, c’est un marqueur de ce clivage idéologique. Mais la distribution des vins et des alcools, en soi un marché assez banal, ne devrait être l’objet d’un débat doctrinal. Ce n’est ni un service essentiel (éducation, santé), ni un actif économique stratégique (Hydro-Québec), ni le fruit précieux de la Révolution tranquille (le monopole date des années 1920). Et il n’y a aucune théorie économique pour justifier un monopole du vin, comme c’est le cas pour l’électricité. […]

L’enjeu réel, comme économiste et épicurien, c’est le plaisir de la dégustation et la diversité !

12 commentaires
  • Louise-Julie Bertrand - Abonné 11 juin 2018 07 h 55

    Mythe économique

    Étant économiste, vous devriez savoir que l'économie de marché tends à créer des oligopoles. Vos petites boutiques spécialisées seront englouties dans de grandes corporations qui finiront par appliquer plus ou moins les mêmes règles que la société des alcools. C'est bien parce qu'on gère les organismes para-publique comme des entreprises privées (la maximisation des profits avant tout) qu'on voit l'offre s'amenuiser et non le contraire.

    Jean-Pierre Parent

    • Marc Davignon - Abonné 11 juin 2018 08 h 18

      Non! Monsieur désire de petites boutiques pour «connaisseurs», pour «l'élite». Petites boutiques qui visent le marché du «luxe», marché, paradoxalement, en essor (quand on sait que les inégalités augmentent). Pas vraiment l'fun d'être obligé de côtoyé la plèbe. Or, cela n'empêche nullement que les petites boutiques soient des «satellites» de gros oligopoles (à la vitesse que ça va, ce sera un monopole ... privé celui-là, ce n’est pas pareil, c'est beaucoup mieux!).

  • Claude Bariteau - Abonné 11 juin 2018 08 h 16

    Votre raisonnement ne me convainc pas.

    Dans ce domaine, m'intéresse comme vous le plaisir.

    Vous argumenter que la SAQ, parce qu'elle vise la réplique partout de ses produits, concentre ses achats dans des créneaux de vente qui lui empêchent d'offrir des gammes de produits de fabrication moins industrielles.

    Il y a déjà des boutiques de luxe pour des portefeuilles de luxe et les produits étallés varient selon les succursales, la plupart ayant toutefois, des étallages spécialisés et il est possible d'acheter en ligne certains produits plus rares, qui sont livrés en succursale.

    En fait, si privatisation il y a, ça ne devrait que toucher les produits qui sont moins demandés en succursale, ce qui permettrait d'ajouter des produits plus diversifiés, notamment les vins de provenance plus artisanale de différents pays.

    Selon ce que je lis, je ne pense pas que ce soit votre position. Pourtant, cette position aurait le mérite d'octroyer plus de place à des produits recherchés par les épicuriens et feraient de nouveaux dépôts publics ou des compléments.

  • Gilles Théberge - Abonné 11 juin 2018 09 h 10


    Vou dites, «  En outre, la SAQ ne souhaite pas gérer plus d’un certain nombre de références, pour des raisons de coûts et de logistique. »...

    Ah bon. Et l’entreprise privée, avec moins de moyens, ferait davantage de place à une plus grande diversité...?

    Comment ils feraient ça ?

    • Louis Fortin - Abonné 11 juin 2018 09 h 35

      Ben voyons M. Théberge,
      Tout le monde sait que le privé est plus efficace que le public... Ils trouveront bien une façon de sauver quelque part!

  • Pierre Raymond - Abonné 11 juin 2018 11 h 27

    Pour une fois, je trouve cette proposition séduisante moi qui redoute comme la peste la privatisation de la SAQ.

    Mais je demeure prudent et vous pose la question suivante :
    Au fil du tmps, à qui seraient vendus et revendus ces petits commerces qui auraient été ouverts pour le bon motif ?

    • André Joyal - Abonné 11 juin 2018 13 h 43

      @ M.Raymond. «, à qui seraient vendus et revendus ces petits commerces qui auraient été ouverts pour le bon motif ?» Pourquoi seraient-ils destinés à être vendus? Les quelque 60 fromageries artisanales qui font le bonheur de connaisseurs pas nécessairement fortunés, sont-elles destinées à être vendues à Saputo et à d'autres semblables?.
      Moi qui, à l'été 79, ai publié dans la chronique «Idées» du Devoir une page complète pour défendre la SAQ contre les attaques d'un économiste libertarien, 39 ans plus tard,j'appuie à 100% la position de mon collègue de l'UQTR.

      L'été dernier, de passage chez un viticulteur de Toscane, ma famille et moi avons grandement apprécié le vin qui accompagnait divers plats. Quand nous avons demandé à note hôte pourquoi on ne trouvait pas son vin à la SAQ, en levant les épaulses en signe d'impuissance et en un bon français, il a répondu: «Pas possible!»
      Dommage.

    • François Beaulne - Abonné 12 juin 2018 11 h 28

      Tout à fait d'accord avec la question que vous soulevez. Contrairement à ce que prétend M. Joyal, il n'existe aucune garantie que l'apparition en champignons de 'petites boutiques spécialisées" n'évoluera pas, à son tour, en 'chaînes spécialisées" faisant une concurrence déloyale à la SAQ puisque non soumises aux mêmes règles syndiacales. Comparer la vente de fromages ou la vente de saucisses spécialisés à la vente du vin ne tient pas la route. M. Joyal aurait'il par hasard oublié la vente du OKA traditionnel fabriqué par les Bénédictins à la multinationale Agropur? Et que dire de la surveillance de la qualité des produits. On oublie trop souvent que la SAQ n'est pas qu'un commerçant de vin. Elle possède également des laboratoires qui testent la qualité des vins importés, ce qui ne se fait pas là où la vente de l'alccol est privatisé, comme aux Etats-Unis, par exemple. C'est ainsi que ce qui est devenu dans les années '80 et '90 le scandale des vins de Bordeaux ou des vins autrichiens a été mis au jour grâce aux échantillonnages de la SAQ.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 11 juin 2018 11 h 51

    «… pouvoir déguster au Québec ses délicieux produits non offerts par la SAQ » (Frédéric Laurin)

    Monsieur,

    Peut-être ignorez-vous (ou peut-être feignez-vous d'ignorer...) que la SAQ offre déjà un service d'importation privée… Vous n'avez qu'à vous en prévaloir :


    «Si vous avez 18 ans ou plus et que vous résidez au Québec, la SAQ vous offre la possibilité d'acquérir des boissons alcooliques qui ne sont pas commercialisées dans son réseau au moyen des commandes privées.»

    Réf.: https://www.saq.com/content/SAQ/fr/a-propos/faire-affaire-avec-la-saq/particuliers.html