Les futurs enseignants pâtiront de la supervision à distance

L'Université Laval a aboli les postes de chargés de cours responsables de la supervision des stages en milieu scolaire dans les programmes de formation des enseignants du primaire et du secondaire, au profit d’une supervision à distance.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne L'Université Laval a aboli les postes de chargés de cours responsables de la supervision des stages en milieu scolaire dans les programmes de formation des enseignants du primaire et du secondaire, au profit d’une supervision à distance.

La décision de l’Université Laval d’abolir les postes de chargés de cours responsables de la supervision des stages en milieu scolaire dans les programmes de formation des enseignants du primaire et du secondaire, au profit d’une supervision à distance, nous consterne. Dans une période où il est reconnu que la persévérance des jeunes enseignantes et enseignants est mise à rude épreuve et que 40 % abandonnent la profession dans les cinq premières années, cette décision va fragiliser encore davantage leur formation. Nous dénonçons cette décision qui relève d’un choix pédagogique et politique inapproprié et incompréhensible, d’autant plus que l’Université Laval n’a pas fait la démonstration des effets positifs de cette approche technologique de la supervision.

Au détriment des stagiaires

Dans un communiqué de l’Université Laval publié le 24 mai dernier, on lit que « la refonte du programme implique un plus grand engagement, une participation et une présence accrue du futur personnel de supervision auprès des stagiaires ». Contradiction dans les termes ? Présence accrue, mais « à distance » ? Engagement et participation améliorés, mais deux fois moins de temps à consacrer à chaque stagiaire, comme l’a rapporté Radio-Canada ? Au final, c’est 52 superviseurs qui seront remplacés par 5 personnes. Où s’en va-t-on ?

Sous prétexte de « pouvoir observer et analyser la prestation d’un stagiaire sous différents angles », vous abandonnez le regard aguerri de superviseurs ayant des années d’expérience en enseignement primaire et secondaire. Pour quelles raisons ? Pour mettre à profit des outils technologiques. Nous ne sommes pas contre l’emploi de ces outils technologiques, mais seulement en complément du regard humain porté sur le travail des stagiaires. Recourir à un mode exclusif de supervision par vidéoscopie va non seulement affaiblir la relation directe entre les superviseurs et les stagiaires, cela présentera une vision toujours partielle du milieu sur laquelle se basera l’évaluation à distance. La compréhension des superviseurs de stage sera appauvrie en raison du manque d’immersion dans le milieu scolaire.

Autre fait inquiétant, aucune exigence relative à une expérience d’enseignement aux niveaux primaire et secondaire n’est désormais requise pour les personnes qui occuperont les nouveaux postes de supervision. Comment peut-on conseiller et évaluer des stagiaires sans avoir une expérience de cet enseignement et une connaissance directe des élèves ?

Un métier humain avant tout

Rappelons que l’outil fondamental en enseignement, c’est d’abord la personne. Nous craignons que les changements annoncés se fassent au détriment de l’intégration harmonieuse des stagiaires dans le milieu scolaire. Enseigner est exigeant et nos stagiaires ont besoin d’écoute, d’encouragement et de soutien dans les moments difficiles. C’est ce volet humain qui fera d’eux des intervenants signifiants et efficaces, usant de jugement professionnel. En attendant que leur gestion de classe prenne de l’aplomb, que leur singularité se déploie comme enseignant, c’est sur le plan humain qu’ils ont besoin d’accompagnement. Actuellement, le défi de la gestion de classe et de la mission éducative demande de plus en plus des intervenants solides, conscients de la complexité des relations. Favoriser la confiance en soi influence l’intervention du stagiaire en classe, ce qui a, par le fait même, un effet positif sur les apprentissages.

Par ailleurs, comment faire une rétroaction complète si la vidéo ne nous donne pas accès à l’ensemble des élèves de la classe, au travail en sous-groupes, au corridor lors des déplacements ? Notre présence dans le milieu est assurée non seulement en cas de difficultés, mais tout au long du stage. Superviser un stage en milieu scolaire, c’est voir surgir les problèmes et chercher des solutions avant qu’ils ne soient devenus trop importants ; c’est prévenir plutôt que guérir.

Un renvoi cavalier

Le renvoi cavalier de la très grande majorité des superviseurs actuels laisse un goût amer. Comme seul remerciement pour les 10 ou 20 années d’engagement envers nos étudiants à l’Université Laval, nous n’avons eu droit qu’à une seule petite phrase au bas d’un courriel, courriel qui portait d’ailleurs sur un autre sujet. Non seulement nous perdons un emploi que nous aimons, mais nous sommes remerciés du revers de la main. Comment peut-on accepter d’être traités ainsi par un établissement qui devrait être un modèle pour la société, notamment sur le plan des ressources humaines ?

* La lettre est signée par :
Les superviseures et superviseurs de stage Jean-Guy Allard, Sylvie Gladys Bidjang, Édith Blais, Francine Boily, André Bond, Mario Boucher, Serge Boutin, Jean Blouin, Marie Brousseau, Yvan-Daniel Caron, Gilles Carrier, Nelson Fecteau, André Fortier, Aline Gagnon, Christine Gendron, Grégoire Goulet, Rhéo Lacroix, Nicole Laroche, Murielle Larouche, Alain Lepage, Charlotte Lessard, Louis Marcotte, Claire Mercier, Raymond Morin, Marc Morel, Pierrette Richer, Conrad Roy, Denise Riou, Rodrigue Samuel, Geneviève St-Maurice, Jean-Pierre Theil et Pierrette Tremblay.

6 commentaires
  • Jean-François Laferté - Abonné 8 juin 2018 06 h 21

    Et dire que....

    Bonjour,

    Et dire qu’hier,en ces pages, un directeur du secondaire prônait l’arrivée salvatrice des technologies (7/6/2018) dans les écoles du Québec:"Big Brother is watching you "...Pauvre Georges Orwell,il doit se retourner dans sa tombe..
    La machine ne remplacera jamais l’humain,voilà ce que donne cette supervision des stagiaires.Bravo aux signataires de cette lettre!
    Jean-François Laferté
    retraité de l’éducation
    fidèle abonné

  • Marguerite Paradis - Abonnée 8 juin 2018 07 h 43

    UNE TRISTE TENDANCE

    Dans les professions pratiques, comme éducation, travail social, etc., je ne comprends vraiment pas pourquoi que les universités coupent dans dans les rares « outils » d'encadrement de l'apprentissage sur le terrain. En plus du savoir, c'est le développement des savoir-faire et savoir-être de la profession qui est « enJeu ».

  • Nadia Alexan - Abonnée 8 juin 2018 10 h 42

    Une société de technocrates sans âme!

    Je déplore la décision de l'université Laval de retirer les chargés de cours qui supervisaient les futurs enseignants. Depuis quelque temps, les universités emploient des cadres issus de l'entrepreneuriat qui n'ont jamais mis les pieds dans une classe d'étudiants. On essaye de gérer l'école et l'université sur le modèle "business management," comme une usine, ce qui n'a rien à faire avec la pédagogie. Comment peut-on conseiller et évaluer des stagiaires sans avoir une expérience de cet enseignement et une connaissance directe des élèves ? Employer la technologie dans le domaine du savoir, en enlevant l'aspect humain de l'enseignement, va nous conduire à une société de technocrates sans âme.

  • Yvan Rondeau - Abonné 8 juin 2018 23 h 18

    De l'incompétence

    Quelle incompétence de la part de l'université. ce sont les gestionnaires responsables de cette décision qui devraient être mis au rancart. Et je suis sérieux, Tout notre système d'éducation est mené par des gens qui n'ont aucune expérience d'enseignement, à commencer par le ministre de l'éducation, c'est là le problème.
    Yvan Rondeau, enseignant à la retraite

  • Sylvie Demers - Abonnée 9 juin 2018 13 h 12

    La main sur l’épaule..

    L’enseignement étant essentiellement une question de relation humaine comment peut-on placer une « machine »entre le stagiaire et le superviseur..?!?
    Quand nous savons qu’une main sur l’épaule,un sourire,un clin d’oeil font toute la différence quand il s’agit d’encourager et de stimuler le stagiaire en cas de doute ou d’hésitation...de la même manière que pour l’élève avec lequel il doit développer une réelle relation humaine,il me semble que cette supervision lui servira d’exemple à suivre dans sa profession future.

    S.Demers
    Orthopédagogue retraitée