Le mythe de la compétence et la loi sur la parité en politique

Les hommes constituent 50% de la population québécoise, mais représentent 70,4% des députés de l’Assemblée nationale, déplore l'auteure.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Les hommes constituent 50% de la population québécoise, mais représentent 70,4% des députés de l’Assemblée nationale, déplore l'auteure.

Le débat sur la parité en politique a refait surface récemment. Alors que le Parti québécois et Québec solidaire se disent favorables à une loi sur la parité, le Parti libéral y est opposé. Ce débat n’est pas propre au Québec. En effet, plusieurs pays ont adopté une forme ou une autre de quotas pour augmenter la représentation des femmes en politique. Après plusieurs années d’existence et d’études sur le sujet, il est possible de conclure que l’argument de la compétence comme objection à la loi sur la parité est un mythe.

Tout d’abord, les études universitaires tendent à démontrer un biais dans le recrutement des candidats aux élections. À compétences égales, les hommes sont plus susceptibles d’être contactés par les partis politiques pour être candidats. Les partis politiques sont en majorité contrôlés par des hommes blancs issus de milieux privilégiés, et ceux-ci recrutent dans leur réseau de contacts. Par conséquent, le recrutement politique se fait auprès d’un groupe sélect de citoyens qui se ressemblent. L’exclusion des femmes n’est donc pas une conséquence d’un manque de compétence, mais bien de leur traditionnelle absence des milieux politiques.

L’argument de la compétence contre les quotas stipule aussi qu’il est dans l’intérêt de la population d’avoir le meilleur représentant possible. L’adoption de quotas minerait cet objectif. Encore une fois, les études universitaires démontrent que cela n’est pas le cas. Dans les pays ayant adopté des quotas pour les femmes, il est difficile de démontrer que les femmes sont moins qualifiées que les hommes. En effet, dans une étude suédoise sur les conséquences de l’adoption de mesures paritaires par les partis politiques (« Gender quotas and the crisis of the mediocre man »), les auteurs montrent que l’adoption de mesures a augmenté le niveau de compétence non seulement des candidates féminines, mais aussi des candidats masculins. Les auteurs concluent donc que l’adoption de mesures paritaires mène à une crise chez l’homme politique médiocre, puisque celui-ci est remplacé par une femme plus compétente.

De plus, il n’y a pas de différence majeure entre la qualité du travail des femmes et des hommes élus sous les quotas. Par exemple, les femmes élues sous la loi de la parité en France sont tout aussi aptes que les hommes à accomplir leur travail de députée. Les trajectoires de carrières politiques montrent également que les femmes ont le même succès que les hommes. En somme, l’adoption de quotas garantissant un certain pourcentage de femmes candidates aux élections ne mène en rien à un déclin de la qualité de nos représentants politiques.

Favorisés par le système

Le problème n’est donc pas que les femmes ne sont pas assez compétentes pour être choisies comme candidates aux élections, mais bien que les hommes monopolisent l’accès au pouvoir politique. Les hommes constituent 50 % de la population québécoise, mais représentent 70,4 % des députés de l’Assemblée nationale. Leur surreprésentation n’est pas due à une habileté naturelle pour la politique, mais existe bel et bien parce que le système actuel les favorise.

Un autre problème parfois mentionné lors des discussions concernant l’adoption d’une loi sur la parité en politique est la nécessité de respecter l’indépendance des associations locales lors du choix des candidats. Ce problème n’est pas propre au Québec et certains partis politiques ont adopté une politique de nomination entièrement féminine pour résoudre ce problème. Par exemple, le Parti travailliste du Royaume-Uni a pour politique de réserver certaines circonscriptions aux candidatures féminines. Les membres de ces circonscriptions doivent donc choisir un candidat parmi une liste composée de femmes uniquement (all-women shortlist).

De plus, pour s’assurer que les femmes ne sont pas uniquement nommées dans des circonscriptions perdues d’avance, le Parti travailliste australien prend en compte les chances de gagner lorsque vient le temps de choisir les circonscriptions où les listes entièrement féminines seront adoptées. Cette pratique a permis au Parti travailliste australien d’avoir 48 % de femmes élues sous leur bannière au Parlement australien.

Les quotas favorisant la présence des femmes en politique ne sont pas antidémocratiques ou injustes. C’est un moyen qui peut être efficace, s’il est bien construit, pour corriger une situation injuste et inéquitable. La principale conséquence des quotas n’est pas le remplacement d’hommes politiques compétent par des femmes incompétentes, mais bien le remplacement d’hommes médiocres par des femmes compétentes. La population québécoise ne peut que bénéficier de l’augmentation du nombre de femmes en politique.

3 commentaires
  • Raymond Labelle - Abonné 24 mai 2018 07 h 32

    Hmmm. Bonne question.

    Donc, l'assemblée nationale +- 70% masculine. Pour parité, il faut remplacer 20 de ces 70. Charitablement, ne nommons personnes. Mais si on prenait les 20 pires et les remplaçait par des femmes, on pourrait essayer de trouver mieux, avec de bonnes chances de trouver. Peut-être pas si dur à battre au point de vue compétence. Le quota donnerait un alibi pour procéder à cette hausse de niveau.

    Je sais que c'est plus compliqué - on ne peut faire de quota que pour les candidatures - c'est la population qui élit. On ne sait pas d'avance, sauf dans quelques châteaux-forts, qui sera élu.e - bien qu'on puisse "probabiliser" pour les différents comtés.

    L'exemple ci-dessus illustre le principe en sur-simplifiant, mais le même principe s'applique aux candidatures: s'il y a plus d'hommes à éliminer pour atteindre le quota - éliminer les moins bons - trouver meilleure sera d'autant plus aisé - le quota améliorera le niveau général.

    Si un jour la situation s'inversait, et que c'est plutôt des femmes qu'il faudrait éliminer, le même principe s'appliquerait et hausserait aussi le niveau général.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 24 mai 2018 17 h 29

    L'auteure écrit :

    « La principale conséquence des quotas n’est pas le remplacement d’hommes politiques compétent par des femmes incompétentes, mais bien le remplacement d’hommes médiocres par des femmes compétentes. »

    Ma foi, quand je vois ce qui se passe avec certains députés libéraux médiocres et incompétents à Québec comme Yves St-Denis, Laurent Lessard, Jerry Sklavounos, Sam Hamad et d'autres encore, je ne peux que lui donner raison.

  • Jean-Sébastien Garceau - Abonné 25 mai 2018 18 h 14

    Bien vrai ... et plus

    L'argument me semble en effet intéressant, mais a le défaut de s'arrêter à seulement le genre. Les élus se recrutent actuellement chez les hommes blancs de classe bourgeoise. Il y a trois trucs là dessous : genre, apparence ethnique, classe sociale.
    Inutile de dire que les mêmes mécanismes qui favorisent les hommes ont toutes les chances de se répéter lorsqu'on analyse selon d'autres facteurs.
    Ce serait en fait révéler notre système pour ce qu'il est : les candidats se recrutent dans certains milieux pour en général servir certains intérêts. On est forcé d'admettre que la démocratie ne porte pas son vrai nom. Inutile de faire toujours appel à la compétence : ce qu'on ne sait pas, on peut, dans les meilleures conditions, l'apprendre. C'est bien en forgeant qu'on devient forgeron.
    D'ailleurs, c'est quand même le jugement des électeurs qui nous a donné les gouvernements qu'on a eu. Je ne vois pas qu'est-ce qu'on risque de pire à forcer le peuple à s'impliquer davantage dans ses propres affaires.