Couvrez ces corps qu’on ne saurait voir

Au lieu de forcer des adolescentes à enfiler des cotons ouatés, ce sur quoi on ferait mieux de s’interroger, c’est le regard que les adultes ne peuvent s’empêcher de poser sur elles, estime l'auteure.
Photo: Antonio Guillem Getty Images Au lieu de forcer des adolescentes à enfiler des cotons ouatés, ce sur quoi on ferait mieux de s’interroger, c’est le regard que les adultes ne peuvent s’empêcher de poser sur elles, estime l'auteure.

À l’école de ma fille, avec l’arrivée du printemps, les interdictions se mettent à pleuvoir. Un matin bien ensoleillé, une enseignante exige d’une élève qu’elle enfile un coton ouaté par-dessus le haut que, ce matin-là, elle a choisi de porter. Sous quel prétexte ? L’enseignante lui indique qu’elle aurait dû mettre un soutien-gorge. Le passé récent de l’école Robert-Gravel, où une manifestation avait été organisée en appui aux filles qu’on voulait forcer à porter de quoi cacher seins en général et mamelons en particulier, nous revient en mémoire. Mais puisqu’on insiste, voyons voir…

Je suppose qu’on n’évalue pas l’épaisseur des t-shirts sur les torses considérés comme masculins… Je suppose aussi qu’on ne vérifie pas si les dénommés garçons portent des sous-vêtements qui soutiennent suffisamment, de manière à lisser l’entrejambe… Je suppose enfin qu’on n’interdit pas aux garçons (ni aux hommes qui travaillent dans les écoles) de s’asseoir cuisses allègrement écartées, offrant en spectacle leurs organes génitaux, d’une manière délibérée ou non… Je suppose qu’on ne fait rien de tout ça. Néanmoins, on se permet de « monitorer » le corps des filles, des individus assignés filles, qui vivent et sont reconnus en tant que telles.

Je me demande qui est dérangé par ces mamelons, cette poitrine, ces épaules, ce ventre… assis dans la salle de classe ou avançant dans les couloirs de l’école… Quels regards sont happés par les corps des adolescentes et qu’on cherche donc à détourner ? Ces jeunes hommes avec qui elles étudient ? Ceux-là mêmes qui, si on prend le temps de les interroger et de les écouter, affirment ne pas s’intéresser à la façon de s’habiller de leurs compagnes élèves ? Ceux-là mêmes qui les encouragent à résister au code vestimentaire que l’école tente de leur imposer ?

Pourtant, c’est justement au nom de ces garçons-là que le code vestimentaire semble s’élaborer. Ce sont eux qu’on cherche à « protéger » en leur offrant un environnement d’apprentissage adéquat, sans distractions, sans cette distraction terrible que représente le corps des adolescentes. Ce qui sous-entend, encore une fois, que les êtres humains assignés garçons, socialisés en tant que tels et qui correspondent (du moins en apparence) au genre qui leur a été donné, sont à un tel point victimes de leurs hormones qu’il faut les prévenir d’abord et avant tout contre eux-mêmes. Ce qui sous-entend aussi qu’il faut à tout prix empêcher que ne se retrouvent, sous leurs yeux, des corps d’adolescentes susceptibles de les exciter. Ce qui sous-entend, enfin, que ces garçons sont forcément excités par des filles.

Ensemble de préjugés

Mais qui, dans l’enceinte de l’école secondaire, plaque sur ces « corps adolescents » un tel ensemble de préjugés ? Qui sexualise ces corps, sinon les adultes qui les entourent ? Et qui, au final, est dérangé ? Qui d’autre que le « corps enseignant » ?

J’ai vu passer devant mes yeux, dans mes classes à l’université, des corps de toutes sortes, vêtus de mille et une façons. Des corps qui correspondent ou non aux codes de la masculinité et de la féminité, révélant plus ou moins de formes, plus ou moins de peau. Jamais, bien entendu, il ne me serait venu à l’idée d’imposer un code vestimentaire. On me dira que l’université est fréquentée par des adultes, qu’il ne faut donc pas tout mélanger. Pourtant, je me demande si, ce qu’on reproche aux adolescentes, ce n’est pas, justement, d’avoir « déjà » un corps de femme. Comme si elles étaient « trop grandes » pour leur âge et qu’en cachant leurs formes, leur peau, on cherchait à les retenir un peu plus longtemps dans l’enfance… Mais les retenir dans l’enfance au profit de quoi, ou plutôt de qui ? Qui n’arrive pas à gérer le corps des filles ? Ou encore : qu’est-ce qu’il y a de si inquiétant dans ces corps-là, adolescents ? Et qu’est-ce que ça signifie quand un corps enseignant impose de le cacher, sous prétexte qu’il est sexué, sans se rendre compte que, ce faisant, il est justement en train de l’hypersexualiser ?

Il me semble qu’au lieu de forcer des adolescentes à enfiler des cotons ouatés sur leurs épaules dénudées ou leur poitrine décorsetée, ce sur quoi on ferait mieux de s’interroger, c’est le regard que, une fois arrivé le printemps, les adultes ne peuvent s’empêcher de poser sur elles…

21 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 11 mai 2018 06 h 46

    Bien dit madame ....

    et très bien écrit. Tout en ayant de l'humour, vous savez très bien interpréter.

    • Johanne St-Amour - Abonnée 11 mai 2018 09 h 10

      Couvrir le corps par un voile est aussi de l'hypersexualiation!
      Personnellement, d'abord, je tique sur ce terme «les êtres humains assignés garçons». Un sexe n'est pas assigné, mais une réalité biologique. On constate ici toute l'imprégnation de l'identité de genre et la complexité à maintenant représenter les sexes (incluant la réalité des trans et des intersexuels).
      Mme Delvaux «suppose» que les contraintes imposées aux filles ne sont pas imposées aux garcons. Suppose! Il serait extrêmement étonnant que les garçons puissent être complètement libres de s'habiller comme ils veulent à l'école. Critiquant les propos de jeunes filles d'une école à Québec, les carrés jaunes, Annie-Eve Collin, philosophe et féministe, écrivait il y a peu: «les garçons ont-ils le droit d'avoir les épaules, le ventre et les cuisses dénudées à l'école? Si ce n'est pas le cas, alors il devient difficile de soutenir que le règlement vise particulièrement les filles.»
      Mme Collin écrivait aussi que «s’il existe des contraintes vestimentaires qui encouragent l’hypersexualisation, elles semblent se trouver beaucoup plus dans la mode et dans les médias que dans les codes vestimentaires des établissements scolaires.»
      Il est curieux de constater la promptitude de Mme Delvaux à dénoncer les règlements vestimentaires prétendument destinés aux seules étudiantes, alors qu'elle se garde bien de faire la même chose lorsqu'il s'agit du voile et particulièrement le voile des fillettes, celles-là même à qui une partie de musulmanEs plus intégristes impose une cérémonie du voile et où on leur demande de jurer de porter ce voile toute leur vie! Je ne me souviens pas non plus d'avoir lu un quelconque texte de Mme Delvaux sur la révolution des femmes Iraniennes (et maintenant en Arabie Saoudite) qui ne veulent plus se voir imposer le voile.
      Le voile, intégral ou non, est une autre dimension d'une représentation hypersexualisée des filles.

  • Léonce Naud - Abonné 11 mai 2018 07 h 52

    À l'école : le pagne et le brayet, il n'y a que ça de vrai !


    Dans le cadre de sa politique d'utilisation de produits agricoles bien de chez nous, le gouvernement du Québec vient de régler le problème de l'uniforme scolaire au Québec. Pour les filles, ce sera le port obligatoire d'un pagne confectionné de feuilles de blé d'Inde retenues à la ceinture par une jolie cordelette bleue royal. Fini les saintes-nitouche !
    Pour les gars, le port tout aussi obligatoire d'un brayet en cuir souple d'orignal avec, en option de remplacement, un étui pénien rigide d'une longueur d'un pied maximum. L'école québécoise deviendra ainsi full écologique et se distinguera assurément à l'international. Enfin, l'Union des producteurs agricoles (UPA) s'offre à fournir gratuitement les feuilles de blé d'Inde.

  • Solange Bolduc - Inscrite 11 mai 2018 09 h 30

    Le corps féminin a ses raisons que le raison trop raisonnante bafoue comme un mal nécessaire !

    Et vous avez bien raison de mentionner Madame Delvaux le sort réservé aux filles : ces pauvres Ève tentatrices ou démoniaques, par rapport aux garçons qui ont tous les droits, même celui de faire semblant que ça ne les intéresse pas, pour mieux attribuer à la femme le poids de la faute , de sa beauté naturelle pour mieux la soumettre.

    Je me suis battue à l'Été 95 pour qu'on prenne nos douches à poils dans les bains publics....Et pourtant cela se passait dans des douches exclusivement réservées aux femmes....J'ai gagné contre la Ville de Montréal, et je croyais qu'on avait évolué et que la nudité habillé ou plus ou moins habillé est chose naturelle, et même belle en soi , sans que cela ne réfère exclusivement au désir sexuel, ou à de la provocation. .

    Plus on interdit plus la chose est tentante, plus on détourne la beauté de l'esthétique pour en faire quelque chose de laid, de monstrueux.

    Il faut juste apprendre qu'il existe un temps pour chaque chose, et que l'on peut regarder la beauté sans que cela ne devienne un objet soumis à la perversion de ceux qui l'interdisent....pour en faire quelque chose de mal, d'artificiel.

    À 22 ans, j'ai jeté par-dessus bord mon soutien-gorge, et ne l'ai plus jamais reporté, et je ne crois pas avoir été plus indécente pour cela. Laissons donc les jeunes adolescentes exprimer leur vraie nature avant d'imprimer dans leur tête et leur coeur ce mal atavique que la religion nous a imposé!

    L'indécence est dans l'oeil de celui ou celle qui s'insurge contre la beauté naturelle...et peut-être préférera-t-on la pornographie qui déforme la beauté, rabaisse au rang artificiel le désir, l'acte sexuel lui-même !

  • Paul Gagnon - Inscrit 11 mai 2018 09 h 50

    Peut-être devrait-on séparer les filles et les garçons comme jadis? Oups, il n'y plus ni filles ni garçons, sauf dans les têtes mal construites (comme la mienne). Tous pareils dans ce nouveau monde enchanté que nous venons de découvrir et que Colomb (Christophe.e) a loupé en son temps... Espérons que cette nouvelle utopie ne nous apportera pas une autre coupe pleine d'amertume.

  • Bernard Terreault - Abonné 11 mai 2018 09 h 54

    Où placer la limite ?

    Torses, masculins et féminins, nus sur la rue Sainte-Catherine, ou sur le Chemin des Bégonias à Terrebonne? Nudité totale sur les plages? Jambes couvertes au moins jusqu'à moitié cuisse pour les fonctionnaires et commis? Et pour les policiers et policières? Et au Conseil municipal? Que nos élu(e)s, à l'écoute de leurs électeurs, votent les lois et règlements qui reflètent le point de vue de la majorité et que les dissident(e)s s'y conforment : après tout, si le costume c'est si peu important, pourquoi en faire un histoire de droits humains comme le droit de vote, ou le droit de mettre fin à sa vie dans la dignité?