Témoignage d’un professeur de l’UQTR en lockout

La direction de l'UQTR a mis ses professeurs en lockout mercredi dernier.
Photo: Wikicommons La direction de l'UQTR a mis ses professeurs en lockout mercredi dernier.

Je suis professeur d’université. J’exerce sans doute l’une des professions les plus stimulantes et agréables au monde. J’ai le privilège de former la relève de demain, de l’amener à réfléchir et à penser les problèmes contemporains. Je fais avancer les connaissances sur notre monde, sur ses rouages, ses enjeux. Je propose des solutions aux personnes qui orientent les politiques publiques et qui interviennent sur le terrain, à différents niveaux. Je peux m’investir dans le développement de ma région et on m’accueille à bras ouverts chaque fois. Être professeur d’université, c’est une chance inouïe. Je construis l’avenir, à mon échelle, à petits pas, entouré de centaines de personnes réfléchies et tout aussi passionnées que moi. Difficile de trouver un plus beau métier.

Aujourd’hui, je suis rempli d’une grande tristesse. La direction de mon université m’empêche d’exercer ma profession. Elle a contacté les cadres, les professionnels et les employés de soutien afin de leur dire que je ne suis plus professeur. Si par mégarde je devais les contacter, ces personnes ont reçu l’ordre de m’ignorer, de me rappeler que je ne suis plus un employé de l’université. Après autant d’années de dévouement dans cette institution que j’aime tant, je me sens rejeté, inutile, trahi.

Mais je suis aussi triste pour plusieurs personnes que je côtoie. Je pense à tous ces projets annulés, ces étudiants laissés pour compte, ces stages annulés et qui retardent les diplômes, à ces échanges qui n’auront pas lieu, à ces découvertes qui devront attendre. Je pense aux histoires que mes collègues me racontent, tout aussi tristes. Je pense à ces employés que je ne pourrai pas embaucher cet été et qui seront en chômage forcé. Aux thèses en attente de soutenance, au stress vécu, à l’absurdité de la situation.

Comment se fait-il que tout ça arrive ? Mon université veut avoir un moins grand nombre de professeurs pour le nombre d’étudiants qu’elle forme. Dans notre jargon, on appelle ça le plancher d’emploi. Parce qu’une personne qui donne une charge de cours, c’est précaire et ça se contente de prendre les cours qui sont laissés vacants. En prime : ça coûte moins cher. Ça équilibre bien un budget qui a été compressé par l’austérité, un précaire, à moindre salaire.

Mais même si j’ai beaucoup d’estime pour ces personnes, qui font un travail formidable, elles ne font qu’entrer donner leurs cours, et repartir par la suite. C’est ce qu’on leur demande. Ça coûte moins cher, c’est vrai. Mais ils ne dirigent pas de thèse, ni de mémoire, ni d’essai. Ils n’amènent pas de bourses pour les étudiants, ni de subvention de recherche pour payer des salaires à coup de milliers, parfois de millions de dollars. Ils n’inventent pas de nouvelles formations, ni ne créent de solutions pour vaincre les cancers, ni n’inventent des nouveaux biocarburants pour être prêts quand il n’y aura plus de pétrole. Bref, on ne leur permet pas de changer le monde, on leur demande de le faire rouler.

À une époque où il n’y a jamais eu autant d’écarts entre les riches et les pauvres sur la planète, où la pollution et les changements climatiques sont des menaces d’une telle ampleur que notre manière de vivre sera radicalement transformée, à l’aube de la plus vaste extinction des espèces animales de l’histoire, les défis auxquels nous faisons face sont énormes. Nous avons un urgent besoin de personnes créatives, engagées à changer le monde, un petit pas à la fois, chacun à sa mesure.

C’est pour ça que j’ai choisi de devenir professeur. Et c’est la même flamme qui anime mes collègues, des personnes tout aussi passionnées que moi. Et pour que nous puissions continuer à faire notre travail, cela implique une vision de l’université qui nous permette de faire de la recherche et de nous investir dans la société. Quand on veut réduire la proportion de professeurs afin que les cours soient donnés par des précaires, on détruit la mission de l’université, qui est de changer le monde. On s’attaque à la mission qu’on s’est donnée, comme professeur.

Je suis triste quand je pense au lockout et à toutes les conséquences que cela amène sur des centaines de vies. Je suis triste de ne pas pouvoir faire le métier qui me passionne, en ce moment. Je me console en me disant que c’est temporaire, que ça va revenir à la normale, que mon université va finir par entendre raison.

Mais il y a une chose qui ne changera pas : c’est la raison pour laquelle j’ai choisi de faire ce métier. Et c’est la même chose pour mes collègues. C’est la mission que nous nous sommes donnée, c’est la mission de l’université.

Et c’est cette mission que nous allons continuer de défendre, contre vents et marées. Malgré le lockout. Malgré l’intimidation. Malgré la tristesse, malgré notre désarroi.

Malgré l’austérité.

Pour changer le monde.

12 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 7 mai 2018 01 h 30

    L'indépendance universitaire nécessite des fonds publics adéquats.

    Le contrecoup des universitaires contre le discernement d'un doctorat honorifique au scientifique David Suzuki démontre à quel point les établissements universitaires dépendent de fonds de mécènes. Le problème avec la charité est que souvent elle est contingentée à la politique et aux conditions de ses donateurs. Il faudrait que les universités retrouvent leur indépendance intellectuelle en sortant de la nécessité de la dépendance éternelle sur la charité des sociétés. L'éducation universitaire doit être subventionnée totalement par les fonds publics des contribuables.

  • Raynald Blais - Abonné 7 mai 2018 05 h 54

    Lockout pour faire rouler le monde

    La différence entre un précaire et un professeur d’université est qu’aux premiers, « ...on ne leur permet pas de changer le monde, on leur demande de le faire rouler » alors qu’aux derniers, on les engage « à changer le monde, un petit pas à la fois, chacun à sa mesure ».

    Où sont ceux qui veulent révolutionner le monde en se surpassant?
    Ils sont en lockout comme les autres.

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 7 mai 2018 06 h 09

    Un statut d'emploi à revisiter pour le rapprocher de la réalité et en développer une vision soutenable à long terme

    À mon avis, vous idéalisez la tâche des professeurs universitaires. Plusieurs font ce que vous écrivez - effectuer des recherches nécessaires et non faites ailleurs, s'impliquer énergiquement dans leur milieu et enseigner très bien à leurs étudiantes et étudiants, mais il y en a aussi un grand nombre qui font, et ont toujours fait, beaucoup moins, parfois même très peu, et ceci même dans la mission pour laquelle ils ont été engagés, l'enseignement, et tout ceci à la connaissance de leurs collègues: en assemblée départementale: c'y est souvent seulement chacun pour soi ou «ce que vous ne demandez pas à une ou un collègue, et bien on ne vous le demandera pas maintenant et pour toujours». Cela dit, beaucoup de professeurs sont réellement coincés, leur doctorat datant, leurs forces diminuant et la véritable recherche universitaire successive sur ce qui n'a pas été trouvé exigeant de plus en plus des moyens qu'on ne leur fournit pas. Autrement dit, la véritable recherche devient de plus en plus seulement l'affaire de quelques uns... et surtout, du début d'une vie... dans une institution la ciblant réellement. L'implication dans le milieu: je veux bien, mais qu'on en précise la nature, en comptabilise les coûts et en évalue l'efficacité comparative. Enfin, pourquoi deux statuts d'emploi d'enseignant (professeurs et personnes chargées de cours)? Se pourrait-il que les seconds, malgré la disparité désavantageuse de leurs conditions de travail, enseignent très bien même les matières les plus difficiles, la mondialisation et l'accessibilité rapide des connaissances le permettant beaucoup plus facilement que jadis.

    • Marc Davignon - Abonné 7 mai 2018 10 h 44

      WOW!

      Raisonnement indigne, même d'un chargé de cours.

      Les professeurs (individus détenteurs d'un doctorant) sont de vieux croulant «passé date». C'est vrai que dans le monde de la certification (comme chez PMI), il faut payé chaque 2, 3 ou cinq ans, la «connaissance» ça se paye de façon récurrente (beau modèle d'affaires).

      La «véritable recherche» devient l'affaire de quelqu'un! Aujourd'hui, c'est vrai, l'opinion devient facilement l'équivalent d'une thèse dans ce monde mondialisé et de WIKI, source probable de vos connaissances ultra rapide. La recherche est maintenant possible sur toutes les plates-formes!

      Sachez que votre discours est rempli de cette jalousie qui habite, trop souvent, ceux qui se sentent si proches et en même temps, si loin!

      Voilà l'effet nocif de «l'utilisation» de chargé de cours dans l'univers des universités. Ils se disent que s’ils sont là sans doctorat, c'est qu'ils sont aussi bons que ceux qui en ont un, alors, la conclusion est brillante et rapide (rapidité de la connaissance!) : le doctorat n'est plus utilisé.

      Bravo! Nous avançons, à grands pas, vers la régression.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 7 mai 2018 07 h 23

    … cœur !

    « Mais il y a une chose qui ne changera pas : c’est la raison pour laquelle j’ai choisi de faire ce métier. Et c’est la même chose pour mes collègues. » (Étienne St-Jean, Professeur titulaire en lockout, UQTR)

    Effectivement, de cette raison, passionnée-passionnante, l’univers des savoirs-pratiques, donnant à découvrir, décrypter ou à comprendre-apprendre-revisiter-faire, continuera de s’en inspirer !

    Bravo pour ce témoignage qu’il nous plait de soutenir du …

    … cœur ! - 7 mai 2018 –

    Ps. : Permettez-moi de saluer tous ces profs qui, oeuvrant dans des domaines difficiles, notamment, et sans exclusion, en « déficience intellectuelle » et « santé mentale », demeurent des « passionnéEs », des modèles vivants de changement en devenir !

  • Anne-Sophie Bally - Abonnée 7 mai 2018 09 h 23

    Une autre vérité sur les personnes chargées de cours

    À titre d'ancienne chargée de cours à l'UQTR et d'actuelle chargée de cours à l'UQAM, je ne peux que, par collégialité, m'attrister de la situation actuelle à l'UQTR.
    Par contre, je trouve absolument désolant que l'auteur de cette lettre, professeur à l'université (donc non précaire), utilise maladroitement un «ne... que» de restriction dans «[les personnes chargées de cours]ne font qu’entrer donner leurs cours, et repartir par la suite». Belle généralisation, belle façon de dénigrer un corps d'emploi pour en valoriser un autre. Ce n'est pas vrai que les personnes chargées de cours de la province ne font que de l'enseignement. Certaines font de la recherche bénévole en ayant le statut de professeur associé, certaines codirigent des mémoires, certaines font de la création. Plusieurs publient. Plusieurs sont expertes dans un domaine là où aucun professeur de leur département n'a d'expertise.
    Il n'y a jamais eu autant de personnes diplomées d'un Ph.D. qu'aujourd'hui. Il n'y a pas assez de postes permanents dans les universités actuellement. Une nouvelle génération de personnes chargées de cours s'installe dans cette précarité. De grâce, ne nous dépréciez pas pour mettre les professeures et les professeurs sur un piédestal.

    • Marc Davignon - Abonné 7 mai 2018 10 h 45

      Parce que c'est vrai!