À la défense des chargés de cours

<p>En tant que chargée de cours, je travaille plus de 40 heures par semaine depuis quinze ans pour gagner rarement plus de 20 000 $ par année, une situation que je partage avec bien d’autres chargés de cours, témoigne l’auteure.</p>
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En tant que chargée de cours, je travaille plus de 40 heures par semaine depuis quinze ans pour gagner rarement plus de 20 000 $ par année, une situation que je partage avec bien d’autres chargés de cours, témoigne l’auteure.

Le témoignage fait récemment dans les pages du Devoir par le professeur — en lockout — Étienne St-Jean de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), où il écorche au passage ses collègues chargés de cours, m’a totalement renversée. « Mais même si j’ai beaucoup d’estime pour ces personnes [chargés de cours], qui font un travail formidable, elles ne font qu’entrer donner leurs cours, et repartir par la suite. […] Ça coûte moins cher […]. […] Ils n’amènent pas de bourses pour les étudiants, ni de subvention de recherche […]. Ils n’inventent pas de nouvelles formations, ni ne créent de solutions pour vaincre les cancers, ni n’inventent des nouveaux biocarburants pour être prêts quand il n’y aura plus de pétrole. Bref, on ne leur permet pas de changer le monde, on leur demande de le faire rouler. » Quel préjugé (ou ignorance crasse ?) ! Loin d’être absolument découragée, j’aime penser que la plupart de mes collègues professeurs permanents ne partagent pas cette opinion.

Disons les choses comme elles sont… En tant que chargée de cours, je travaille plus de 40 heures par semaine depuis quinze ans pour gagner rarement plus de 20 000 $ par année, cela avec un postdoctorat en poche, une situation que je partage avec bien d’autres chargés de cours. Pour être à la hauteur de ce que l’on attend de moi, je participe chaque année à maintes rencontres, maints congrès et colloques pour garder mes connaissances à jour et pour partager avec les collègues ; je lis des tonnes de travaux ; je revampe mes cours pour faire du neuf (ce qui est au-delà des mises à jour périodiques nécessaires) ; je prépare des lettres de recommandation pour des étudiants, car j’ai à coeur de les soutenir ; je réponds aux demandes des médias et d’organismes communautaires ; j’écris des articles et fais des recherches. Tout cela, je le fais sans être payée et sans certitude de continuité pour mes cours. En plus, je dois assumer seule les risques de mon travail et les traitements de santé nécessaires.

À certains égards, le professeur St-Jean a raison : ni mon enseignement ni mes travaux ne vont « changer le monde ». Ils n’apporteront pas de solution aux maladies graves, ni aux problèmes engendrés par les comportements destructeurs des humains. N’empêche que… mes étudiants et bien d’autres reconnaissent ma compétence et apprécient mon savoir unique, puisque je suis également une chercheuse produisant un savoir original. Et si les graves difficultés découlant de l’épuisement des ressources naturelles ne sont pas au coeur de mes travaux, le sens de la vie et les droits de la personne le sont. Au travers de mes travaux, j’essaie bien humblement d’amener d’autres humains à réfléchir sur les conditions dans lesquelles les femmes accouchent avec leurs conséquences, sur la place des pères dans la famille, sur ce que cela signifie « être en santé ». En tant qu’historienne professionnelle dont le travail est justement de construire et de transmettre des connaissances, à titre de mère et de citoyenne impliquée dans sa communauté et préoccupée par l’héritage qu’elle laisse, je ne me sens vraiment pas en arrière de qui que ce soit. Et dans les institutions où je travaille, je ne me sens surtout pas comme une enseignante de seconde zone.

Le professeur St-Jean devrait prendre conscience du fait que l’abus de pouvoir, la division et le mépris ne mènent jamais bien loin. Non seulement cette attitude fait du mal à d’autres humains — et dans le cas actuel à des collègues respectables —, mais elle profite en particulier aux exploiteurs auxquels il s’oppose. Sur l’importance de se préoccuper des « écarts entre les riches et les pauvres sur la planète » comme il l’écrit, on ne peut qu’être d’accord, c’est même fondamental pour la continuité de la vie. Toutefois, je souhaiterais que sa préoccupation égalitariste résonne à l’échelle micro des rapports intrauniversitaires. Cela aussi participe à la vie.

7 commentaires
  • Marguerite Paradis - Abonnée 15 mai 2018 06 h 18

    TOUT DE MÊME : UN.E BOUCHE-TROU

    Tout à fait madame Rivard concernant le travail accompli, je suis aussi chargée de cours et j'accomplie mon travail avec rigueur et bonne humeur pour des peanuts.
    Étant contractuel.le, pour ma santé mentale, j'ai compris qu'il ne faut pas que je m'attende à plus de « reconnaissance » organisationnelle que ce que l'on accordre à unE bouche-trou.

  • Valérie Descôteaux - Abonnée 15 mai 2018 07 h 00

    Merci!

    Je suis chargée de cours depuis 10 ans, à temps plein. Le texte de ce professeur m’avait aussi blessée. Merci d’avoir pris la parole, les quelque 13 000 chargés et chargées de cours du Québec vous sont reconnaissants!

  • Michèle Cossette - Abonnée 15 mai 2018 12 h 09

    Avoir un doctorat et ne pas savoir lire

    Je vais peut-être regretter ce commentaire, mais je suis tellement fatiguée de ces gens instruits qui sont incapables de lire correctement un texte! Ce n'est pas parce qu'on a un doctorat qu'on a la capacité d'analyse aiguisée, semble-t-il...

    Ce que j'ai compris de la lettre de M. St-Jean, c'est simplement qu'il déplore que l'université veuille baisser le plancher d'emploi, ce qui fait augmenter le nombre de chargés de cours et réduire le nombre de professeurs.

    Il regrette que l'université ne voie que le côté financier de la situation . En effet, plus de chargés de cours et moins de professeurs, ça coûte moins cher à l'employeur, parce que le chargé de cours, n'ayant pas à accomplir toutes les tâches du professeur, est bien sûr moins bien payé, sans compter qu'il n'a pas d'avantages sociaux. Rien dans son propos ne dénigre la qualité du travail qu'effectuent ces chargés de cours.

    Y a-t-il des erreurs dans son texte? Certaines des tâches qu'il énumère sont-elles effectuées par les chargés de cours? Je ne crois pas. Il ne fait que décrire la réalité. Je ne vois pas en quoi cela signifierait qu'il dévalue le travail que les chargés de cours accomplissent effectivement.

    Au contraire, il écrit qu'il a beaucoup d'estime pour ces personnes, qui font un travail formidable. Je n'appelle pas cela du mépris.

    Pour info, j'ai été chargée de cours dans ma vie, dans deux universités différentes. Je connais donc bien la situation.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 15 mai 2018 16 h 06

    @Michèle Cossette

    «(…) Ces gens instruits qui sont incapables de lire correctement un texte!»( Michèle Cossette)

    Je m'étonne aussi de la difficulté grandissante des universitaires à lire proprement un commentaire. Il faut dorénavant les prendre par la main pour les mener d'un bout à l'autre du texte, au risque qu'ils ne s'embourbent et ne prennent pied qu'en s'accrochant à l'aspect qui conforte ou contredit leur inébranlable conviction…

    En fait, lorsque l'on est incapable de comprendre le sujet sur lequel porte un texte, c'est que l'on n'est pas instruit et que donc notre diplôme c'est du chiqué !

    Le vocabulaire s'appauvrit. Ainsi, plutôt que de nommer précisément il faut maintenant décrire avec une surabondance de circonlocutions et de périphrases et la pensée se dissout dans une surabondance d'énoncés.

  • Jean-Charles Morin - Abonné 15 mai 2018 17 h 23

    Combien gagne un chargé de cours?

    "En tant que chargée de cours, je travaille plus de 40 heures par semaine depuis quinze ans pour gagner rarement plus de 20 000 $ par année, cela avec un post-doctorat en poche, une situation que je partage avec bien d’autres chargés de cours. " - Andrée Rivard

    N'étant pas universitaire, je ne suis pas familier avec la situation des chargés de cours dans les collèges et les universités et beaucoup sont certainement dans mon cas. Madame Rivard aurait tout intérêt à nous expliquer plus en détail comment un détenteur d'un diplôme d'études supérieures travaillant quarante heures par semaine dans le milieu universitaire peine à faire plus de 20,000$ par année. Cela constitue un revenu à peine au-dessus du seuil de pauvreté. Si cette situation s'avère véridique, elle serait révélatrice de l'attitude dévalorisante, voire du mépris crasse, de notre société envers l'éducation et la culture. Ce serait là, me semble-t-il. le véritable scandale à dénoncer.