Les pitbulls, entre science et politique

Puisque la majorité des chiens ne sont pas de race pure, un propriétaire pourrait prétendre que son chien à l’apparence de pitbull n’en est pas un, estime l'auteur.
Photo: Michal Cizek Agence France-Presse Puisque la majorité des chiens ne sont pas de race pure, un propriétaire pourrait prétendre que son chien à l’apparence de pitbull n’en est pas un, estime l'auteur.

Ce serait aller contre la science que d’interdire les pitbulls. C’est du moins la raison la plus fréquemment offerte pour justifier les reculs récemment annoncés tant à Montréal qu’à l’Assemblée nationale. C’est comme si les partisans des interdictions affrontaient les scientifiques dans un débat où l’on ne peut donner raison qu’au second camp. Appuyer le premier camp serait laisser la colère que suscitent les attaques des pitbulls dominer la rationalité qui devrait guider l’élaboration des politiques publiques.

Dans ce débat comme dans bien d’autres, il est faux de prétendre que la science conduit inéluctablement vers une conclusion politique, quelle qu’elle soit. Les scientifiques ont bien entendu un rôle à jouer dans les débats entourant les choix en matière de politiques publiques, mais ce rôle est bien davantage d’éclairer le débat que de dicter le choix.

Certains scientifiques affirment que la force des mâchoires des pitbulls et l’agressivité de ces chiens leur confèrent la capacité de causer des blessures graves, voire la mort d’humains. D’autres scientifiques soulignent que les pitbulls ne sont pas les seuls chiens qui sont dangereux pour les humains. Si on tolère ces autres chiens, les risques que présentent les pitbulls devraient être tout aussi tolérables. Ce à quoi on pourrait rétorquer que le législateur pourrait très bien étendre les interdictions à ces autres chiens qui présentent aussi des risques. Bref, des scientifiques alimentent tant les partisans des interdictions que leurs détracteurs, ce qui n’a rien d’atypique dans les débats de politiques publiques.

Classification difficile

L’argument scientifique le plus souvent avancé pour justifier les reculs des élus quant à l’interdiction des pitbulls porte sur la difficulté de classifier les chiens selon des races. Puisque la majorité des chiens ne sont pas de race pure, un propriétaire pourrait prétendre que son chien à l’apparence de pitbull n’en est pas un. On imagine alors les difficultés que pourrait occasionner la mise en oeuvre d’une interdiction de ces chiens. Cependant, l’argument scientifique doit être pris comme une mise en garde et non comme un empêchement d’aller de l’avant avec un règlement interdisant les pitbulls.

La mise en garde devrait inciter la prudence des élus décidés à légiférer quant à la façon dont on identifie les pitbulls et d’autres types de chiens dans les lois et règlements. Elle devrait aussi les sensibiliser à la possibilité que les décisions prises en vertu de la loi ou du règlement interdisant les pitbulls soient contestées devant les tribunaux et que l’issue de ces contestations soit incertaine, même avec des textes bien ficelés. Il est utile que les scientifiques aident les législateurs à comprendre les difficultés que comporte la rédaction d’une loi ou d’un règlement, ainsi que la défense de leurs décisions, notamment devant les tribunaux. À elles seules, ces difficultés justifient bien mal le recul des législateurs dans le dossier des pitbulls.

Comme pour tout choix de politique publique, l’interdiction des pitbulls est un choix politique. Dans ce cas comme dans d’autres, les scientifiques peuvent aider les législateurs à produire de meilleures lois, mais ils ne dictent pas leur choix. Choisir une option de politique publique plutôt qu’une autre, c’est prioriser des valeurs. Le législateur qui choisit une option révèle les valeurs qui motivent son action politique. Les législateurs qui ont reculé devant l’interdiction des pitbulls ont ainsi signalé qu’ils préfèrent la liberté des propriétaires de chiens à la sécurité des personnes qui côtoient ces chiens. Le choix est parfaitement légitime ; les législateurs ont été élus pour faire des choix politiques. Plus discutable est la pratique qui consiste à se cacher derrière la science pour mieux camoufler la véritable nature de ses choix.

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