L’impact positif de la hausse du salaire minimum

«Notre étude montre qu’une hausse du salaire minimum à 15$ l’heure entraînerait une augmentation globale de la masse salariale des personnes à bas salaire de 2,2 à 3,4 milliards de dollars.»
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Notre étude montre qu’une hausse du salaire minimum à 15$ l’heure entraînerait une augmentation globale de la masse salariale des personnes à bas salaire de 2,2 à 3,4 milliards de dollars.»

Dans une lettre d’opinion parue mardi, Norma Kozhaya, vice-présidente du Conseil du patronat du Québec (CPQ), écarte du revers de la main les conclusions de notre étude sur l’impact pour l’économie des régions d’une hausse du salaire minimum à 15 $ l’heure. Reprenant le mantra défaitiste patronal, elle affirme que « ce sont ceux qu’on tente d’aider qui seront les premières victimes, c’est-à-dire les personnes à faible revenu ».

Notre étude montre qu’une hausse du salaire minimum à 15 $ l’heure entraînerait une augmentation globale de la masse salariale des personnes à bas salaire de 2,2 à 3,4 milliards de dollars. Ces calculs tiennent compte à la fois des pertes d’emploi appréhendées et de l’augmentation de la masse salariale des travailleurs et travailleuses à bas salaire qui conserveront leur emploi. Nous constatons que les effets positifs d’une telle hausse (gains salariaux) seraient de 9 à 11 fois plus importants que ses effets négatifs (pertes d’emplois).

Mme Kozhaya semble suggérer que nous avons volontairement sous-estimé l’ampleur des pertes d’emplois potentielles. Pourtant, l’hypothèse de 2 % de pertes d’emplois représente l’estimation la plus négative issue des recherches récentes au Québec. Le CPQ avait lui-même commandé une recherche à la firme Dameco qui arrivait à des résultats plus optimistes que les nôtres. Réalisée en 2016 à l’aide d’un modèle d’équilibre général, cette recherche prévoyait des pertes d’emplois oscillant entre 0,2 % et 1,3 % des emplois visés. C’est donc dire que, si nous nous étions basés sur les résultats de l’étude du CPQ, nous serions arrivés à des retombées encore plus positives.

Retombées positives

La vice-présidente du CPQ juge irréaliste l’hypothèse selon laquelle « les entreprises devraient comprendre qu’il est dans leur intérêt de mettre ce pouvoir d’achat dans les mains des consommateurs, puisque “plus de salaire = plus de consommation = plus de chiffre d’affaires” ». Pourtant, le mérite d’avoir établi une telle équation revient non pas à nous, mais à d’illustres économistes, dont le Britannique John Maynard Keynes.

Selon Mme Kozhaya, nous affirmons que la hausse globale de la masse salariale additionnelle sera uniquement dépensée dans des entreprises à bas salaire. C’est pourtant faux. Si nous croyons qu’une partie des nouveaux revenus touchés par les bas salariés sera très certainement dépensée dans de tels commerces (pensons aux épiceries ou aux commerces de détail en général), d’autres secteurs bénéficieront aussi d’une hausse de leur pouvoir d’achat, comme celui de la construction résidentielle par exemple. Il s’agit d’après nous d’impacts économiques positifs dont il importe de tenir compte.

Nous pensons en outre que les entreprises à bas salaire pourraient bénéficier de certains avantages en procédant à des augmentations salariales. D’une part, un salaire plus alléchant facilite l’attraction et la rétention de la main-d’oeuvre. En 2014-2015, Emploi Québec estimait que le taux de roulement annuel de l’industrie de l’hébergement et de la restauration atteignait 21 %, une proportion qui s’avère considérable. D’autre part, un meilleur salaire engendre généralement une meilleure motivation des employés, ce qui est aussi très important dans les industries où le service à la clientèle est primordial.

Enfin, Mme Kozhaya aborde l’enjeu de la pauvreté. Elle souligne que le salaire minimum actuel, à 12 $ l’heure, assure un revenu disponible qui permet une couverture des besoins de base adéquats, selon la Mesure du panier de consommation. Or, pour sortir de la pauvreté, il est nécessaire non seulement d’avoir les moyens de se procurer l’essentiel, mais aussi d’avoir une véritable marge de manoeuvre financière et une autonomie économique.

Ne serait-il pas juste qu’une personne qui travaille à temps plein au salaire minimum puisse échapper réellement à la pauvreté ? Les indicateurs de sortie de pauvreté, comme le « revenu viable » élaboré par l’IRIS ou encore le « risque de pauvreté » tel que défini par l’Union européenne, nous indiquent les seuils à atteindre pour dépasser la simple couverture des besoins de base.

Certes, un salaire minimum à 15 $ l’heure entraînerait quelques effets indésirables dans les premières années de son implantation. Or, dans le contexte d’un marché du travail dynamique, avec un très bas taux de chômage et une croissance soutenue des inégalités, notre étude met en lumière le fait que les avantages seraient bien plus nombreux que les inconvénients.

8 commentaires
  • Christian Montmarquette - Abonné 5 mai 2018 05 h 46

    111 milliards dorment dans les coffres des entreprises du Québec, mais 15$ de l'heure est trop demander?

    — Honte au Conseil du patronat qui se lamente pour une hausse du salaire minimum à 15$ de l'heure, alors qu'il y a plus de 111,8 milliards qui dorment à ne rien faire dans les coffres des entreprises au Québec.

    — C'est vraiment ce qui s'appelle se plaindre le ventre plein.

    Christian Montmarquette

    Référence :

    « Les entreprises dorment sur une montagne de liquidités»

    — Le Devoir, 28 janvier 2015.

    Extrait : « Malgré les appels répétés à l’investissement, les entreprises non financières canadiennes demeurent confortablement assises sur une montagne de liquidités. Cet amoncellement d’encaisse oisive, sans autre fonction économique positive, ne peut être dissocié de la baisse de l’impôt sur les revenus offerte aux entreprises, nous dit l’IRIS. (...)

    Ces liquidités non productives accumulées sont évaluées à 604 milliards en 2013, soit l’équivalent de 32% du PIB canadien.

    L’IRIS retient que ce pourcentage place le Canada au sommet du palmarès de la revue "The Economist", derrière celui mesuré au Japon (44%) et en Corée du Sud (34%). (...)

    Par extrapolation, au Québec, la masse d’épargne des entreprises non financières atteindrait les 111,8 milliards, soit près du tiers du PIB.» - Le Devoir

    Lien source :

    https://www.ledevoir.com/economie/430148/les-entreprises-dorment-sur-une-montagne-de-liquidites

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    • Sylvain Auclair - Abonné 5 mai 2018 16 h 37

      Le problème, c'est que cet argent est rarement dans les coffres des entreprises qui paient leurs employés au salaire minimum... Combien de liquidités ont le dépanneur ou la fruiterie du coin, selon vous?

    • Christian Montmarquette - Abonné 5 mai 2018 18 h 54

      @ Sylvain Auclair,

      "Le problème, c'est que cet argent est rarement dans les coffres des entreprises qui paient leurs employés au salaire minimum.." - Sylvain Auclair

      Je ne sais pas où vous allez pêcher ça?

      - Allez voir les salaires des employés.es d'entreprises riches à craquer comme Couche-Tard, Wallmart, Tim Hortons etc, et vous m'en donnerez des nouvelles..

      Pour les entreprises les plus fragiles QS propose des mesures de soutien pour la transition d'une durée d'une année si je me me trompe.

      Mais franchement, une entreprise incapable d'accorder un salaire décent à ses employés.es mérite-t-elle de survivre ou de laisser sa place à d'autres plus respectueuses des conditions de vies de ceux et celles qui travaillent pour faire fonctionner leurs commerces et payer le salaire de leurs patrons?

      Et de toute manière ça commence à faire les prophètes de malheurs, puisqu'après une hausse du salaire minimum de 11,60$ à 14,00$ en janvier 2018, soit une hausse de plus de 21%:

      "Le taux de chômage reste inchangé en Ontario en mars "- Radio-Canada, 6 avril 2018.

      Sans compter qu'il s'est passé le même phénomène en Colombie Britannique: le supposé effet négatif attendu suite à une une forte hausse du salaire minimum a été nul au bout d'un an.

      Christian Montmarquette

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    • Raymond Labelle - Abonné 6 mai 2018 14 h 37

      À ceci on pourrait ajouter que plus on a un revenu élevé, moins une grande proportion d'une augmentation éventuelle de revenu servira à faire rouler l'économie. Plus un revenu est élevé, plus une telle augmentation peut servir à acheter des titres, dont une partie des investissements peut être à l'étranger, être consacré à l'épargne ou à des voyages à l'étranger.

      Plus une personne a un faible revenu, plus une grande proportion d'une éventuelle augmentation des revenus sert à l'acquisition de biens et de services de consommation, une personne à faible revenu devant se priver davantage. Et donc, augmenter le revenu d'une personne à faible stimulera davantage l'économie que d'augmenter le revenu d'une personne à revenu élevé.

      Pourtant, nous n'avons pas beaucoup de souvenirs du Conseil du Patronat du Québec manifestant de l'inquiétude quant aux salaires faramineux des dirigeants d'entreprise ou des congés fiscaux bénéficiant davantage aux personnes ou entreprises à revenus élevés - qui privent l'État de revenus sans une contribution correspondante à la stimulation de l'économie.

    • Raymond Labelle - Abonné 6 mai 2018 23 h 57

      Au lien ci-dessous, une analyse de M. Mario Jodouin, documentée et solide, où on voit que les catastrophes annoncées à cause de hausses assez importantes du salaire minimum en Colombie-Britannique et en Ontario dans ces deux provinces ne se sont pas produites.

      Ici: https://jeanneemard.wordpress.com/2018/05/03/les-effets-de-la-hausse-du-salaire-minimum-en-ontario/#comment-31359

  • Raynald Blais - Abonné 5 mai 2018 07 h 15

    ÉPHÉMÉRITÉ du salaire minimum

    Quelle est l'argumentation de l'IRIS et du CPQ à propos du relèvement du salaire minimum? L'IRIS affirme que les effets positifs d'un tel relèvement seront supérieurs aux effets négatifs; le CPQ affirme que les effets positifs s'amoindriront rapidement ne laissant, après peu de temps, que les effets négatifs.
    Cette discussion, à peu de chose près, s'est déroulée à l'époque de Marx où certains (référence svp) demandaient quel était l'intérêt de la classe ouvrière de lutter pour un meilleur salaire alors que les lois économiques du capitalisme, dont celle de la concurrence, auraient tôt fait de le ramener aux conditions minimales de vie d'un travailleur. Il répondait qu'en plus d'une lutte constante pour augmenter les salaires, les travailleurs devaient étendre cette lutte économique dans le domaine social pour relever les conditions minimales de vie de tous et, de là, l'étendre dans le domaine politique pour remplacer un système dont les lois minent constamment les efforts déployés pour humaniser les rapports sociaux.

  • Jean Duchesneau - Abonné 5 mai 2018 13 h 13

    Un choix politique qui s'impose!

    Le libéralisme économique ne jure que par la loi de l'offre et la demande et l'entreprenariat. Soit! Mais force est de constater qu'avec le PLC et éventuellement avec la CAQ, les lois économiques ne valent que pour les hauts salariés et les multinationales.

    À cet égard, le gouvernement Couillard est misérablement pris en défaut lorsqu'il s'agit des soins de santé. D'une part, on surpaye les spécalistes suivant la loi de l'offre et la demande et d'autre part on dit aux usagers des CHSLD qu'ils doivent se priver du 2e bain à cause d'une pénurie de main-d'oeuvre. La logique économique voudrait pourtant que si on les payait mieux les préposés cela rendrait la profession plus attrayante. Deux poids deux mesures!

    D'autre part, si les MacDonald et Wallmart de ce monde chialent à cause d'une hausse du salaire minimum, et bien qu'ils débarrassent le décor. Ainsi se re-créeront les marchands locaux qui d'ailleurs avaient fermés leurs portes suite à l'arrivée de ces multinationales du "fast food" et du "panier le moins cher".

    Si la hausse des salaires sert à la réappropriation de notre économie et le rehaussement de la qualité des emplois et des produits, alors allons y! En Suisse et dans les pays scandinaves, ça coûte cher, tous y sont bien payés, on y paye beaucoup d'impôt, la qualité y est valorisée... et, on y vit très bien; mieux qu'en Amérique. Le choix politique actuel est de garder les salaires bas afin de favoriser l'immigration. Pourquoi croyez-vous????

    • Nicolas Bouchard - Abonné 6 mai 2018 13 h 11

      L'immigration a effectivement un côté sombre. On a besoin de bras et de têtes pour remplir les postes vacants, pas tant de nouveaux citoyens qu'on souhaite intégrer. C'est purement économique et c'est accepté car ça cadre avec le multiculturalisme. Chaque groupe dans son coup, chercher l'intégration des uns et des autres c'est chercher le trouble (on va vous le dire) et au final, chaque groupe sera vulnérable face à la mondialisation.

      L'immigration a remplacé la guerre à des fins économiques. Les romains remplissaient leurs réserves d'esclaves grâce aux guerres de conquêtes. Ces esclaves occupaient les postes que nombre de citoyens romains ne voulaient plus occuper. Être réduit en esclavage et envoyé aux mines était une véritable condamnation à mort, et les esclavages agricoles se soulevèrent violemment à répétition.

      On retrouve cet aspect sombre dans nos sociétés d'immigration où ces pauvres gens arrivent et sont souvent laissés à eux-mêmes, hormis quelques bons mots et un selfie. Le système capitaliste qui n'a aucune pitié, immigrant ou pas, ne leur laissera aucune chance, qui trop souvent demeureront les plus pauvres des pauvres.

      Certes, nos bons gouvernements ne les laisseront pas mourir de faim. Mais c'est quand même fou qu'une population paie pour le voyage de gens, qui seront ensuite exploités par le système en place, puis cette population paiera une deuxième fois lorsque le gouvernement aura à aider ces gens à nouveau. Tout ça en disant aux nouveaux gens qu'ils pourront vivre comme bon leur semble et en confirmant à la population qu'elle n'a pas un mot à dire à ce sujet, constitution non-signée l'imposant.

      L'arrivée massive de travailleurs/immigrants (esclaves autrefois) rompt des liens sociaux établis. Des lignes de rupture apparaissent et les populations normalement « tissées serrées » s'atomisent en « électrons libres » et deviennent de petits ménés, proies faciles pour les requins de la finance.